Chapitre 26 : Diamant.

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Dignement, Laure traversait les grandes rues, écoutant le claquement de ses talons se mêler au clapotis des gouttes qui s'écrasaient sur la ville. Sous son parapluie, elle accordait des coups d’œil furtifs aux personnes qui venaient du sens inverse, pour certains, un sac de la marque Stein pendouillant à bout de bras.

Sa crinière mauve, qu’elle refusait de mouiller avait attiré l'attention de plus d'uns. Laure Ibiss se rendrait-elle dans l'antre de l'ennemi ? Malus, la boutique s'apprêtait à fermer ses portes quand elle arriva devant le bâtiment. Cette dernière avait trop longuement tourné dans sa chambre, torturée à l’idée de rejoindre les rangs des autres adolescentes hystériques que pour se voir refuser l’entrée. Habilement, elle se faufila sans peine entre le troupeau et s’imposa dans le magasin.

L’élégante vendeuse qui venait de fournir tous les efforts du monde pour chasser gentiment les retardataires se retourna vivement vers Laure, un sourire tiré aux lèvres. Elle le perdit aussitôt en la reconnaissant. À tâtons, elle s’approcha de la jeune Ibiss qui restait stoïque face aux rayons dévalisés. Son regard était impénétrable, froid et intimidant, si bien que la jeune femme déglutît avant de prendre la parole.


  • Excusez-moi, mademoiselle… Vous êtes mademoiselle Ibiss, n’est-ce pas ? bégaya-t-elle face à la grandeur qui se dégageait d’elle.

Agacée, encore une fois, sans raison. Laure la regarda le moins possible, étirant sa longue chevelure entre ses doigts. N'était-ce pas une évidence ?


  • Vous pensez ? rétorqua-t-elle avec une pointe d’ironie.
  • Hum… Nous venons d’évacuer les derniers clients, alors je vais vous demander...
  • Je ne peux pas jeter un œil ? insista-t-elle, préférant avoir le plaisir de vaguer seule dans la boutique.
  • C’est que… Nous fermons et comme vous pouvez le voir, les ventes ont été plus que bonnes, nous devons nous occuper de remplir les rayons. Je vous invite à revenir demain pour découvrir nos…

Tandis que la première galérait à faire partir Laure, une deuxième vendeuse s’était empressée de rejoindre sa patronne dans l’arrière-boutique. Marry avait troqué sa belle robe contre une tenue un peu plus professionnelle. Le large pantalon blanc qu’elle portait allongeait davantage ses longues jambes, et son haut vert d’eau, tombant sur ses épaules lui permettait de garder un côté sexy. Debout devant son bureau tout de verre, elle analysait la fiche de stock d’un air très concentré, tirant ses belles boucles blondes en arrière. Voyant la détresse chez sa collègue, elle déposa la feuille à contre-cœur pour mieux l’écouter.


  • Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle avec une posture de boss.
  • Il y a encore une cliente...
  • Allons bon, dites-lui gentiment de partir, répondit-elle rapidement. Ce n’est pas possible ? ajouta-t-elle, étonnée de voir autant d’inquiétude sur le visage de la jeune dame.
  • Euh… Elle semble assez déterminée et…
  • Eh bien, je le suis sûrement plus. Je m’en occupe.

Sur les arrières de sa patronne, la vendeuse n’osa pas lui annoncer la couleur de la cliente en question. Quand Marry débarqua depuis le derrière des caisses, d’un pas pourtant décidé, elle s’arrêta pour parcourir la jeune fille qui donnait tant de fil à retordre à sa première vendeuse. Cette dernière vint chercher de l’aide auprès de la magnifique Richess.

Depuis l’entrée, gardant toute son élégance, Laure se tendue. Elle n’avait jamais été aussi proche de la mère d’Alex ou dans une situation si proche du dialogue.


  • Je n’arrive pas à la faire partir… s’exprima-t-elle d’un air désolé.
  • Que veut-elle exactement ? lui demanda Marry dans un chuchotement tout en ne la lâchant pas des yeux, un léger sourire en coin.
  • Simplement regarder à la collection, mais…
  • Laissez-la donc. Ce ne sera sans doute pas très long vu ce qu’ils nous restent sur les étalages, déclara-t-elle en croisant ses bras sous sa poitrine généreuse.

Une fois l’accord donné, sans un remerciement, simplement un regard, qui en disait long, Laure vagua entre les rayons, admirant de plus prés la structure du bâtiment. Elle tenait son mini sac à main entre ses deux mains, prenant tout son temps pour scruter chaque moindre détail de la manière la plus naturelle possible.

Depuis le point de vue des deux vendeuses qui la surveillait attentivement, elle paraissait froide, exigeante et capricieuse, alors qu’il n’en était rien. Bien plus maligne et aucunement dans le jugement, Marry ne l’observait qu’à moitié, s’occupant de la paperasse dont elle voulait se débarrasser. Quand bien même ce petit air qui lui rappelait cette chère Priss, elle appréciait sa présence et son intérêt pour ses vêtements.

Délicatement, elle se permit de prendre les dernières pièces qui n’avaient malheureusement pas trouvé d’humain à magnifier, abandonnées. Presque tristement, de ses fines mains très féminines, Laure les maniait prudemment, les caressait pour sentir les tissus, chaque couture, comme des trésors à préserver. Sa mère n’en aurait jamais fait autant. La connaissant, cette horrible femme aurait pu cracher sur son travail et littéralement. Derrière tous ces bijoux et froufrous d’ancienne duchesse, elle n’avait aucune classe. Marry en avait tellement plus qu’elle refusait de le penser, surtout à l’égard de sa fille, qui elle, avait pris la peine de venir jeter un œil à la concurrence et dont les traits durs s’adoucissaient au fur et à mesure de ses découvertes.


Elle devait bien l’avouer, cette femme avait un grand talent, de l’originalité et proposait des habits de qualité. Un sentiment vif la traversa, écrasant son cœur. Elle aurait aimé venir plus tôt pour voir le défilé grandiose, l’ouverture du magasin, comme elle en rêvait un jour, et voir de ses propres yeux chaque vêtement de la collection. Voilà qu’après avoir ressenti autant de rancœur, elle se sentait pitoyablement envieuse. Elle voulait tout simplement la même chose. Non, pas la même, mais sa propre ligne, avec sa propre âme, selon ses codes et ses couleurs.

En effet, Laure eut bien vite fait le tour. Marry décela dans ses prunelles fières un sentiment d’inachevé. Très discrètement, elle souffla des ordres à l’une de ses vendeuses :


  • Montrez-lui la réserve…
  • Je vous demande pardon ? s’interloqua-t-elle, perturbée de son discours. Excusez-moi Madame, mais je ne comprends pas pourquoi…
  • Faites-ce que je vous dis, roula-t-elle des yeux, toujours en chuchotant. Aller, accompagnez là.

Déconcertée, la jeune femme s’attela à sa tâche et rejoignit difficilement la cliente qui se renferma immédiatement dans un air sévère.


  • Notre patronne… Vous propose de visiter la réserve afin que vous ayez une vue plus globale sur notre collection, bien que le plus gros des stocks arrivera demain. Si vous êtes d’accord, voulez-vous bien me suivre ?

Laure hocha simplement de la tête, gardant bien enfoui son étonnement. Quand elle passa à côté des caisses, Marry y était accoudé, travaillant encore, mais elle la regardait comme une lionne. La tension que ressentait Laure l’obligea à garder le silence.

Face à cette femme, elle n’y pouvait rien, mais elle se sentait impressionnée. Découvrir les dessous de la boutique la détendit, encore une fois, analysant tout. Les deux jeunes femmes qui l’accompagnait étaient très mal à l’aise de cet échange sans paroles.

La belle boucle d’or qui n’avait pas résisté longtemps à jeter un œil à ce que faisait la fille de Chuck se décida enfin à prendre les devants. Le bruit du cahier qu’elle jeta sur son semblant de bureau attira l’attention de toutes.


  • Décidément mesdames, il va falloir que nous retravaillons ensemble vos dispositions à accueillir les clients, fit-elle en se dressant devant Laure, cette fois en la regardant droit dans les yeux. Du moins, les clients spéciaux, ajouta-t-elle un sourire aux lèvres. Je n’aime pas le favoritisme, je le déteste même, entra-t-elle dans un discours tandis qu’elle sortait un book d’un rangement, mais il faut savoir s’adapter à la personne devant soi. Une Richess… Tu es finalement la première que j’aurais vue aujourd’hui, merci de ton intérêt, fit-elle en lui tendant le livre.
  • Qu’est-ce… donc ? demanda-t-elle doucement alors qu’elle explosait à l’intérieur, de panique et d’excitation. Oh, je vois. Ce sont les tenues qui sont parues lors du défilé cet après-midi.
  • Exact. Tu avais l’air de vouloir en découvrir plus.

Parcourant les pages, Laure bouillonnait à l’intérieur, refusant d’avoir à lui dire qu’elle adorait les combinaisons des vêtements, les pièces uniques…


  • C’est très… “vous”, appuya-t-elle, un peu vexée qu’elle se soit permis d’installer le tutoiement.
  • Je ne suis pas certaine que ce soi un compliment, pouffa Marry, amusée.
  • Si vous cherchez un compliment de ma part, vous pouvez toujours courir. Et puis, ce n’est pas si spectaculaire...
  • Penses-tu pouvoir mieux faire ? lui demanda-t-elle, levant sa main lorsqu’elle vit sa vendeuse s’outrée. Est-ce que ça veut dire que tu n’aimes pas ce que tu vois sur mes mannequins ? Ils seraient très déçus de l’apprendre, rit-elle ensuite alors que l’esprit combatif s’était installé dans sa poitrine.
  • … Je pense que… ça pourrait être mieux, oui. Même si ça reste du bon travail.
  • Oooh, je te remercie, répondit-elle avec une pointe d’ironie. Très bien ! s’exclama-t-elle en claquant dans ses mains. Que dirais-tu de créer une tenue mieux que ce que je propose dans mes vitrines ? Avec mes pièces évidemment. Tu peux te servir. Je t’en prie, la mit-elle au défi.

Encore une fois, prise au dépourvu, Laure resta quelques secondes à ne pas savoir quoi dire, mais bien vite, le feu qui brûlait chez Marry lui fut transmis. Elle était maintenant déterminée. Alors que les deux vendeuses la regardaient s’immiscer dans l’intimité du magasin, fouillant les fonds de bacs où il restait quelques pièces, Laure se mit à tout retourner. Toute rationalité à propos de sa présence dans l’antre de leur ennemi, des plans étranges que cette femme pouvait proposer, avait disparu. L’excitation avait pris le dessus et l’admiration se répandit bien vite face à toutes ses magnifiques pièces. Elle jeta de temps en temps un coup d’œil dans le catalogue et demandait aux dames si un vêtement qui l’intéressait était toujours de stock. Certaines de ses idées échouèrent par la rupture de certains d’entre eux.


Alors que Marry admirait le spectacle et appréciait son activation face au défi, elle s’arrêta de rire intérieurement quand Laure attrapa une robe qui n’était pas la sienne. La blonde s’apprêtait à l’arrêter jusqu’à ce qu’elle voie son regard s’illuminer. De ses petites mains, elle souleva la pièce unique, noire de jet, avec des yeux d’enfants, brillants et pétillants. Elle fut éblouie par le bustier sans manche qui s’accompagnait d’un bustier avec des lacets de soie pour le resserrer. Au niveau de la taille, un haut tutu fait de tulle et de plumes violacées comme ses prunelles, rappelait l’élégance d’un cygne noir. Il s’agissait de la robe qu’Alex avait jugé parfaite pour son amie, celle pour laquelle il avait dû négocier, échouer, et compter sur sa mère pour l’arracher des mains de sa créatrice russe.

Marry n’eut pas tout de suite le cœur à lui raconter l’histoire de cette pièce, car cette robe, en effet, faite pour Laure, lui avait donné un élan d’inspiration. D’un air beaucoup plus sérieux, elle la vit attraper plusieurs éléments très rapidement et quand elle serra le tout dans ses bras, elle se détourna de son attention.


  • Ne regardez pas… Où puis-je me changer ? demanda-t-elle d’un visage tout excité.

Avec de la culpabilité envers son fils, elle la guida jusqu’une des cabines dans la boutique. Il avait pris la peine de se battre pour acheter cette robe pour une “amie” et voilà qu’elle laissait Laure Ibiss l’essayer. L’hésitation l’avait emprunt, mais elle paraissait tellement en harmonie avec le vêtement qu’elle se demanda si elle n’était pas finalement la personne pour qui il l’avait réservé.

Quelques minutes plus tard, quand la jeune fille sortit de la cabine, très embêtée, car elle n’arrivait pas à fermer le dos de la robe, Marry en fut presque convaincu. Elle lui allait à merveille. Non, elle lui collait à la peau, comme une extension de son corps. Les plumes donnaient du volume à sa fine silhouette, taillé par le corset qui accentuait sa poitrine tout sauf vulgairement. Les couleurs, le noir comme le sale caractère de sa mère et le mauve à peine perceptible, en parcimonie, pour l’élégant et mystérieux Chuck Ibiss… Tout y était.


  • Pouvez-vous… m’aider ? fit Laure en touchant son dos-nu, les mots lui écorchant la gorge.
  • Avec plaisir, répondit Marry d’un ton plus qu’aimable. Je dois t’avouer quelque chose à propos de cette robe, cela dit. Elle n’est pas de moi, expliqua-t-elle en venant serrer le buste. Durant notre voyage en Russie, j’ai surpris mon fils dans un bras de fer avec sa créatrice pour l’acheter. Il a dit… qu’il avait une amie pour qui elle était faite et en lui tirant les vers hors du nez, il m’a aussi avoué qu’il comptait lui offrir pour son anniversaire. Par contre, il n’a pas voulu me donner de nom. Ce chenapan… Grâce à ça, j’ai pu lui faire du chantage pour qu’il devienne mon égérie, rit-elle mesquinement.
  • Ah… oui ? répondit Laure, embarrassée, mais surtout pensive. Je dois avouer que c’’est une très belle robe. Il a bon goût.
  • Et son “amie” également, visiblement, dit-elle en tirant sur les ficelles un grand coup, puis en la regardant dans le retour du miroir. Mais je t’en prie, continue donc sur ta lancée, la congédia-t-elle dans sa cabine.

Après de très longues minutes, cette fois, Laure en ressortit une nouvelle fois pour lui montrer sa tenue. D’abord dubitative, elle comprit que ce qu’il lui avait pris autant de temps avait été de réussir à passer la fine chemise blanche sous le bustier. Les manches et le col en dépassant donc, recomplétait la robe pour lui donner une forme plus civile. Elle n’aurait jamais imaginé qu’un bas noir transparent à petit pois irait si bien avec la jupe en plumes. Par-dessus, elle avait enfilé des cuissardes en cuir qui vinrent se mettre en duo avec un veston dans la même matière et la même couleur. Comme si elle ne l’avait pas assez surpris, elle fit tourner un sombrero très chic et toujours noir pour le porter sur sa tête. Toute en extravagance, Laure défila devant Marry qui était alors très surprise. Une tenue pareille, il fallait être aussi fine, gracieuse et distinguée que sa personne pour prétendre pouvoir la porter.

Sachant avouer sa “défaite”, Marry l’applaudit chaleureusement, tout en constatant que son expression se referma petit à petit.


  • N’es-tu pas contente d’avoir gagné ? l’attaqua-t-elle dans le vif. Je suis curieuse d’une chose, enchaîna-t-elle en découvrant son embarras. Pourquoi es-tu venue aujourd’hui ?

Cette question la remua. Laure se replaça en position de défense immédiatement.


  • Est-ce que par hasard, vu ton engouement et ta dévotion pour la confection de cette tenue, tu serais venue dans un but de repérage ? Pour me détrôner ?
  • J’aime la mode, répondit-elle évasivement.
  • C’est évident qu’elle est venue avec de mauvaises intentions, lâcha d’une des vendeuses, remontée.
  • Encore un mot de la sorte, lâcha Marry d’une voix plus grave, et je fais en sorte que tu quittes la boutique principale, la prévint-elle d’un regard noir. Ce n’est pas une mauvaise chose d’avoir des jeunes talents pour venir me concurrencer, n’est-ce pas ? reprit-elle alors un ton plus aigu.
  • Non. Ce n’est pas mon but, mentit-elle, la tête baissée. Je vais me rhabiller.

Elle ne la croyait pas. À peine eut-elle le dos tourné, qu’elle fut piquée par une envie malicieuse, comme au bon vieux temps durant lequel elle se bagarrait avec Chuck.


  • Comme je suis déçue… Je pensais que Laure Ibiss serait plus que la fille d’une paire de parents redoutable, persiffla-t-elle.

Comme elle s’en doutait, Laure se figea avant de se retourner doucement. Dans ses yeux qui cherchaient soudainement à l’écraser violemment, elle détecta une grande détresse, qu’elle seule pouvait déceler. Une détresse cachée et enfoui sous des couches de manière, de politesse et de façade. C’est bien parce qu’elle avait connu son père qu’elle arrivait à lire à travers cette jeune fille aux premiers abords imperturbable, parfaite et incassable tel un diamant. Avec brio, elle ne se laissa pas démonter :


  • Vous... n’avez aucune idée de qui je peux être réellement. Si mes parents sont redoutables, alors ne croyez pas que je sois une exception ! s’énerva-t-elle soudainement. Si j’étais vous, je ferais attention à vos arrières parce que je ne vais pas seulement vous dépassez, Marry Stein, lâcha-t-elle en venant lui faire face. Je vais devenir la plus grande créatrice de mode que l’on ait jamais connue et je peux vous assurer que si je le dis, c’est que ça se réalisera !

Toute essoufflée, Laure déglutit et prit du recul en constatant qu’elle venait de perdre les paroles et d’avouer son plus grand rêve pour la première fois à une personne et pas des moindres. Elle se sentait dès lors comme une idiote.

Déposant une main sur sa taille, Marry la regarda un peu de haut, sur ses talons, d’un air démoniaque :


  • J’aimerais bien voir ça, s’enflamma-t-elle un sourcil levé en guise de nouveau défi.

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