Chapitre 1 : Une rentrée magistrale.

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02. 09. 2013

La somptueuse Villa des Ibiss se comptait parmi les plus grandes et les plus luxueuses du pays. Cachée au milieu d’une plantation de leur domaine privé, la demeure s’entourait d’immenses arbres et de jardins bien rangés. Les branches les plus basses tombaient sur un vaste étang naturel qui s’allongeait sur le côté de la maison.

Le cadre intime vendait du rêve et permettait d’entretenir l’idéalisation de la famille. En bon baron de l’immobilier, Chuck Ibiss avait su démontrer tout son goût pour le raffiné.

Moderne, toute en symétrie et en longueur, des façades en baies vitrées, il avait façonné un endroit à son image : élégant, majestueux, et d’une magnifique architecture.

En traversant l’allée principale, vous pouviez voir à l’occasion la petite équipe de jardinier en train de sublimer les part terres et de tailler habilement les haies. Bien qu’ils ne puissent pas être plus heureux de travailler pour un tel patron, ce dernier aimait l’ordre, minutieux et perfectionniste. Sa grande sympathie pardonnait ses exigences, à l’inverse de sa compagne qui elle, était très peu appréciée.

Priss Ibiss, qu’ils auraient bien jeté du haut d’un précipice pour le coup, était connue pour son égocentrisme légendaire. De bon matin, elle se pavanait en talons aiguilles, un thé à la main, zieutant ce qu’elle pourrait apporter de plus au hall principal. L’une de ses seules qualités répondait à son don pour la décoration, qu’elle s’empressait malheureusement toujours de gâcher en exigeant le dernier cri.

Laure descendait de sa chambre de princesse, ou plutôt de lolita, dans une petite salopette Vichy, en dessous de laquelle flottait une jolie chemise blanche. Elle adorait particulièrement les volants autour de ses poignets. Faisant rouler une mèche de ses longs cheveux mauves entre ses doigts, elle déposa une main sur son petit sac et se grandit pour rejoindre le hall.

Son père y entra également d’un pas précipité et vêtu d’un très beau costume trois pièces. Chipotant à sa montre, il fit chemin jusqu’au grand miroir à l’entrée pour s’admirer. D’une expression désireuse, il passa ses grandes mains de part et d’autre de son crâne. Il tourna alors sur lui-même avant de faire demi-tour et de tomber sur sa fille, plus radieuse que jamais dans sa nouvelle tenue pour la rentrée. Quand son père s’approcha à toute vitesse, elle s’illumina, mais son humeur redescendit aussitôt :

  • Alors, comment tu me trouves ? la consulta-t-il en se désignant, très souriant.

Un peu déçue, Laure s’équipa de son plus beau sourire mécanique et complimenta l’homme qui l’avait ainsi faite. Ce dernier était bien trop préoccupé par le discours qu’il offrirait aux élèves de Saint-Clair. En effet, le vieux directeur ayant été hospitalisé, Monsieur Xavier avait demandé à son plus grand financeur de s’acquitter de cette tâche. Chuck avait accepté l’offre avec plaisir.

En entendant les talons de sa mère se rapprocher, Laure se tourna à nouveau avec la même once d’espoir que précédemment.

  • Qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ? s’offusqua-t-elle en la dévisageant.
  • Tu n’aimes pas ? demanda-t-elle d’une moue à la fois triste et embarrassée.
  • Laure… Enfin, pouffa-t-elle en couvrant son sourire moqueur. Où est-ce que tu as trouvé cette horreur ? Va te changer, ajouta-t-elle avant qu’elle puisse s’expliquer. Tu ne peux pas porter quelque chose qui manque autant de classe, encore moins le jour de la rentrée. Et alors que ton père s’apprête à faire un discours... Tu veux lui faire honte ? enfonça-t-elle encore plus loin le couteau.
  • Priss !

Chuck l’assassina d’un regard sévère, mais Laure lui en voulait tout autant de n’avoir rien remarqué et puis peut-être que…

  • Ça veut dire que tu nous accompagnes ? continua-t-elle avec encore une infime lueur dans ses jolis yeux.
  • Comme si je n’avais que ça à faire ! J’ai rendez-vous chez l’esthéticienne et d’ailleurs, il est plus que temps que j’y aille. Déjà qu’elle me prend hors de ses heures… Et Laure, change-toi, tu es ridicule, insista-t-elle en la pointant du doigt.

Le cœur écrasé, Laure ne prit même pas la peine de regarder son père qui cherchait à la défendre. Elle n’avait plus aucune envie de porter cette tenue. Cédant à la colère seulement en rentrant dans sa chambre, elle se déshabilla dans de grands gestes brusques, claquant son coude contre sa penderie à la volée. L’attrapant pour calmer la douleur, elle jura entre ses dents. Ce ne fut qu’une fois en sous-vêtements qu’elle se calma, sa respiration se rapetissant à mesure qu’elle se forçait à reprendre le contrôle.

Elle ne fit qu’une boule des deux habits et s’empressa de les envoyer dans le fond d’une de ses immenses armoires.

D’une expression impénétrable, elle referma les deux portes. Ces chiffons avaient trouvé leur place : dans l’ombre avec la machine à coudre et les rouleaux de tissu.

***

Sur la route entre la maison des Dan’s et l’école Saint-Clair, un joli bolide noir fraîchement sorti du garage traçait son chemin. Les doigts de Dossan frétillaient tout autour de son nouveau volant. Envoûté par la musique, il bougeait ses épaules en rythme. À côté, Kimi claquait des doigts en l’imitant. Elle se pencha pour monter le volume avant l’arrivée du refrain de Katty Perry et jeta un regard complice au bel oiseau sur le siège d’à côté. Comptant presque dans les yeux de l’autre, ils se mirent à crier et à gesticuler dans tous les sens quand l’apogée se déclara :

  • Baby, you’re a firework !
  • FIREWORK !! hurla Kimi en pointant ses doigts dans l’air sans raison.
  • Come on, let your colors burst ! chanta Dossan en envoyant valser ses mèches noires de droite à gauche.

Perdus dans des rires, ils durent reprendre leur souffle pour le meilleur moment.

  • Make ‘em go, aaaah, aaAH, AAAAAH !! firent-ils en se criant l’un sur l’autre et en exagérant chaque mouvement.
  • Bwhahaha, ça fait un bien fou ! s’écria Dossan en faisant péter le klaxon, complétement déjanté.
  • Houuuu ! À toi Leroy ! déclara Kimi en passant sa tête par-dessus le siège.

Jetant un œil dans le rétroviseur du milieu, Dossan n’arriva pas à se ravoir en voyant Leroy levé doucement son poing, manquant clairement d’entrain. Il cachait si bien sa honte de son regard blasé qu’il le trouva presque adorable. Un franc sourire s’étala sur ses lèvres quand il pensa que son deuxième enfant entrait dans son ancienne école. Il s’inquiétait tout de même un peu plus pour Leroy qu’il ne l’avait été pour Kimi.

Baissant le son, la blonde décida de le vanner :

  • T’aurais pas le trac par hasard ? demanda-t-elle d’un ton diabolique.
  • Mais bien sûr, lâcha-t-il en croisant les bras.
  • Tu t’es quand même fait tout beau pour l’occasion…
  • Oh la ferme ! Sale folle ! lui cria-t-il en lui envoyant un paquet de mouchoirs à la figure.

En aucun cas, Leroy avouerait les faits alors qu’il avait une nouvelle veste en jean et qu’il sortait de chez le coiffeur. Mais c’était Dossan qui "avait insisté”. Passant un doigt dans une de ses ondulations cendrée, il préféra s’enfuir dans le sommeil, mais le karaoké reprenant de plus belle l’en empêcha. De ses yeux perçants, l’index sur la tempe, il les maudit intensément jusqu’à leur arrivée devant l’école.

De très bonne humeur, Dossan sortit de la voiture et ouvrit le coffre dans lequel leurs valises se reposaient.

  • Mademoiselle, fit-il en donnant son sac à dos à Kimi. Monsieur, ready pour votre première journée ? questionna-t-il Leroy en faisant de même.
  • Arrête, on dirait Charles ! Ça ne te va pas, le taquina-t-elle.
  • Le papi ? fit Leroy en haussant un sourcil.
  • Quand on parle du Loup…

Pointant la limousine noire du doigt, Kimi effectua de grands signes en direction du chauffeur tandis que Dossan riait de plus en plus jaune. Il y avait pratiquement toute la famille Makes dans la grande voiture, à l’exception de Billy, de nouveau à Londres.

À l’intérieur, cramoisi de honte, Sky se couvrit légèrement le visage face à ses deux parents qui restaient stoïques. Il se passait pourtant tout autre chose dans leurs têtes, Blear pleines d’interrogations et John-Eric sur la défensive.

Lysen, la petite sœur, fut la première à déposer un pied hors du véhicule, après le majordome, bien sûr. Il ouvrit à la plus jeune de la famille qui se sentait très belle dans sa robe à volants. Ses parents suivirent, puis Sky. Lui aussi, avait pris soin de se faire beau pour la rentrée. Les beaux jours se prolongeaient et les tenues légères également.

Avenante, Kimi courut faire une poignée de main cachée avec Charles et dévisagea son camarade. Trois semaines s’étaient écoulées depuis les séparations à l’aéroport, laissant les différends en suspens. Sky savait qu’il n’avait pas droit à l’erreur :

  • Salut… Tu t’es coupé les cheveux ? demanda-t-il, pourtant gêné devant ses parents.
  • Un petit peu, fit Kimi en attrapant les pointes de sa longue chevelure dans sa main, étonnée qu’il est remarqué.

Par pure politesse, Blear s’approcha doucement pour leur adresser un bonjour, mais la main qui entoura son poignet l’en empêcha. Discrètement, John-Eric entremêla ses doigts aux siens et baissa les yeux. Il avait honte de son attitude, mais il refusait aussi qu’elle se rapproche de Dossan.

  • N’oublie pas qu’il t’a menti, lui chuchota-t-il doucement, dans l’espoir de la garder à ses côtés.

Compréhensive et surtout déçue, en se remémorant le choc de sa rencontre avec Kimi, elle ne s’avança pas plus. À la place, elle prit Lysen dans ses bras et l’encouragea pour son premier jour à Saint-Clair. Contente de recevoir l’attention qu’elle méritait, Lysen lui fit les yeux doux. Mère et fille avaient une belle complicité, même si la deuxième possédait une horrible personnalité. Par-dessus l’épaule de son père, droit et impérieux dans son costume, elle lança un petit sourire sadique à Sky, jubilant de la jalousie qu’elle savait enfouie au fond de lui.

Ce dernier se rangea du côté de Charles qui discutait avec Kimi :

  • Et… qui est donc ce beau jeune homme ? s’interrogea-t-il en observant Leroy.
  • Mon fils… lâcha Dossan en déposant ses mains sur ses épaules, fier.

Il jeta un regard furtif à la puissante Richess qui n’arrivait pas à cacher son étonnement, puis son intérêt. John-Eric gardait la face, mais n’appréciait guère le court échange.

  • Je ne savais pas que vous aviez une compagne avec…
  • Non, je n’en ai pas, assura-t-il en croisant le regard de Blear. Je n’en ai jamais vraiment eu.

Sky pouvait sentir une aura malfaisante autour de son père.

  • D’où… Ça ne te dérange pas ? chercha-t-il l’approbation de Leroy.
  • D’où l’adoption, répondit-il à sa place.

En voyant sa femme s’adoucir, et prolonger les regards avec son ex, John perdit patience et pressa Blear à rentrer dans la limousine.

Les accolades se poursuivirent du côté des Dan’s, Dossan attrapant une dernière fois ses deux bébés, le cœur serré.

  • Je vous aime, amusez-bien, d’accord ? fit-il en caressant leurs têtes.
  • Pleure pas, Dodo, plaisanta Kimi en lui faisant plusieurs tapes dans le dos.

Si elle avait eu conscience de la peine qu’il le traversait à ce moment-même, elle se serait abstenue. Il garda le sourire en leur disant au revoir, mais une fois seul avec ses pensées sur le chemin du retour, les remords le gagnèrent rapidement.

***

Devant Saint-Clair, Leroy sous son aile, Kimi s’approcha de son “ami”. Elle s’était promis d’en faire voir de toutes les couleurs à Sky et ce dernier en avait bien conscience. Il transféra ses habituelles taquineries à plus faible que lui :

  • Alors le nain, on rentre chez les grands ? lâcha-t-il en s’adressant à Leroy qui fit semblant de chercher dans sa veste pour en sortir un doigt d’honneur, arrachant un gloussement à Lysen.
  • Tu commences mal, le prévint Kimi en haussant un sourcil.
  • Si je comprends bien, tu ne me pardonnes toujours pas ?
  • On verra, fit-elle en le regardant de haut en bas, un sourire coquin au bout des lèvres.
  • Nickel, répondit-il en tortillant son nez, visiblement ennuyé.
  • Lysen, c’est ça ? Vous vous êtes déjà vus, mais voici Leroy, mon petit-frère. Ce serait cool que vous soyez dans la même classe !
  • Pourquoi faire ? rétorqua-t-elle immédiatement.
  • Si tu veux un conseil, traîne pas avec elle, lui conseilla alors Sky, à moitié sincère.
  • J’ai pas besoin d’amis… répondit ce dernier qui s’obligeait à ne pas regarder la jolie sœur dans les yeux.
  • Nous sommes bien d’accord, gloussa-t-elle. Sur ce… L’auditorium est là-bas ? Je préfère me trouver une bonne place, avant de ne devoir m’asseoir dans le fond de la salle, annonça-t-elle en faisant voler sa chevelure derrière son épaule et en envoyant un regard ensorcelant à Leroy.

Celui-ci ne put que déglutir, pensant qu’il valait mieux qu’il garde ses distances avec cette personne.

  • Elle est pas commode, conclut Kimi en amenant ses points au niveau de ses côtes.
  • Je te le fais pas dire… répondit Sky qui avait redouté son arrivée.
  • Mais c’est de famille, continua-t-elle en lui lançant un grand sourire.

Dans une grimace partagée, Kimi et Sky, continuèrent de se chamailler en passant le portail. Leroy, qui les suivit, remarqua à quel point ils attiraient l’attention.

Par la même occasion, il prit conscience de toute la renommée des Ibiss quand Laure et son père arrivèrent à leur tour. À croire que la seule raison pour laquelle les élèves ne rentraient pas tout de suite dans l’auditorium était de pouvoir assister à l’arrivée de chaque Richess.

Il comprit également à quelle genre de responsabilités devaient se plier les amis de Kimi en les voyant éparpillés dans la cour de Saint-Clair.

La belle rousse perchée sur ses hauts talons jouait à la belle pendant que son petit-ami, Alex Stein, se retenait de lui sauter dessus. Il préférait garder cette façade du mec pas intéressé. À l’autre bout, Selim, un skate à bout de bras, rien que pour le style, s’était fait harponner par un groupe de nouvelles étudiantes. Nice veillait de loin à ne pas paraître trop jalouse, bien que ses pommettes roses la trahissaient.

Alors que Chuck Ibiss balayait ce beau monde de ses yeux topazes, il prit congé de sa fille pour rejoindre la direction de l’école.

Cette dernière, marchait sans terreur, dans un bel ensemble de marque, en direction de Sky et Kimi qui se levèrent respectivement pour l’accueillir. La blonde, extatique, lui sauta dans les bras :

  • Trop belle ! s’exclama-t-elle en la câlinant.
  • Et t’as pas froid aux yeux, ajouta l’autre en l’étreignant à son tour.
  • Mon père est à l’intérieur, aucun risque, fit-elle en déposant une main sur sa hanche. Alors ? Prêts pour cette nouvelle année ? Hum ? demanda-t-elle également à Leroy qui tenait ses distances.
  • Et toi ? rit Kimi, trop heureuse d’avoir récupéré sa meilleure copine.
  • Quelle question ! Laure Ibiss est toujours prête à en découdre ! Mais je veux d’abord tout savoir de la Californie ! Tous-les-détails, articula-t-elle pleinement. Est-ce qu’il y a eu rapprochement ? ajouta-t-elle en jouant de ses sourcils.
  • Raconte pas d’horreurs…

Un petit air fourbe vint l’égayer en voyant Kimi lever les yeux au ciel et Sky changer de position pour une posture qui décocha la sonnette d’alarme dans sa tête. Quelque chose avait changé entre ces deux-là. Elle observa ses autres amis aux quatre coins de la cour, pensant qu’une belle année encore les attendait, puis remarqua l’absence de l’un des leurs.

  • Je ne vois pas Loyd, constata-t-elle alors en regardant dans toutes les directions. Je n’ai pas eu beaucoup de nouvelles des vacances, d’ailleurs. Et toi ? Sky ?

Les yeux verts de son ami s’écarquillaient de plus en plus tandis qu’il se levait doucement. Quand Kimi entreprit la même chose, battant des cils pour s’assurer qu’elle avait bien vu la même chose, Laure se retourna d’un coup, comme si une menace pesait sur ses épaules.

D’une limousine argentée sortit le numéro trois des Richess, parfaitement coiffé et très classe, vêtu d’un chic pantalon qui mettait en valeur ses fines jambes. Il ajustait d’un air confiant la manche de sa chemise au-dessus de laquelle un gilet de costume sublimait sa taille.

Sa mallette dans une main, il adressa un signe à son chauffeur et tourna doucement sur lui-même, inspirant une bonne bouffée d’air, avant de faire face à la cour de Saint-Clair. D’un visage sans lunettes, troqué par une paire de lentilles, il jeta un œil aux élèves admiratifs. Tous, le regardait, abasourdis et émerveillés. De toutes les expressions qu'il avait pu imaginer, Loyd jubilait du choc sur les visages abrutis de ses amis. Il s’avança vers eux, jetant son sac au-dessus de son épaule, souriant et provoquant.

À ses yeux, cette nouvelle année scolaire s’annonçait par-fai-te.

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