Le voyage de Monsieur K / Chapitre 20 :  La fin du voyage de Monsieur K

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La voiture roulait lentement. Abandonnées depuis la catastrophe, les routes n'étaient que nids de poule et ornières. Vincent avant de partir avait donné des consignes strictes : voyage de nuit et phares éteints.

Philippe n’avait ni GPS, ni carte : il connaissait la route de Combray par cœur.

Par prudence, deux filles du gang encadraient Elaine qui somnolait à l’arrière, en caressant le doudou de son futur bébé. Les autres membres du gang étaient restés à Paris, pour faire diversion. Pendant que le couple s’enfuyait, les filles attaquaient le repaire des Zombies à l’arme lourde.

Stratagème réussi : l’ennemi, pris par surprise, n’avait pas vu la DS noire partir. Philippe avait ouvert des yeux ronds en voyant la voiture, il avait dit à Vincent : « tu l’as trouvée dans un musée ? »

En éclatant de rire, le géant avait confirmé le vol de l’ex véhicule présidentiel, dans un musée parisien. Régulièrement entretenue, la relique avait même un plein d’essence !

Le vol avait beaucoup fait rire la future mère. La présence de Sarah… un peu moins.

La petite blondinette, cadette du groupe, toujours enjouée et rieuse avait, au départ, enchanté Elaine. Mais quelques « incidents » avaient terni cette amitié.

Sarah était victime d’un étrange hasard : dès qu’elle se promenait totalement nue dans le repaire, son chemin croisait, invariablement, le chemin de Monsieur K.

Sans trop que l’on comprenne pourquoi, le « hasard » avait conduit la petite blonde à se retrouver dans le lit du couple. Et la demoiselle dormait nue…

Elaine, excédée, avait eu une conversation animée avec Sarah à propos de ces « hasards » : la jeune fille était sortie en pleurs, puis avait évité soigneusement le couple. Elaine avait donc tiqué quand Vincent avait imposé la présence de la blondinette, à l’arrière, avec la future mère, sous prétexte « que Sarah était bien trop jeune, pour participer aux combats » !

On approchait du petit village où Philippe avait passé toutes ses vacances.

Soudain la DS s’arrêta, un projecteur directement braqué sur le véhicule rendit Vincent aveugle.

Sans sommations, les zombies déchargèrent leurs armes sur la voiture du couple. Instinctivement tout le monde plongea sous les sièges, sauf Elaine, qui venait de se réveiller et était gênée par son gros ventre.

Sarah se releva et fit barrage de son corps : elle prit toutes les balles destinées à sa rivale...

Vincent se releva, redémarra la DS, et les quatre pneus crevés força le barrage.

Philippe entendit Elaine pleurer « elle est morte, pour moi, pour me sauver » !

Monsieur K guida Vincent vers le village.

Vincent regarda son miroir et me murmura :

- Phil, il y a un truc qui cloche, ils sont derrière nous !

- Non, cria Monsieur K ?

- Chut ! C’est pas normal, avec tous mes zigzags et mes changements de direction, on devrait les avoir semés : donne ton machin et sortez tous les deux de la voiture !

- Le trans- Dianoia ? Mais sans lui on ne retrouvera pas la soucoupe.

- Avec lui, ils vous suivent à la trace, répondit Vincent. Je vais les éloigner, ils suivront le machin.

- On pourrait rester ensemble, tu sauras les semer, proposa Elaine.

- Impossible : le bébé ne va pas supporter mon rodéo à travers champs, insista Vincent…

Cachés derrière un talus, le couple vit plusieurs véhicules de Zombies les dépasser et poursuivre la DS.

Une fois le danger passé, Philippe aida Elaine à se relever. Satisfait il chuchota :

- Vincent avait raison : ils suivent la pierre.

- Vincent a toujours raison, confirma la future mère en larmes.

- Ne pleure pas, avec ou sans pierre, on trouvera la soucoupe.

- Je pleure pour Sarah, je m’en veux : j’ai été cruelle avec elle et elle s’est sacrifiée pour moi.

- Fais ce qu’elle désirait : sauve le bébé, dit Philippe, en prenant sa femme dans les bras.

Philippe avança vers la petite ferme de son enfance, le temps passait et il s'inquiéta : c’était évident, ils allaient rater la soucoupe !

Elaine, à la grande surprise de monsieur K, se mit à parler toute seule :

- Dans la cour de la ferme dans cinq minutes. Bien !

- Mais à qui parles-tu, demanda monsieur K ?

- je communique avec la soucoupe.

- Sans le trans…

- Elle est assez proche pour me parler, répondit Elaine !

- Qui, la soucoupe ?

- Mais non, Idiot !

Sans un bruit, l’engin extraterrestre se posa, le couple monta par la passerelle, et la soucoupe s’envola. Une voix familière accueillit Monsieur K :

- Bonjour Papa !

- Sandra, balbutia Monsieur K.

- Le retour est un peu plus rapide et confortable que l’aller, s'amusa Sandra !

- C’est toi qui parlais avec Elaine ?

- Mais non, dit sa fille en pouffant !

Philippe entendit Elaine discuter derrière lui, il se retourna et pleura de joie :

Gustave !

Il embrassa son fils qui ajouta :

- Je te présente ma nouvelle compagne.

- Bonjour Madame …

- Appelez moi Claire, proposa une superbe jeune fille.

- Nos deux bébés arriveront ensemble, ils sont rentrés en contact par télépathie, précisa Elaine.

- C’est amusant, j’ai déjà vu Claire quelque part ? C’est un visage qui m’est familier, s’interrogea Monsieur K.

- Philippe, c’est un peu normal : Claire me ressemble car c’est ma sœur !, précisa Elaine.

- Ta sœur ?

- Bon, je vais t’expliquer deux ou trois choses, comme cela tu ne mourras pas idiot, ajouta Elaine, en éclatant de rire...

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Ce que j'aime faire par dessus tout, c'est tuer le temps : on se dit parfois qu'on perd notre temps, mais en fait il finit toujours par servir à quelque chose. Tenez, par exemple, j'écris un testament qui ne devrait jamais être lu, et voilà que j'ai un lecteur. Bonjour lecteur, bienvenue dans mon histoire.

Je la fais courte : si ce testament ne devrait jamais être lu, c'est tout simplement parce que je suis immortel. Voilà, ce sont des choses qui arrivent, comme ça, sans trop savoir pourquoi. Vous ne me croyez pas ? Tant pis, cela m'indiffère, vous pouvez arrêter de lire.

Vous êtes toujours là ? Bien. Je disais donc que je suis immortel. Je ne vous dirai pas mon âge, vous ne sauriez pas l'imaginer. Peut-être que je ne me l'imagine pas moi-même. En fait c'est difficile de calculer, quand on est plus vieux que le plus vieux de tous les calendriers. Bref, je suis toujours là, et pas une ride à l'horizon. Fougueuse jeunesse, ton étreinte ne connait nulle limite !

Par où commencer ? Les débuts gambadant dans la vaste prairie entouré de feu la famille oubliée depuis longtemps ont bien des airs bucoliques très rafraichissants, mais en fin de compte, il n'y a pas grand chose à en dire. C'est chasser et être chassé, vous voyez ça le soir, dans les reportages animaliers, quand il n'y a pas de télé-réalité à regarder, donc vous connaissez.

Quoi qu'être chassé n'a rapidement pas été une crainte pour moi, immortel et invulnérable que je suis. Je suis peut-être la source de toutes les religions, le premier dieu immortel, peut-être, je ne me souviens plus. Fougueuse jeunesse, à être idolâtré et à avoir les plus belles femmes de la tribu, oui je m'en souviens ! Je n'étais pas quelqu'un de raisonnable à cette époque, je dois l'admettre.

Commençons plutôt par la fin, ce sera plus rapide. Enfin, quand je dis « fin », vous me comprenez.

Je suis assis derrière mon bureau, à prendre soigneusement le temps de choisir chacun de mes mots. Je ne suis pas pressé, j'ai le temps. Ce n'est pas tous les jours qu'on écrit son testament, non. Moi, je crois que j'en écris un environ tous les deux siècles.

Je suis riche. Très riche. Forcément. Tout ce temps passé auprès de mes éphémères compagnons, je commence à les connaître. J'ai commencé dieu, j'ai fini milliardaire. C'est une bonne retraite. Surtout quand on est encore jeune.

Je sais, vous imaginez déjà le jacuzzi avec les nanas à poil et le champagne qui coule à flot. Détrompez-vous. Il y a un temps pour tout. J'ai déjà eu ça dans le passé. On s'en lasse. Bon, le jacuzzi et le champagne n'existaient pas à cette époque, mais c'est la même chose.

J'ai une femme. Une. Je pourrais dire une à la fois, mais cela serait méchant pour elles. Je l'ai choisie parce qu'elle a su se faire une place dans les sujets les plus pointus de la connaissance humaine.

Je sais, vous imaginiez aussi l'immortel accablé par son fardeau, à vivre éternellement dans un monde qui n'a plus rien à lui offrir. Je vais vous dire une chose : le monde change.

Je l'ai vécue, cette longue, très longue période d'ennui, où j'ai voulu mourir un millier de fois plutôt qu'une. J'avais tout essayé à l'époque, avec mes quelques compagnons qui connaissaient mon infortune. J'ai brûlé, je me suis noyé, j'ai été écrasé sous une montagne entière. Tenez, par curiosité, quelques millénaires plus tard, j'ai fait un détour au Nouveau-Mexique. Le Projet Manhattan, vous connaissez ? J'avais la bombe, juste là, devant moi. J'avais ma main posée sur elle, quand elle a explosé. Rien. Pas un bobo. Il a juste fallu me décontaminer et me classer secret defense, puis m'oublier quand j'ai disparu dans la nature. Je crois qu'ils n'ont toujours pas compris comment je me suis évadé, pour l'anecdote.

Tout cela pour dire que le monde change. Je ne m'en suis pas aperçu au début, parce que j'étais un peu idiot et parce que le changement se faisait lentement, mais le monde change. Et quand je m'en suis aperçu, ce fut une nouvelle naissance !

Comment vous narrer le périple ? Comment, d'une Terre immobile faite de quatre éléments, nous en sommes parvenu à un Univers infini où les atomes se scindent ? Comment des premiers symboles gravés avec difficulté dans la pierre, nous en sommes parvenu aux plus grandes oeuvres de la littérature distribuées dans toutes les bibliothèques ? Comment des nourrissons qui meurent en masse nous en sommes parvenu à des enfants qui grandissent tous, ou presque ? Comment des esclaves par nuées nous en sommes parvenu aux droits de l'homme ?

Comment ?

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Ah, je suis las, quelque part. S'il y a une chose qui ne change pas, c'est bien que toutes les tentatives de progresser se heurtent à une féroce opposition. On ne veut pas que le monde change. Si le monde change, c'est pour aller de pire en pire. Toute évolution, toute découverte, n'est qu'hérésie. Non, la Terre ne tourne pas, et qu'importe vos arguments. Non, les animaux n'évoluent pas, cela est écrit. Non, il ne faut pas libérer les esclaves, sinon la société s'effondrerait. Tout va de pire en pire, les jeunes ne respectent plus rien.

Tout le monde a une époque fétiche durant laquelle il aurait aimé vivre. L'Antiquité grecque. La Renaissance. Le Siècle des Lumières. Quelles grandes époques ! Quels grands artistes ! Quels grands penseurs ! Comme j'aurais aimé y vivre ! Mais tout le monde aimerait y vivre comme un citoyen, comme un riche, comme un noble, et oublie les masses illettrées qui souffraient en silence. Vous auriez aimé vivre en esclave, durant l'Antiquité grecque ? Vous auriez pourtant eu plus de chance d'être esclave que riche citoyen et vertueux philosophe. Je vous le dis, vous êtes bien mieux ici, avec vos droits fondamentaux, votre sécurité sociale, et votre retraite financée par l'Etat. Profitez de votre électricité et de votre eau courante, la plupart des hommes n'ont pas eu la chance d'en bénéficier.

Quant à moi, j'attends. Avec le temps, j'ai appris à être patient, à aimer prendre mon temps, à écouter la douce mélodie des secondes qui passent. J'attends pour pouvoir contempler le futur. Quand je pense à lui, je ressens un mélange d'enthousiasme et d'appréhension. Cela me donne des frissons !

Bien sûr, je n'attends pas passivement. Je bouge, je gigote, j'agis autant que je le peux. Ma fortune, en ce moment, je la fais dans les énergies renouvelables, dans l'agriculture bio, dans les technologies de pointe. Une petite partie de mes profits me permettent de me faire ma petite vie douillette, et le reste, je le dédie au soutien des pays défavorisés, ou à la lutte contre la déforestation et contre la disparition des espèces, entre autre.

Parce que s'il y a bien une chose qu'on ne peut pas faire rentrer dans la petite tête de la plupart d'entre vous, c'est que tout est interconnecté, que tout est interdépendant. Vous pensez à trop court terme ! Et en pensant à trop court terme, vous finissez par ne penser qu'à vous-même, par ne voir plus que le bout de votre petit nez. On constate le résultat. C'est normal, quelque part : vous ne vivez pas longtemps, donc vous ne prévoyez pas l'avenir que vous ne verrez pas. Vous répétez « laissons un monde meilleurs à nos enfants », mais vous n'arrivez pas à vous imprégner de tout ce que cela signifie. Il aurait peut-être mieux valu que tout le monde soit immortel.

D'ailleurs, vous en rêvez, d'être immortel. Vous vous répétez que l'immortalité serait un lourd fardeau pour vous rassurer, pour apaiser la peur qui vous tiraille en songeant à votre mort prochaine, mais en vérité, pour la plupart d'entre vous, au fond, vous rêvez d'être immortel. Ce n'est pas pour rien que la plupart des religions promettent aux vertueux un paradis pour l'éternité, ou quelque chose qui y ressemble.

Tenez, regardez, regardez-moi bien, regardez-moi écrire, regardez-moi prendre mon temps sur chacun de mes mots, sur chacune de mes lettres, regardez comme cette phrase est longue, et longue, et dure, et dure, et s'éternise, et gaspille le précieux temps qu'il vous reste avant de mourir.

Tic.

Tac.

Tic.

Tac.

Vous voyez ? Il aurait peut-être mieux valu que vous soyez immortel.

Bon, je ne vous retiens pas plus. Nous avons déjà passé suffisamment de temps ensemble. Je ne lègue rien à personne, puisque je ne suis pas mort, et je vais continuer mon petit bonhomme de chemin, éternel philanthrope qui goûte à la vie à pleine dent. J'abandonne ce petit discours à l'oubli et à la poussière du rayon des oeuvres inconnues. Je doute que cela ait servi à quelque chose, à part à me permettre de tuer le temps, étant donné que ce testament, normalement, ne sera.

Jamais.

Lu.
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