Chapitre 2 : Magicien.

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L’appel entre Blear et Chuck n’avait pas bien duré longtemps. Il l’avait écouté attentivement, mais tout ce qu’elle avait pu obtenir de lui fut un simple : “Je vais me renseigner”.

Chuck Ibiss ? Chercher des informations ? Alors qu’il avait toujours une longueur d’avance sur le monde entier ?

La belle brune était loin d’être dupe, mais elle ne comprenait pas la raison qui le poussait à entretenir le mystère. Elle manquait clairement aussi de motivation et de courage pour se lancer contre Dossan et son fidèle ami. Blear savait que si confrontation il devait y avoir, le duo gagnerait toujours. Ce qui ne l’empêcha pourtant pas de mener sa propre enquête auprès de ses deux fils qui semblait dès lors très bien connaître la fille de Louis et Alicia :

  • C’est une amie de Sky, expliqua Billy confortablement installé dans la première classe de l’avion en pointant son frère du doigt. Elle a le rythme dans la peau cette fille, franchement elle a fait du super bon boulot. Mais si j’ai bien compris, tu as connu sa mère ? Le monde est petit on dirait, ajouta-t-il avec une pointe d’ironie.
  • On est juste dans la même classe, intervint ce dernier en regardant à peine sa mère tout en se demandant s’il pouvait encore être appelé un “ami”.

Le fait que ses garçons se charriaient attendrit Blear, mais les réactions de Sky l’interpellait.

  • Alicia Polswerd a été dans ma classe à Saint-Clair et nous avons eu nos différends.
  • Tiens, tiens, fit Billy, amusé.
  • Arrête ça, rétorqua Sky en croisant les bras.
  • Est-ce vrai que tu es ami avec cette jeune fille ? lui demanda Blear d’un ton hésitant, inquiète qu’il l’envoie paître.
  • J’ai dit qu’on était dans la même classe… et… C’est elle qui est venue à la maison, marmonna-t-il.
  • Tu veux dire… ? Je vois, acquiesça-t-elle en digérant l’information. Donc si je comprends bien, quand elle était à la maison, toi, tu étais… ?
  • J’étais chez Dossan, son père… Enfin, c’est son père adoptif, avoua-t-il à contre-cœur. Mais c’est bon, on va pas en faire tout un plat.

Blear ne releva pas sa façon de lui parler tellement elle en avait l’habitude. Toutes ses pensées se dirigeaient vers Dossan et Kimi. Ainsi donc, il avait pris la place d’un père pour cette jeune fille. Elle ressemblait tant à Alicia.

Cette pensée ne fit que se renforcer en la revoyant devant le portail de Saint-Clair. Blonde, mignonne, pleine d’entrain et souriante, malgré son histoire familiale. Tendre comme elle l’avait connu, Dossan avait sans doute joué son rôle à la perfection, peut-être même un peu trop. Que penserait Louis de leur relation ? Déchu de son droit parental, comment pouvait-il bien vivre la chose ? Les questions sans réponses se succédaient.

John-Eric observait sa femme, perdue dans ses pensées, à regarder le paysage défilé. Il se racla la gorge pour attirer son attention. Tournant la tête d’un coup, Blear vit à ses yeux qu’il était blessé.

  • À quoi penses-tu ? lui demanda-t-elle.
  • J’aimerais te poser la même question.
  • Je… Je suis toujours autant surprise qu’il se soit occupé de Kimi…
  • Pourtant… n’était-il pas le plus apte à le faire… ? lui renvoya-t-il la question.
  • C’est juste, mais je pensais qu’il avait renoncé à ses droits, à l’époque.
  • Tu sembles en savoir beaucoup, dit-il d’un ton froissé, fuyant son regard en envoyant le sien sur l’horizon.
  • John, c’est simplement que… Tu sais à quel point nous nous sommes sentis concernés par l’avenir de la fille d’Alicia et Louis.
  • Je sais surtout ce qu’elle représente à vos yeux. Quel coup de maître, rit-il amèrement.
  • Qu’est-ce que tu insinues ? s’offusqua-t-elle.

Face à toute la droiture de sa femme, John n’osa pas répondre : “Il est toujours amoureux de toi”. Autant se mettre le couteau sous la gorge. Il préféra s’enfermer dans le silence, tempérant la colère qu’il ressentait pour cet homme trop vicieux à son goût.

***

Malgré toute la rancœur que Laure ressentait à l’égard de son père en ce bon matin de rentrée, elle le regarda s’avancer sur la scène, comme tous les autres élèves, avec des yeux pétillants d’admiration. Elle ne connaissait personne qui ne frissonnait pas devant Chuck Ibiss ou devant le symbole que représentait la couleur de ses cheveux électrisants. Dévoué et honoré, il s’attela à son discours :

  • Mesdames et Messieurs les professeurs, très chers élèves de Saint-Clair, bonjour à tous. Je suis très heureux d’être la personne à avoir été choisi par votre directeur, Monsieur Xavier, pour ouvrir la cérémonie de début d’année. Ce dernier se remet d’une lourde opération et il vous souhaite, à toutes et à tous, une excellente rentrée, commença-t-il en ajustant la veste de son costume. Aujourd’hui, je m’adresse à vous avec une requête. Si nous pouvions tous oublier le temps d’une heure ou deux mon statut de “Richess” ou encore le fait que je suis financeur de cette magnifique école, je vous en serais reconnaissant. Pouvons-nous, ce matin, ne laisser place qu’à l’ancien élève que j’incarne ?

Après un long silence durant lequel les élèves se perdaient dans ses yeux rêveurs, illuminé par les spots, Chuck reprit, d’une voix émouvante.

  • Face à vous, la nostalgie me prend, presque autant que ce fameux jour où j’ai eu la chance de déposer ma fille pour la première fois devant ce portail.

Émue, Laure redressa son menton pour ne pas flancher. À côté, Kimi découvrit une facette de sa meilleure amie qu’elle n’avait jamais vue. Cachant sa vulnérabilité derrière des prunelles déterminées, elle fixait son père intensément.

  • Pour être tout à fait honnête avec vous, j’ai réfléchi longuement à ce que je pourrais vous partager. Qu’attend-on de moi ? Que puis-je dire à une bande d’adolescents fougueux ? C’est une évidence que vous devriez suivre le règlement, le respecter, ainsi que vos professeurs et vos camarades. Il me semble aussi assez logique de vous encourager à donner le meilleur de vous-même dans vos études ou vos activités scolaires. La réussite ouvre des portes sur l’avenir, c’est un fait, mais les échecs sont aussi présents sur chaque parcours. Il faudra s’en relever ou les accepter.

Les yeux de Loyd brillaient dans la pénombre, posés sur le grand homme. Sur ce même homme qui avait transmis son ADN à la fille qui le faisait autant souffrir.

  • L’essentiel, c’est de prendre soin de vous, d’agir en concordance avec vos envies. Manigances et mensonges ne sont pas toujours de mauvaises choses si elles vous permettent de vous épanouir sans faire de mal à autrui. En tant qu’ancien élève qui provient d’un haut rang, qui possède un statut élevé, j’ai conscience que vous puissiez faire face à des responsabilités dont vous n’avez aucune envie. Soyez courageux, tentez de trouver ce qui vous anime, tout en vous acquittant de vos tâches. Faites de votre mieux pour l’avenir, tout en profitant de vos années adolescentes. Elles sont plus déterminantes que vous pouvez l’imaginer. Je ne vous encourage pas à vous rebeller… Quoi que, pouffa-t-il, il s’agit peut-être du meilleur moment pour tester vos limites. Sachez que je n’ai que faire des retours que je recevrais de ce discours, après tout… Je suis Chuck Ibiss, sourit-il à la foule.

Plutôt que des rires ou des exclamations, un profond respect se dégageait de la part des élèves, tandis que certains professeurs craignaient l’impact de ses mots.

  • Soyez malin et rusé, souffla-t-il en tapotant plusieurs fois sa tempe de son index. Mais n’oubliez surtout pas d’être bienveillant et prudent. Prenez le recul nécessaire avant d’entreprendre quoi que ce soit : “Est-ce que j’ai raison d’agir de cette manière ?” ; “À qui est-ce que j’essaye de plaire ? “ ; “Est-ce que je le fais pour moi ? Pour les autres ?” ; “N’y a-t-il pas une autre solution à cette situation ?”... Autrement dit, posez-vous les bonnes questions, bien que vos erreurs et vos succès seront votre plus belle formation, et ce, continuellement au fil de votre vie.Et si vous pensez qu’il est impossible de concilier secrets et transparence, regardez-moi, j’en suis la preuve. Cela dit, je suis un homme parmi tant d’autres. J’insisterais donc sur ces derniers mots : “N’essayez pas d’être quelqu’un d’autre que vous-même. Vous êtes tous le propre magicien de votre histoire.”

Au plus profond d’elle-même, Laure ne pouvait en vouloir à son père, se rappelant de toutes les fois où il avait sorti des fleurs de ses manches, comme par magie, pour les glisser ensuite dans sa chevelure. Là, représentait toute la complexité de Chuck, flirtant en permanence avec le danger, en tangente sur les frontières du bien et du mal.

  • Il est temps pour moi de faire quelque chose que je n’aurais même pas espéré dans mes rêves les plus fous, reprit-il, ravi. Quel honneur de pouvoir annoncer la formation des classes et de découvrir vos visages ! Comme quoi, il en faut peu pour être heureux ! Nous commencerons, comme le veut la tradition, par les élèves de dernière année.

Énonçant les noms et prénoms un par un, Chuck accueillit chaque étudiant par classe dans une ligne à côté de lui. Ils avaient tous soit un air trop sérieux ou trop confiant, remontés par ces mots. La magie avait opéré, pour tous et davantage pour les “Richess” qui pouvaient interpréter son message à la fois comme une déclaration de guerre ou comme une lueur d’espoir.

En quatrième “C”, Nice Challen avait fait preuve d’une grande modestie, ne se laissant démonter pour autant. Faye Fast n’eut pas peur de lui faire un grand sourire, Selim Hodaïbi à lui tirer la langue, et Alex Stein à le regarder de haut. Le fils de Marry avait tout particulièrement attiré son attention. En termes de pointures, nous avions aussi Steve Matveïev dans cette classe.

Chuck attrapa la suite de la liste, un sourire en coin. Tout ceci, lui rappelait le passé. La quatrième “D” se valait tout autant, avec en tête de liste le jeune Akitorishi qu’il avait déjà rencontré au gala d’Eglantine. Il fut pourtant bien surpris lorsque ce dernier monta sur scène. De sang-froid, Loyd s’approcha pour lui tendre sa main. Il avait la gnaque. L’échange de mains fut poignant.

En appelant sa fille, il laissa échapper un compliment, puis fit preuve de retenue, pour ne pas l’embarrasser bien qu’il l’idolâtrait.

Place au petit journaliste, Kyle Kuraga osa un regard dédaigneux vers l’homme qu’il l’avait couvert de honte. Ça devenait de plus en plus intéressant avec l‘apparition de Sky Makes qu’il avait, lui aussi, pu rencontrer plus ou moins de loin au cours de plusieurs évènements. C’est Chuck qui marqua en premier tout son respect par un signe de tête chaleureux, acte pour lequel Loyd se refroidit.

Avant de passer encore une fois à une autre classe, il marqua un temps en découvrant un nom ajouté au stylo tout en bas de la liste. Un nom qui eut bon de lui décrocher un doux sourire.

  • Et également Kimi Dan’s…

La main sur sa poitrine, la blonde se dépêcha de rejoindre les autres sur scène, riant nerveusement de l’angoisse qu’elle venait de vivre. À l’idée de ne pas être avec ses copains, son monde s’écroulait, mais tout allait pour le mieux. Toute souriante, elle s’aligna aux autres et partagea des regards complices avec Laure.

Pour Chuck, il y avait tant d’Alicia que de Louis dans son physique, mais elle reconnaissait bien l’aura de Dossan chez cette jeune fille et en constatant sa proximité avec la sienne, il ne regrettait pas d’avoir joué au prestidigitateur quelques années auparavant.

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