Chapitre 7 : Prestation.

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Après seulement quelques jours passés à Saint-Clair, Laure Ibiss avait tout compris de son fonctionnement.

L’école possédait un directeur redoutablement bienveillant avec des professeurs à sa botte qui se pliaient face aux statuts des élèves. Plus l’un d’eux vivait dans une famille importante, plus ils leur montraient de respect. Autant dire que l’arrivée des Richess les avait rendus mielleux et hypocrites. Ils voulaient s’accorder leurs faveurs, sans doute dans l’espoir de ne pas être oublié dans le futur. “Avec un peu de chance”...

Dans la cour, il y avait des clans par hiérarchie, des élèves plus âgés, jaloux, et des plus jeunes, admiratifs. Mais peu importe l’âge, il y avait forcément d’un côté, les opportunistes, et de l’autre, les rebelles. D’autres se mentaient à eux-mêmes, jurant qu’ils ne s’approchaient des Richess seulement parce qu’ils avaient l’air “intéressants”.

En effet, dès son premier jour, Laure avait vu passé de nombreuses têtes venues la saluer. Tout le monde faisait preuve de gentillesse, surtout ses camarades de classe, et autant avec elle qu’avec Loyd et Sky qui la partageait aussi. Ils subissaient le même traitement, sans savoir comment réellement gérer cette popularité. Le premier répondait toujours avec gentillesse, mais le deuxième se montrait parfois un peu trop hautain. En les observant, Laure trouva qu’ils devaient être mal à l’aise et hors de leur zone de confort, d’où autant de réserve et d’hostilité.

Bien que les élèves se les arrachaient, ils se retrouvaient souvent seuls à la récréation, incapable de savoir avec qui rester ou plutôt à qui faire confiance. Laure profitait de ces instants de repos pour observer le monde qui composait la cour, leurs réactions, leurs tentatives envers chacun des Richess, mais surtout comment réagissaient ces derniers.

Elle découvrit quelqu’un de très drôle et de souriant chez Selim Hodaïbi et quelque chose d’assez similaire pour Faye Fast. Leur comportement excessif compensait le fait qu’ils résidaient dans le bas de la hiérarchie.

Nice Challen semblait douce, mais incapable de faire un pas vers les autres et son soi-disant plus grand rival, n’en avait rien foutre du monde, constamment ailleurs. Devait-elle vraiment se méfier d’Alex Stein ? Elle en avait entendu tellement de mal que face à ce garçon blasé et apathique, elle en doutait sérieusement.

Sa mère répétait sans cesse : “Les Stein ne sont que vermines. Si tu leur laisses l’occasion de te manger la main, ils te dévoreront le bras ensuite. Ce sont des opportunistes, des voleurs, toujours à chercher à s’établir là où nous les Ibiss nous gagnons du terrain. Ils ne peuvent pas s’en empêcher, c’est dans leur nature vicieuse. Les Stein, c'est comme la peste, une fois que tu la contractes, il t’en reste des séquelles. Derrière les boucles blondes, il n’y a qu’avidité et corruption. Sans compter qu’ils n’acceptent jamais leur défaite. Depuis la nuit des temps, nous les devançons et ils ne le supportent pas. Ne jamais faire confiance à un Stein, jamais ! Car ils te planteront un couteau dans le dos à la moindre occasion !”

À côté de ça, son père n’avait jamais prononcé un mot méchant à leur égard, laissant sa femme déverser sa haine pour deux. Laure avait déjà assisté de loin aux complications que son père avait eues avec Marry Stein. Ils marchaient constamment sur les plates-bandes de l’autre, ce qui prenait sens dans sa tête de petite fille.

Cependant, maintenant sur place, elle ne voyait qu’un garçon qui attendait patiemment que le temps passe.

Toutes ses constatations la laissèrent perplexe. Depuis son entrée, elle ne faisait que penser aux mots de son père : “Le règne des Ibiss commence à Saint-Clair… Puissante rien que par ton nom, tu l’utiliseras à bon escient, avec élégance et parcimonie. ”

Au cours du temps et des générations, les Ibiss avaient montré une tendance à révolutionner les codes, Chuck étant le plus fantasque de tous les membres de cette famille. Il se spécialisait dans l’art de rêver et de planifier tous ses projets sans jamais en parler à personne et de les imposer au monde une fois bien ficelé. Il jouait avec la limite de l’acceptable et s’arrangeait pour garder en cachette ce qu’il ne préférait pas avouer. En outre, il contrôlait parfaitement et minutieusement, tout ce qui le concernait de prés ou de loin.

Laure en faisait-elle partie ? Est-ce qu’il serait capable d’interférer avec sa vie et ses choix à Saint-Clair ? Ces réflexions lui permirent de comprendre quelque chose d’essentiel. En tant qu’Ibiss, elle devait mettre de côté les attentes de ses parents et agir selon ses propres envies. Autrement, elle ne pouvait pas se vanter de porter un tel nom. Non, en tant qu’Ibiss, elle devait suivre son instinct et celui-ci fit naitre une idée grandiose dans son joli cerveau.

Ce fut de cette manière que les six autres Richess se retrouvèrent à faire table ronde, une lettre à la main, dans une salle de classe. Elle leur avait fait parvenir via la réception de l’internat, demandant à chacun d’entre eux de rejoindre le point de rendez-vous, et ce, de manière anonyme.

La surprise se lisait sur leurs visages et notamment sur celui de Selim qui brisa immédiatement la glace :

  • Donc… C’est quoi le délire ? demanda-t-il en étouffant un rire, en fait nerveux d’être entouré de ses rivaux.
  • C’est peut-être un piège ! Quelqu’un nous fait une mauvaise blague ? répondit Faye un peu rêveuse.

Ces deux derniers étaient dans la même classe que Nice et Alex. Ils avaient donc déjà été en contact, mais avec Sky et Loyd, c’était la première fois. Le numéro trois de la hiérarchie n’était pas dupe :

  • Puisqu’il ne manque que Laure Ibiss, j’imagine que c’est une requête de sa part.

Il avait raison. Voulant faire impression, elle arriva dans la salle avec un peu de retard, mais pas trop, évitant de prendre le risque qu’ils s'en ailleny. Un dossier relié sous le bras, elle s’avança vers eux et resta debout pour prendre la parole :

  • J’imagine que vous devez être surpris, commença-t-elle, mais je vous ai appelé ici pour de très bonnes raisons. Si vous êtes d’accord, j’aimerais vous exposer une idée que j’ai eue et qui nous concernent tous. Puis-je ? demanda-t-elle poliment, un beau sourire aux bouts des lèvres pour les convaincre.

Aux hochements de têtes pourtant hésitant, elle continua sur sa lancée.

  • En arrivant à Saint-Clair, je dois avouer que je n’attendais qu’une chose. J’étais pressée de vous rencontrer, déclara-t-elle alors qu’ils se regardaient entre eux. Depuis le temps que j’entendais parler des autres Richess… J’ai été surprise en vous voyant pour la première fois et encore plus en ayant l’occasion de vous observer de près ou de loin : “Donc ce sont eux mes rivaux ?”, voilà ce qui m’a traversé l’esprit. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais je ne vous considère pas du tout de cette manière.
  • Parce que tu es d’un haut rang ? lâcha Faye avec nonchalance, montrant un côté d’elle un peu plus taquin.
  • Peut-être que mon statut joue en ce sens, mais c’est ce que je ressens aussi à l’égard de Sky, fit-elle en jetant un œil à ce garçon râleur. En fait, plutôt que des rivaux, j’ai vu des personnes qui aiment rire, des bons vivants, ou encore, des personnes un peu plus timides, plus réservés à rêver dans leur coin. Je n’arrive pas tous à vous cerner puisque nous n’avons que peu échanger, mais c’est le but de ma démarche. Ce que je souhaite… Ou plutôt, ce que je nous souhaite, se reprit-elle. C’est d’avoir une vie épanouie à Saint-Clair pour les six prochaines années et je ne pense pas que ce soit possible si nous nous considérons comme des potentiels ennemis. Ce que nous ne sommes en fait pas !

Son discours éveilla les consciences de chacun autour de la table, d’une manière ou d’une autre.

  • Actuellement, à part les dires des précédentes générations, nous n’avons rien à nous nous reprocher. En tout cas, pour ma part, je ne vois aucune raison de vous détester. Je ne comprends pas pourquoi nous devrions vivre toute notre scolarité à l’affût de l’autre. Ma proposition… la voici donc, fit-elle en serrant son dossier dans ses bras et en fixant les visages des Richess un par un. Formons un groupe ! Soyons forts ensemble, au lieu d’attendre la moindre occasion pour nous déchirer. Je suis certaine que si nous nous unissons, tout ira pour le mieux. Si nous devenons un groupe soudé, personne dans cette école n’osera tenter de nous montrer les uns contre les autres, car c’est ce qu’ils attendent de nous. Alors… qu’en dites-vous ? Pouvons-nous, à défaut d’être amis, commencez par bien nous entendre ?

Le silence régnait dans la salle, mais pas dans la tête de ces six personnes. Encore une fois, le moins calme d’entre eux prit les devants.

  • En gros, on va former un club ? Le club des Richess, pouahahah ça sonne trop bizarre ! s’exclama le petit bronzé.
  • Tu n’en as pas envie ? De pouvoir être intégré à un groupe dans lequel tu sais que tu pourrais être toi-même et rire de tout ? J’ai fait imprimer ceci, expliqua-t-elle en montrant son dossier. Si vous êtes d’accord, nous établirons une charte de règles et nous la signerons pour valider notre accord commun.
  • Ah ouais ! Carrément, tu as tout prévu ! fit alors Faye, un peu mal à l’aise.

Laure se sentait de plus en plus gênée, perdant confiance en son idée.

  • Bah… Pourquoi pas ? Moi, ça me va, déclara alors Selim. C’est où qu’on signe ?
  • Hum… Après, une fois que nous aurons établi…
  • Ça a l’air marrant, le suivit Faye.
  • D’accord, super ! s’illumina-t-elle en reprenant du poil de la bête. Nice ? Est-ce que tu en as envie ? demanda-t-elle avec précaution.
  • Je… ne sais pas…
  • Sois libre de dire ce que tu penses.
  • C’est… un peu difficile de rencontrer des personnes… et de faire confiance aux autres… Les “non-Richess”, alors… Oui ? C’est peut-être la meilleure chose qui puisse m’arriver.
  • Trop chou ! s’exclama la rousse en lui adressant un grand sourire.
  • Et toi ? Alex ?

Le moment fatidique était arrivé. Elle allait enfin savoir ce que pensait son plus grand rival. Il prit du temps à répondre, les yeux un peu dans le vague.

  • Je crois que… je m’en fiche un peu, tant que ce n’est pas…
  • Tu as peur que ce soit un coup monté de ma part ? le coupa-t-elle. Je comprends, mais pour tout te dire, je pensais mettre une clause spéciale pour nous deux. Je veux mettre de côté les conflits de nos familles malgré ce qu’elles sont.
  • Ah. Je voulais juste dire que tant qu’on ne me force pas à faire des choses que je n’aime pas, répondit-il nonchalamment.
  • Oh… Je vois…
  • Mais qu’est-ce qui nous dit que ce n’est pas un coup monté ? intervint alors Sky.

Le plus dur arrivait avec le jeune Makes. Forcément, il allait de soi qu’il s’y oppose.

  • Je veux simplement que nous nous entendions.
  • Pourquoi ? Il n’y a pas d’intérêt…
  • J’en ai pourtant déjà cité plusieurs, tenta-t-elle de lui tenir tête avant de se rendre compte de quelque chose. Peut-être que ce qui te tracasse… C’est de perdre ton statut en t’unissant à nous ?
  • Si tu le sais, alors pourquoi tu proposes ce genre de conneries ? Tu forces les choses, mais peut-être que c’est ce qui fera que nous allons vraiment nous détester ? Et peut-être qu’à ce moment-là, tu seras la première à en profiter ?

Les mots du plus grand d’entre eux semait le doute chez les autres.

  • Que nous formions un groupe ou non, la hiérarchie comptera toujours, car cela va au-delà de ce que nous sommes. Tu seras toujours Sky Makes, le premier des Richess et sans doute que ta place parmi nous sera rêvée par beaucoup d’élèves. Il n’est pas question d’un chef ou quoi que ce soit, mais il va sans dire que tu seras très certainement considéré comme le pilier de ce groupe juste par ta place. J’espère que vous en avez bien conscience ? s’adressa-t-elle aux autres. Moi-même, je suis prête à accepter cette situation simplement pour que nous ayons une scolarité à peu près normale, mais surtout un groupe d’amis à qui se confier en cas de problèmes.
  • Tant mieux, parce que je n’accepterai d’ordre de personnes.
  • Ce n’est pas le but, affirma-t-elle en le regardant droit dans les yeux. Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

Mine de rien, le choix du plus puissant des Richess jouait sur celui des autres. Ils attendaient patiemment sa réponse. Les bras croisés, il essayait de lire dans les yeux de Laure, tentant d’y trouver de la sincérité. De manière assez étonnante, il se tourna vers son voisin de table :

  • T’en penses quoi toi ? demanda-t-il à Loyd, d’une moue assez neutre.
  • Que c’est une très mauvaise idée, répondit-il du tac au tac.

De tous, elle ne s’était pas attendue à ce que ce soit lui qui s’oppose à sa proposition et encore moins de manière aussi décisive.

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