Elle s'appelait...

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Je ne crois pas l'avoir croisée d'autres fois que ce jour-là. Je passais dans la rue, seul et triste, la tête baissée pour me protéger de la tempête. Je ne faisais pas attention à ce qui m'entourait, je marchais juste le plus vite possible au milieu de la rue piétonne. Rue envahie par la foule, bourdonnante d'activité, martelée par les pieds des passants malgré le gros temps. Rue où, bien qu'entouré par une foule compacte et nombreuse, je me sentais seul. Terriblement seul, comme l'un de ces bouts de bois flottant au milieu de l'océan déchaîné, ballotté par les flots qui n'ont cure de lui, à la recherche d'une terre où s'établir, d'un rocher auquel s'accrocher pour résister à la tourmente qui menace de l'emporter ou même simplement à la recherche d'un haut-fond où s'échouer en attendant le retour de l'astre solaire et de sa bienfaisante chaleur.

Ce jour-là, comme pour s'accorder à mon humeur morose, le ciel s'était paré de son manteau d'automne, de sa veste d'orage aux couleurs menaçantes, il semblait prêt à décharger sur nous autres, pauvres créatures humaines fragiles et inconscientes, la pluie et la grêle, l'orage et le tonnerre. Le vent, son fidèle partenaire, soufflait en rafales, tournant, roulant sans jamais se fixer sur un axe, une direction. Il tourbillonnait sur lui-même, tantôt doux, tantôt cinglant mais toujours pénétrant, glacial.

Je tenais serré contre moi les pans de mon manteau, la fermeture ayant lâché un peu plus tôt, la capuche soigneusement rabattue sur mes boucles brunes. Je marchais à grandes foulées, sans voir à plus de quelques pas devant moi. Une flaque s'est soudain matérialisée en travers de ma route, peu profonde mais large. Bien trop large pour être enjambée ou sautée d'un bond, sans aucun élan. J'ai donc fait un pas de côté et quelque chose, ou plutôt quelqu'un, m'a heurté l'épaule. J'ai levé les yeux et je l'ai vue. Le temps s'est comme arrêté.

Le choc de son épaule contre la mienne avait fait comme un tampon, si bien qu'elle se tenait devant moi. Détrempée, les cheveux dégoulinants de pluie et vêtue d'une simple veste de toile et d’un jean, elle avait l'air frigorifiée. Ses yeux ont croisé les miens et je suis resté bouche bée devant son regard, si intense et si pâle.

Ses iris étaient de la couleur d'un firmament emplit d'étoiles, d'un doux gris d'hiver mélangé à l'éclatante splendeur d'une nova, comme si un homme - ou bien un dieu - avait récolté les astres tombant du ciel et les avait mélangés pour les mettre dans ses yeux. Ces yeux si remarquables, piquetés de pâles mouchetures dorées.

Puis elle a parlé, rompant le charme lancé par son regard. Le mien dériva et se rattacha à ses cheveux comme s'ils étaient la dernière bouée de sauvetage existante. D'une couleur des plus étonnantes, ni vraiment blonds, ni vraiment gris. Semblables au satellite vénéré de la Terre, ils étaient d'un léger gris cendré tirant sur le blond, certainement ondulés par temps sec, ils étaient alors décoiffés et ébouriffés par le vent.

Je n'ai pas prononcé un mot, absorbé par la délicieuse vision que le hasard avait placé sur ma route. Après ses yeux et sa chevelure, ce fut sa bouche qui attira mon attention, colorée par quelque artifice de la teinte vermeille du cœur de la Nébuleuse Hélix, elle avait la forme délicate et le contour bien dessiné de celles destinées à être embrassées encore et encore. Légèrement entrouverte, elle lui donnait un air surpris sinon ahuri.

Et son visage ! Ah, quel visage ! D'une forme douce et ronde tout à fait charmante, il lui donnait l'air d'une jeune femme n'ayant pas encore tout à fait quitté le monde de l'enfance. Sa peau diaphane était parsemée d'une innombrable multitude de tâches de son. Comme si quelqu'un s'était amusé à sa naissance à lever le bras et à ramasser toutes les étoiles du ciel avant de les lui jeter à la face dans un défi au monde. Chose étonnante, cela ne la rendait que plus belle à mes yeux. Elle leva un peu son menton volontaire et une petite cicatrice de varicelle apparue, comme un cratère finement ciselé déposé-là par je ne sais quel météore.

Je ne dis pas qu'elle avait la figure disgracieuse et lunaire de ces femmes ayant voulu imiter la beauté des grandes. Non ! Au contraire, là où d'autres n'étaient que des prototypes ou des imitations, elle était le produit fini, l'aboutissement de cette quête débutée au commencement du monde, quand les étoiles étaient encore jeunes. Elle était la beauté incarnée, l'ange descendu des cieux, l'enfant bénie des astres.

Et alors que je clignais des yeux, toujours sous le choc de cette merveilleuse apparition, le temps a repris son cours normal et elle est partie. Elle s'est décalée et, après m'avoir jeté un étrange regard, est partie à toute vitesse. Disparaissant comme une comète frôlant la terre, elle laissa en moi un désagréable goût d’éphémère.

Je l'ai suivie du regard autant que j'ai pu et, avant qu’elle ne disparaisse dans la foule, j’ai réussi à lire un mot sur son sac. Aussitôt, il s’est gravé dans ma mémoire et est devenu un souvenir impérissable de cet instant où ma vie aurait pu changer et où l’amour aurait pu prendre la place qui lui revient dans mon cœur. Un seul mot qui me poursuivra toute ma vie. Un mot qui, j’imagine, est son nom.

Céleste.



Texte écrit pour un challenge sur Wattpad. Il fallait imaginer un texte autour du mot "Céleste".

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