Chapitre 9 : Esprits embrumés.

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Après ce semblant de déclaration de guerre, la sonnerie retentit. Kimi avait fait une promesse à son petit-frère et elle n’était pas du genre à les briser, mais il y avait parfois certaines priorités. Laure l’inquiétant, elle guettait ses réactions d’un air désolé.

Cette dernière lui attrapa gentiment l’épaule en guise de feu vert. “Je vais bien” disait son visage. Pourtant, Kimi sentait qu’elle ne ressentait pas la même chose à l’intérieur. Loyd n’avait pas tourné sa candidature à la rigolade. Il n’en avait même jamais parlé. Qu’est-ce qui lui prenait ? Elle se jura de mettre au clair ce mystère une fois qu’elle aurait amené Leroy à sa surprise.

D’un pas précipité, elle zigzagua entre les élèves qui prenaient le chemin du réfectoire et tomba sur Alex. Le grand blond ne se pressait pas, la tête un peu dans les nuages. C’était rare de le voir seul. Elle prit alors la peine de le rejoindre. De toute façon, ils allaient plus ou moins dans la même direction.

  • Yo !
  • Yo, répondit-il exactement de la même manière, la saluant d’un signe de main.
  • Ça fait bizarre de te voir sans les autres… Et Faye ? Tu as dit ce matin qu’elle était malade ?
  • Ah…

Il sembla réfléchir plus longuement que d’habitude pour répondre. Dans la lumière, ses yeux bleus perçants étaient toujours aussi séduisants.

  • Elle s’est fait mal au dos, donc elle a demandé un certificat…
  • Merde ! Je vais lui envoyer des conneries pour lui remonter le moral ! déclara-t-elle en montrant son téléphone. Comment est-ce qu’elle s’est fait ça ? demanda-t-elle ensuite, un peu mal à l’aise.

Kimi n’avait pas l’habitude de discuter juste avec lui. Face à sa grande taille, elle se sentait un peu intimidée. En fait, il lui rappelait un peu son ex petit copain, Ulys, en plus taciturne. Mais Alex souriait bien plus depuis qu’il sortait avec la belle grande rousse. Avec une telle joie de vivre, Faye était une des seules à lui décrocher des rires, mais surtout autant de gestes affectueux. En l’occurrence, un sourire un poil malicieux s’étendait sur ses lèvres.

  • … Pourquoi tu ne réponds pas ? Ça va dire quoi ça ?! paniqua-t-elle en le pointant du doigt.
  • Ah la la, un peu d’innocence… souffla-t-il en regardant le sol.
  • Mais je… Ah ! Attends… Je ne suis pas certaine d’avoir compris… ?
  • On va manger ? demanda-t-il d’un air angélique derrière lequel se cachait de belles cornes.
  • Mouais… Je ne préfère pas savoir de toute manière… Et je dois d’abord retrouver Leroy ! À tout à l’heure ? fit-elle en lui tendant sa main.
  • À tout à l’heure, ma biche, répondit-il en claquant sa paume contre la sienne avant de repartir dans son monde imaginaire.

En arrivant devant la classe de Leroy, elle le vit adossé contre le mur, l’air un peu déprimé.

  • C’est pas trop tôt, j’ai la dalle… râla-t-il immédiatement.
  • Allez vient ! Ça va te plaire ! lui assura-t-elle en l’attrapant par le poignet.

Le traînant derrière son dos, leurs mains se croisèrent naturellement. Cette chaleur lui accorda un nouveau souffle. Leroy avait du mal à s’adapter à son nouvel environnement et elle le savait. Il ne pourrait jamais la remercier assez pour tout ce qu’elle faisait pour lui. Alors qu’elle pourrait rester continuellement avec ses amis, elle prenait le temps de s’occuper de lui à sa manière et de lui offrir du réconfort.

Lorsqu’ils montèrent à l’étage au-dessus de l’auditorium, un élan de curiosité grimpa dans la poitrine de Leroy. En traversant le couloir, il regarda les salles audios, un peu étonné, puis s’attarda sur le grand sourire de Kimi.

Elle s’arrêta face aux locaux de danse tout vitrés, les mains sur les côtes et le regarda, attendant une réaction de sa part :

  • Alors ? demanda-t-elle, contente d’elle-même.

Tout en déposant sa main à plat sur la vitre, Leroy fit la moue quand bien même il ne voulait pas montrer qu’il était ému.

  • Je peux… ?
  • Bien sûr ! Entre ! Je ne t’aurais pas montré les locaux autrement. C’est le début de l’année alors il n’y a pas grand monde sur le temps de midi, mais le soir, il y a souvent de la place. Avec Selim, on a pris l’habitude de venir les mercredis après-midi…

Il ne l’écoutait qu’à moitié, s’imprégnant de l’air pur de la salle qui avait été précédemment aéré en le reniflant. Il serra les orteils dans ses baskets comme pour sentir la matière du parquet lisse. Il était marqué par quelques traces, laissant deviner à quel point il avait été foulé. Doucement, il s’accroupit pour le caresser du bout des doigts, son esprit divaguant quelque peu en observant le grand local.

Kimi ne pouvait pas être plus heureuse :

  • Je te laisse… ? conclut-elle en reculant déjà.
  • … Oui… répondit-il dans la lune.

Toute contente, les mains derrière le dos, elle sautilla jusqu’à la sortie tandis qu’il commença un tour de la salle. Il prenait connaissance de la pièce, se l’attribuait tout doucement, puis tourna sur lui-même jusqu’au milieu de celle-ci. En se voyant dans l’immense miroir, il s’assit au sol avant de jeter un œil au plafond. Tout était calme. Il n’y avait personne pour le déranger, tous en train de manger leur repas du midi. Le ventre creux, il décida de s’allonger sur le parquet. À son contact, tout son dos se détendit. Il respirait enfin et ressentait à nouveau ses yeux s’agrandir, excité, trépignant d’impatience…

Leroy n’avait jamais osé rêver pouvoir entrer un jour dans un studio de danse aussi beau que celui-ci. Tel un chat prenant un bain de soleil, il resta couché ainsi jusqu’à ce que son ventre crie famine. Il se sentait enfin un peu chez lui à Saint-Clair.

***

Le restant de la journée passa à une vitesse folle, sauf pour Laure qui se perdait dans ses pensées. Réfléchir avant d’agir avait toujours été sa philosophie de vie. Lors du repas du soir, malgré les non-dits, il y avait une bonne ambiance à la table des Richess. Kimi et Nice buvaient les paroles de Loyd qui racontait des anecdotes de son voyage en Égypte tandis que le restant des garçons plaisantaient du mal de dos de Faye. La pauvre était si bloquée qu’elle était restée coincée dans sa chambre :

  • Elle n’avait pas très faim, je lui apporterai un en-cas en remontant…
  • Quel genre d’en-cas ?! éclata Selim de rire.
  • Oh well… fit Sky en arrondissant ses yeux.

Nice les observa, ne comprenant pas très bien leur sujet de conversation. Kimi préféra éviter de leur donner de l’attention la pièce étant tombée depuis son échange avec Alex.

Pour appuyer ses dires, Loyd sortit son téléphone :

  • Je vais vous montrer quelques photos que j’ai prises…
  • C’est pas un nouveau téléphone ? s’étonna Kimi qui avait déjà récupéré son ancien l’année passée.
  • Ah si, je l’ai reçu encore une fois par la firme de ma mère. Ils sont toujours à la pointe de la technologie pour la communication, expliqua-t-il doucement. Peut-être que tu veux l’ancienne version, du coup ?
  • Non ! Je ne disais pas ça pour ça !
  • Ça ne me dérange pas pourtant, répondit-il en lui offrant un gentil sourire. En soi, il traîne dans un de mes tiroirs. Je pourrais le vendre, mais n’est-ce pas mieux d’en faire profiter les amis à la place ? Ou alors tu échanges le tiens avec Leroy et ainsi de suite, s’il avait envie de changer, bien sûr.
  • Tu devrais accepter Kimi, ajouta Nice qui adorait aussi être à la pointe niveau téléphone.
  • Mais… Tu es trop gentil… souffla-t-elle, un peu gênée et contente à la fois.

Le menton déposé sur ses mains jointes, Laure fronça les sourcils. En effet, il parlait normalement, comme à son habitude. Pourquoi est-ce qu’il était aussi froid avec elle ? Totalement plongée dans sa tête, à réfléchir, son long silence et sa posture au-dessus de l’assiette qu’elle avait à peine toucher commença sérieusement à inquiéter ses amis.

Kimi ne savait pas comment aborder le sujet. Jusqu’ici, elle n’avait jamais eu besoin de s’inquiéter pour Laure. Elle, si forte et toujours au centre du groupe n’avait jamais montré une once de faiblesse.

Ils ne savaient pas quoi dire, écoutant Loyd parler longuement des sales bêtes qu’il avait pu croiser dans le désert. Il menait la danse. Les Richess se penchaient sur les photos un par un tout en restant conscients des distances qu’elle prenait. Sky ne supportait pas la voir à l’écart :

  • Regarde Laure, bouh ! Imagine-toi avec ça dans ta chambre ! essaya-t-il de lui faire peur en agitant le téléphone devant son visage.
  • Ah… Quelle horreur… sortit-elle enfin de ses pensées.
  • J’imagine qu’elle n’aurait pas tenu une seconde, pouffa Loyd en récupérant son bien.

Encore une pique. Celle de trop. Laure jeta son regard, noir pour un millième de seconde, dans celui de Loyd. Il avait un air plutôt détaché. Il avait bel et bien perçu sa colère, pourtant, elle fit l’effort de reprendre une expression normale.

  • Loyd… l’appela-t-elle gentiment.
  • Hum ? Oui ? daigna-t-il lui accorda de l’attention.
  • J’aurais besoin de toi après le souper. Tu peux me donner dix minutes de ton temps ? demanda-t-elle toujours avec un doux ton de voix.
  • … Je peux, oui.

Il l’avait dit sérieusement, mais aucun des garçons ne passa à côté de la légère rougeur sur ses joues. Son visage pâle l’avait trahi. Malgré toutes ses bonnes résolutions, il restait faible face à ce côté de sa personnalité.

***

À la sortie du repas du soir, Laure fit un signe de main à Loyd, lui indiquant de la suivre. Ils s’écartèrent de la foule pour trouver un endroit plus calme.

À la voir marcher de cette manière, parcourant sa longue chevelure mauve qui s’arrêtait aux abords de ses fesses, Loyd devint un poil nerveux. Il lécha ses lèvres sèches et mit une de ses mains moites dans sa poche. L’autre vint se déposer sur le mur sur lequel il prit légèrement appui du bout des doigts quand ils s’arrêtèrent de marcher. En se retournant pour lui faire face, Laure fit un pas en arrière en dégageant sa chevelure. Tout de sa posture l’intimidait.

  • Je t’écoute, engagea-t-il en la regardant droit dans les yeux.

Triturant habilement la pierre qui pendait sur une fine chaîne d’argent autour de son cou, Laure battit des cils plusieurs fois avant de se lancer. C’était bien la première fois qu’elle se retrouvait dans une telle situation.

  • Est-ce que… par hasard, j’aurais fait quelque chose qui ne t’a pas plu ? l’interrogea-t-elle dans le vif.

Ils y étaient enfin, au premier affrontement. Loyd se contint parlant avec aisance :

  • Loin de là… Pourquoi cette question ?
  • C’est la sensation que j’ai eue. En fait, j’ai l’impression que tu es plus froid avec moi.
  • Ça n’a jamais été très chaud, plaisanta-t-il en se léchant à nouveau les lèvres.

Cette réponse la troubla. Elle secoua légèrement la tête, laissant échapper son état d'esprit. En peu de temps, Laure avait montré plus d’émotions qu’en presque quatre ans d’amitié.

  • Je veux dire que nous avons toujours été de bons partenaires, se reprit-elle. Notamment, en ce qui concerne le choix des délégués. Jusqu’ici, ça a toujours été toi et moi. J’ai été étonnée que tu te présentes sans même m’en faire part.
  • Je comptais en discuter au conseil. À propos, je pense que la réunion n’est plus nécessaire.

Encore une fois, elle pensa qu’il prenait cette décision sans même la consulter.

  • Écoute, j’aimerais te faire part de quelque chose, si tu me le permets ?
  • Bien sûr, dis-moi tout, fit-il en s’approchant un peu plus en raccord avec le ton secret qu’elle prenait.
  • Est-ce que… tu sais pourquoi la place de présidente des délégués me tient tellement à cœur ? La première année, ce sont nos camarades qui m’ont propulsée à ce poste et ce qui m’a donné envie de reprendre les rênes l’année d’après… C’est de voir à quel point ça rendait fier mon père.

Loyd arrêta de penser à tout ce qui lui encombrait l’esprit. C’était la première fois qu’elle parlait aussi ouvertement de sa relation avec son père. Pour avoir eu la chance de lui serrer la main, il comprenait qu'il impressionne sa propre fille. Quant à Laure, elle mettait pour le temps de quelques minutes, toute sa fierté de côté, parce qu’elle avait confiance au garçon qui lui faisait face.

  • Il était si content de me dire qu’il avait été lui-même président que ça m’a donné l’énergie de continuer. L’année passée, pour être honnête, j’étais un peu fatiguée. Je ne savais pas si j’avais encore l’envie de l’être pour une troisième fois et je me demandais si l’un d’entre vous n’en avait pas envie non plus, mais au conseil, vous m’avez poussé à reprendre ma place. Et avant cette rentrée, j’ai discuté avec mon père. Il a été président trois années consécutives, tu sais ? Alors, je me suis lancée un défi personnel… avoua-t-elle en plaçant une mèche de cheveux derrière son oreille. Jusqu’à ce qu’on soit sortis de l’école, jusqu’à notre dernière année à Saint-Clair, je veux être la présidente des délégués. C’est important pour moi… Tu comprends ? lui demanda-t-elle en lui faisant presque les yeux doux dans lesquels se cachait une pointe de tristesse, mais aussi d’espoir.
  • Oui… D’accord, je comprends.
  • Alors… ?
  • Moi aussi, la coupa-t-il. Pour moi aussi, c’est important. Durant les grandes vacances, j’ai beaucoup réfléchi et je trouve qu’il y a de nombreuses pistes que nous n’avons pas explorées pour notre classe et pour l’école. J’ai eu des idées et j’espère vraiment pouvoir en proposer plusieurs une fois que je serais président. Alors… Que le meilleur gagne ? C’est ce qu’on dit dans ces cas-là, non ?

Face à la main qu’il lui tendait, Laure vit presque noir. Elle était incapable de la saisir. Déglutissant, elle releva ses yeux dans les siens :

  • Je pensais que…
  • Quoi donc ? demanda-t-il en fermant ses doigts dans son poing.
  • … Rien… Tu as raison, que le meilleur gagne, acquiesça-t-elle ensuite de la tête.
  • Ahahah, ne tire pas cette tête ! Un peu de compétition... Ça ne t’excite pas ? plaisanta-t-il en attrapant sa joue entre deux doigts. Hâte de découvrir ton discours, ajouta-t-il avant de lui lancer un signe d’au revoir.

Restant sur place, les yeux rivés au sol, Laure porta son avant-bras devant son visage. Ses longs cheveux mauves cachaient le rouge qui était monté à toute sa figure. Elle avait tellement honte… Si honte d’avoir cru qu’il lui céderait gentiment sa place.

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