Chapitre 21 : "A l'américaine"

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De retour à la maison pour le week-end et en train de défaire sa valise, Selim se dandinait en écoutant de la musique. N’hésitant pas à faire grincer les grosses lattes de bois, il dansait en envoyant ses vêtements dans ses tiroirs.

Le majordome de la famille, Mélane, un homme d’origine turc et tout à fait charmant, jeta un œil dans la chambre en passant dans le couloir. Selim était tellement bruyant qu’il aurait souhaité lui couper les pieds. Assez affectueusement, ce dernier eut tout de même un petit sourire en l’observant, mais surtout en l’écoutant :


  • Billie jean… ouh ! s’en allait-il en imitant le célèbre chanteur et en glissant une main dans ses cheveux pour les plaquer contre sa tête.

“Quel gamin bruyant”, pensa l’homme à tout faire qui passa une main dans sa courte barbe noire qui devenait grisonnante. Alors qu’il comptait s’éclipser, le fils Hodaïbi remarqua sa présence et prit de l’élan pour le rejoindre d’une glissade en chaussette. À l’air sur son visage, ricanant, il savait qu’il pouvait s’inquiéter.


  • Mélane ! cria-t-il en le pointant du doigt.
  • Selim… ? dit-il assez formellement.
  • À partir d’aujourd’hui, vous pouvez m’appeler “Monsieur”, déclara-t-il en faisant aller ses bras dans de jolies vagues.
  • Monsieur ? Très bien, que puis-je faire pour vous ? se mit-il sur le qui-vive.
  • Bon… fit-il en déposant ses mains sur ses côtes. Vous vous souvenez quand j’ai dit que je ne vous donnerais jamais d’ordre ?
  • Je m’en souviens très bien…
  • Aujourd’hui est un autre jour, Mélane ! s’exclama-t-il en brandissant son index au plafond. Ce soir, je vais vous donner votre premier ordre, d’accord ? Non, pas “d’accord”, je vous le dis, et je vous préviens, fit-il en secouant son doigt, il n’est pas question que vous échouiez.
  • Je ne me permettrais pas, répondit-il avec une pointe d’ironie.
  • Parfait ! Je vous parlerai après avoir rangé mes affaires ! Vous pouvez disposer, le congédia-t-il en prenant un air noble avant d’étouffer quelques rires.

Retournant à ses quartiers, l’homme leva les yeux au ciel, et se demanda qu’elle mouche avait encore bien pu piquer cet enfant.


***

“Je dois te parler d’un truc”...

Lorsqu’une conversation commençait de cette manière, Selim savait qu’il pouvait s’attendre à de l’inédit.

Ses yeux plantés dans ceux de sa meilleure amie, nerveuse à souhait, il attendait, une boule dans le ventre, qu’elle crache le morceau. Depuis leur première année à Saint-Clair, il partageait une amitié inébranlable avec Faye, la toute première avec qui il s’était réellement entendu dans le groupe, et ce, même avant son binôme blond. Malgré les statuts, il avait suffi de quelques minutes ensemble autour d’une table pour se trouver une liste de points communs à n’en plus finir, avec en tout premier : une énergie folle et débordante. Peu de personnes pouvaient se vanter d’avoir une relation fille-garçon à la fois si fusionnelle et déjantée.

Copains de toujours, de vices et de bêtises, ils se confiaient tous les ragots, mais après avoir appris que son père trompait sa mère, le petit bronzé pensait ne plus pouvoir être surpris. Sa réaction montra qu’il s’était totalement fourvoyé :


  • Ton père a embrassé ma mère ? lâcha-t-il, assis sur le lit, les mains déposées sur ses jambes un peu écartées et complétement sidéré.

À petit feu, Faye se bouffait la lèvre inférieure comme si elle était l’auteure du crime. Face à l’incompréhension de Selim, elle récapitula la situation en racontant comment elle avait vu Elliot et Katerina partager un baiser fougueux à l’enterrement de sa mère.


  • Je peux pas le croire… Non, vraiment, c’est trop… lâcha Selim en déposant son visage dans ses paumes.
  • Je suis désolée…
  • Mais ne t’excuse pas, Faye…
  • Si ! Parce que j’aurais dû te le dire plus tôt ! Mais tu étais en vacances, je ne voulais rien gâcher alors que tu profitais avec tes parents.

D’un visage très ennuyé, la rousse enfouit son regard entre ses genoux. Elle savait que ce serait un choc, mais la réaction de Selim la peinait. Joignant ses mains, il tremblait. Les larmes lui montaient.


  • Comment c’est possible… bafouilla-t-il, la voix étouffée.
  • Sel’, tu pleures ? s’inquiéta Faye qui se déplaça de deux trois fesses. Pourquoi tu pleures ? Je… Oh non, je n’aurais jamais dû te le dire…
  • C’est pas ça… Mais mon père trompe ma mère et maintenant, ça…

D’autres explications s’imposaient. Presque en pleurs, Selim raconta à son tour sa mésaventure du week-end et qu’il avait découvert des préservatifs cachés dans la valise de son père. Également sur le cul, cette fois, ce fut Faye qui resta interdite. Elle se reprit en comprenant ce qui traversait la tête de son ami.


  • Ta mère ne s’est pas laissé faire… Quand mon père l’a embrassé, après elle l’a repoussé ! Elle ne l’a pas trompé ! Je peux t’assurer qu’elle avait l’air très choqué.

Essuyant une larme, l’image de sa mère refusant d’embrasser Elliot Fast, le rassura à propos des valeurs et des principes de cette dernière. Il se sentait un peu mieux, pensant qu’il l’avait défendu pour rien.

Complétement lessivés, le duo d’amis s’affala un peu plus sur le lit, fixant le vide. Il y avait tant d’informations et de scénarios qui se créaient dans leurs esprits, qu’ils n’arrivaient plus à réfléchir. Petit à petit, Selim se redressa tout de même jusqu’au bord du lit.


  • Le gala… Tu te souviens de ce que je vous ai raconté ? demanda-t-il d’un ton très inquiétant.
  • De quoi ? se releva-t-elle pour le dévisager, ses boucles rousses toutes emmêlées.
  • Quand on s’est pointés au gala avec ma mère, elle a fait demi-tour en voyant tes parents et dans la voiture… Elle a vraiment pleuré très fort…
  • Fort ? Tu n’avais pas présenté ça comme ça au conseil…
  • Parce que j’ai pas osé dire qu’elle avait chialé comme une madeleine ! C’est trop bizarre, lâcha-t-il en se replongeant dans la scène. Faye, je sais que le sujet est sensible, mais… Elle a dit que c’est parce qu’elle était amie avec ta mère.
  • Oui… C’est pour ça qu’elle est venue à l’enterrement… répondit-elle, encore une fois en baissant les yeux.
  • Et si… Elle avait pleuré plutôt à cause de ton père ?
  • Tu veux dire… ?
  • S’ils se sont embrassés, c’est qu’ils l’avaient déjà fait avant, nan ? Mais quand ? Quand est-ce que nos parents auraient pu s’embrasser ? s’énerva-t-il un peu.
  • Je sais pas Selim, c’est trop chelou, n’importe quand… Il y a tellement d’occasions, j’en sais vraiment rien !
  • Ils ont eu une relation, dit-il d’un catégorique.

Évidemment que oui. Pour l’avoir embrassé de cette manière, le père de Faye ne pouvait que l’avoir déjà fait. Selim se concentrait intensément, tentant de recoller tous les morceaux. Il prit rapidement conscience d’autre chose et se sentit soudainement horrible de s’emporter.


  • Excuse-moi… Je m’énerve parce que je ne comprends pas, mais… Hum, fit-il, perdant ses mots. Ça n’a pas dû être facile… de voir ça… le jour de l’enterrement…

Sa délicatesse fit briller les yeux de Faye, dont les lèvres sautillaient. Garder ce secret pour elle toute seule avait été un poids trop lourd et affreusement douloureux. Depuis ce baiser, elle avait ressenti tellement d’émotions différentes, notamment, la honte et la rancœur envers son père, qui avait embrassé une autre femme le jour où il devait rendre hommage à la sienne. Tout comme elle avait espéré, égoïstement, qu’ils aient eu une relation. Ça faciliterait tellement pour son propre couple. Mais sa mère, bafouée, elle ne pouvait lui pardonner. Et son père était si triste qu’elle l’excusât. Malgré tout, il aurait pu se retenir. Elle repensait alors à sa dernière conversation avec sa mère, si sage et courageuse, à espérer qu’il retrouve l’amour. Elle lui avait fait promettre de… “Ding”... La pièce tomba, les fils se connectèrent, Faye, la bouche ballante, attrapa la cuisse de Selim, puis le regarda, à la fois ébahie et illuminée.


  • Me fais pas peur comme ça… Qu’est-ce qu’il y a ? Eh oh ? insista-t-il à fleur de peau.
  • Les derniers mots de ma mère… Ses dernières volontés… Selim ! s’exclama-t-elle en se mettant à sautiller sur le matelas, excitée et effrayé, en attrapant les épaules de son pote. Elle m’a demandé de le soutenir ! De… de veiller à ce qu’il retrouve l’amour ! Mais qu’il fallait que ce soit la bonne ! Selim !! Tu comprends ce que ça veut dire ??
  • Non, je…
  • Mais que c’est ta mère la bonne ! J’avais trouvé ça super bizarre qu’elle précise ça, et puis elle est venue à l’enterrement… Ils se sont embrassés ! Ta mère à pleurer quand elle a apprit pour le cancer de maman, mais…
  • Arrête, c’est pas possible !
  • Tu ne crois pas… ? demanda-t-elle en le fixant d’un regard plein d’espoir.

Après réflexion, il comprenait son raisonnement et que sa mère précise une telle chose le titillait. Prêt à en découdre, quelque chose embêtait Selim :


  • Tout ça est vraiment très bizarre et je veux en avoir le cœur net… mais Faye, ça ne te fait pas de la peine ? Si on apprend qu’ils ont vraiment eu une relation et que… que ça va plus loin… Tu vas le supporter ? Supporter le fait que ton père soit amoureux d’une autre femme que ta mère, alors qu’elle vient de...
  • … Vu comment il l’a embrassé… Je peux t’assurer qu’il l’aime. Je lui en ai voulu et je l’ai maudit. J’ai voulu lui demander aussi, mais je n’ai pas osé. Je voudrais trouver un moyen pour qu’il soit au pied du mur et qu’il soit aussi choqué que moi lorsque je les ai vus… Mais en même temps… J’ai perdu ma maman, dit-elle en déglutissant, des larmes se formant dans ses jolis yeux verts. Je ne peux pas en vouloir à mon père. Je veux juste comprendre. déclara-t-elle en serrant la couverture dans son poing.
  • Je veux savoir aussi.
  • Et toi ? Tu sais… ce n’est pas parce que ma mère est… n’arriva-t-elle pas à dire “morte”, que c’est pire pour moi. S’ils s’aiment, toi, comment tu penses réagir ? lui renvoya-t-elle la question.
  • Ma mère est une femme trompée… Elle ne mérite pas ça. Elle mérite qu’on l’aime et d’être heureuse. Alors je ne sais pas, mais si elle se restreint alors que mon père la salie… dit-il en se levant du lit, d’un air déterminé. Alors je veux bien qu’ils soient amoureux.
  • Si ça se trouve, on se plante sur toute la ligne, se découragea la rousse.
  • Dans tous les cas, ils se sont embrassés. Oui, dans tous les cas, on se fait peut-être avoir quelque part. Tu es avec Alex, je suis avec Nice, on a toujours pris des risques… Et si ? Si c’était une chance pour sauver nos couples ?

Ils ne pouvaient pas nier ce fait. Assise sur le lit, Faye fixait ses genoux, se posant toujours les mêmes mille questions. Selim commença les cent pas dans la chambre, puis monta ses mains sur sa taille et inspira profondément, avant de se retourner :


  • Alors comment fait-on ?
  • Je ne sais pas du tout comment nous pourrions avoir ses informations et je ne veux pas mêler qui que ce soit à cette histoire, et certainement pas Kyle.
  • Non, tu as raison, même à Nice, je ne veux pas lui faire de faux espoirs, déclara-t-il. Jusqu’à ce qu’on trouve une solution, on garde ça secret, ok ? fit-il en venant lui tendre son petit doigt.
  • D’accord, l’attrapa-t-elle pour sceller leur promesse.
  • Maintenant, il nous faut un plan ! Un plan de fou furieux ! s’exclama-t-il, maintenant remonté à bloc.
  • Genre… Un plan… à l’américaine ? Comme dans les séries ?

Les meilleurs amis se regardèrent dans le blanc des yeux, une espèce d’adrénaline grimpant de leurs deux côtés. Faye pouffa de rire tandis que Selim devenait de plus en plus excité. Il lui tendit sa main pour qu’elle frappe dedans :


  • Ouais, à l’américaine, baby ! cria-t-il quand leurs paumes claquèrent l’une contre l’autre.

***

Le samedi soir, devant le grand miroir de sa chambre, Faye analysait les traits de son visage. Tapotant ses mains sur ses joues, elle trottina sur place et se força à prendre un air pressé et inquiétant. Dès cet instant, elle dévala les escaliers et apparut, essoufflée, dans l’entre porte qui menait au bureau de son père. Elliot le laissait toujours ouvert.

En voyant sa fille, il mit ses activités en pause :


  • Faye ? Qu’est-ce qu’il y a ? Ça n’a pas l’air d’aller ? l’interrogea-t-il en voyant sa mine.
  • Euuuh… lâcha-t-elle, suivi d’un grand sourire forcé.
  • Je crains le pire… répondit-il en secouant la tête. Dis-moi tout.
  • Eh bieeeen euuuh, j’ai regardé dans mon agenda et je me suis rendue compte queeeeuuuh… étirait-elle ses mots pour avoir l’air gênée.
  • Viens en aux faits, rigola tout de même son père.
  • J’ai un gros travail à rendre pour lundi ! Et je suis vraiment à la bourre, donc…
  • Tu as besoin d’un coup de main ?
  • Non, en fait, c’est un travail en duo et donc je voulais savoir si je pouvais exceptionnellement invité mon partenaire à la maison pour le finir ! C’est vraiment urgent, s’il te plaît papa ! le supplia-t-elle en joignant ses deux mains.
  • Je n’y vois pas de problème, mais… Ton partenaire ? Est-ce que tu n’osais pas me le demander parce que c’est Alex…
  • Mais non ! Non, reprit-elle plus calmement en venant coller ses deux index, mal à l’aise. Le gars en question, c’est… Selim Hodaïbi.

En train de déplacer un classeur pour le mettre sur un autre, Elliot arrêta son mouvement, puis le déposa. Son cœur s’était arrêté. Comme réponse, il s’adossa à sa chaise de bureau et croisa les bras, hochant la tête.

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