Le voyage de Monsieur K / Chapitre 10 : Sommeil réparateur

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(Voix off)

- Que font-ils ? demande une voix masculine.

- Ils dorment, ils cuvent leurs bières, répond une voix féminine.

- je me demande, si nous avons fait le bon choix : dehors c’est la fin du monde et Monsieur roupille, complètement défoncé !

- Écoute, réplique la voix féminine, il faut voir le bon côté des choses : il est endormi, détendu.

- Et alors ?

- Alors ses rêves vont devenir intéressants.

- Tu as accès à ses rêves ? demande la voix masculine, surprise.

- Bien sûr, tu oublies qu’il n’est pas dans le monde réel !

- Et alors ? demande la voix masculine.

- Lis la retranscription !

Gare de Lyon, le jour d’Halloween...

Le RER est bondé, archi bondé.
L'ambiance est morne.
Et soudain: ils arrivent !
Revenant de vacances au soleil, impatients, ils rient et s'interpellent.
Un murmure parcourt la rame, et les vacanciers répliquent :
" Poussez-vous, poussez -vous les visages pâles "

Le RER repart.
Prochain arrêt : Les Halles.
Les portes s'ouvrent et un murmure grossit :
" Dehors, dehors les bronzés en vacances ! "

La rame, remplie de zombies, repart : bousculés, interloqués, les vacanciers restent sur le quai…

(Voix off)

- C’est court, se désole la voix masculine.

- Non, pour un contenu manifeste, c’est plutôt long, répond la voix féminine.

- C’est le rêve lui -même ?

- Non, c’est le souvenir du rêve, ce dont il se rappellera au réveil, ce qui a échappé à la censure.

- Tu peux l’interpréter ? demande la voix masculine.

- Bien sûr que non, refaire le travail du rêve, retrouver tous les symboles, les déplacements, les condensations : cela demande des années...

Long silence.

- Tu crois que c’est sérieux cette histoire de zombies ? chuchote la voix masculine.

- Cela expliquerait sa peur panique, répond la voix féminine.

- Mais cela ne colle pas : toutes nos infos vont dans le même sens, un piratage massif de données, à l’échelle mondiale, rien à voir avec des zombies !

- Oui mais qui sont les pirates ?

- Ce ne sont pas obligatoirement des zombies ? demande la voix masculine.

- Non, bien sûr,répond la voix féminine. Le rêve associe l’image des zombies à un vieux souvenir amusant, avec comme lien,le métro. Mais cela peut-être des zombies, des aliens, ou des hommes « inhumains » en fait c’est son imagination qui...

- Attends, il y a un nouveau rêve.

Et j'ouvre la porte

dérobée je me retrouve

tout seul dans la gare

las le train part sans m'attendre

tant pis j'attends le suivant

Un monde fasciste

délation surveillance

et italien

Lors d'une manif

je sauve un petit enfant

d'une mort certaine

(Voix off)

- Ce type est délirant ! Persifle la voix masculine.

- Pourquoi ? s’étonne la voix féminine,

- Même dans ses rêves, il fait des vers !

- C’est ce qui fait son charme !

- Tu rigoles : il est vieux , gros, dépressif, et ivrogne !

- Tu ne comprends rien aux femmes, dit la voix féminine en riant.

- Un point pour toi ! Bon là je suis perdu.

- C’est bon signe : le matériau est brut, il vient directement de l’inconscient, la censure est légère.

- Je ne vois pas ce qu’il y a de positif, réplique la voix masculine.

- Regarde : il reprend la scène du métro, mais là : finis les zombies. Au contraire, il est seul et échappe à la menace du train, qui part sans lui.

- Certes, répond la voix masculine, mais ce monde fasciste et menaçant ?

- Il est bien plus supportable que le Paris actuel. Et tu remarqueras qu’il est actif.

- Actif ? reprend la voix masculine.

- Il attend, il se révolte, il manifeste : c’est lui qui dirige et sa peur a disparu.

- D’accord, mais Elaine n’est pas une enfant, remarque la voix masculine.

- Elle est plus jeune que lui et, surtout, il a vaincu sa peur : il peut sortir du café.

- Retour dans le monde réel, dit la voix masculine : attention,cela va secouer...

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L'Arbre

Ce que j'aime faire par dessus tout, c'est tuer le temps : on se dit parfois qu'on perd notre temps, mais en fait il finit toujours par servir à quelque chose. Tenez, par exemple, j'écris un testament qui ne devrait jamais être lu, et voilà que j'ai un lecteur. Bonjour lecteur, bienvenue dans mon histoire.

Je la fais courte : si ce testament ne devrait jamais être lu, c'est tout simplement parce que je suis immortel. Voilà, ce sont des choses qui arrivent, comme ça, sans trop savoir pourquoi. Vous ne me croyez pas ? Tant pis, cela m'indiffère, vous pouvez arrêter de lire.

Vous êtes toujours là ? Bien. Je disais donc que je suis immortel. Je ne vous dirai pas mon âge, vous ne sauriez pas l'imaginer. Peut-être que je ne me l'imagine pas moi-même. En fait c'est difficile de calculer, quand on est plus vieux que le plus vieux de tous les calendriers. Bref, je suis toujours là, et pas une ride à l'horizon. Fougueuse jeunesse, ton étreinte ne connait nulle limite !

Par où commencer ? Les débuts gambadant dans la vaste prairie entouré de feu la famille oubliée depuis longtemps ont bien des airs bucoliques très rafraichissants, mais en fin de compte, il n'y a pas grand chose à en dire. C'est chasser et être chassé, vous voyez ça le soir, dans les reportages animaliers, quand il n'y a pas de télé-réalité à regarder, donc vous connaissez.

Quoi qu'être chassé n'a rapidement pas été une crainte pour moi, immortel et invulnérable que je suis. Je suis peut-être la source de toutes les religions, le premier dieu immortel, peut-être, je ne me souviens plus. Fougueuse jeunesse, à être idolâtré et à avoir les plus belles femmes de la tribu, oui je m'en souviens ! Je n'étais pas quelqu'un de raisonnable à cette époque, je dois l'admettre.

Commençons plutôt par la fin, ce sera plus rapide. Enfin, quand je dis « fin », vous me comprenez.

Je suis assis derrière mon bureau, à prendre soigneusement le temps de choisir chacun de mes mots. Je ne suis pas pressé, j'ai le temps. Ce n'est pas tous les jours qu'on écrit son testament, non. Moi, je crois que j'en écris un environ tous les deux siècles.

Je suis riche. Très riche. Forcément. Tout ce temps passé auprès de mes éphémères compagnons, je commence à les connaître. J'ai commencé dieu, j'ai fini milliardaire. C'est une bonne retraite. Surtout quand on est encore jeune.

Je sais, vous imaginez déjà le jacuzzi avec les nanas à poil et le champagne qui coule à flot. Détrompez-vous. Il y a un temps pour tout. J'ai déjà eu ça dans le passé. On s'en lasse. Bon, le jacuzzi et le champagne n'existaient pas à cette époque, mais c'est la même chose.

J'ai une femme. Une. Je pourrais dire une à la fois, mais cela serait méchant pour elles. Je l'ai choisie parce qu'elle a su se faire une place dans les sujets les plus pointus de la connaissance humaine.

Je sais, vous imaginiez aussi l'immortel accablé par son fardeau, à vivre éternellement dans un monde qui n'a plus rien à lui offrir. Je vais vous dire une chose : le monde change.

Je l'ai vécue, cette longue, très longue période d'ennui, où j'ai voulu mourir un millier de fois plutôt qu'une. J'avais tout essayé à l'époque, avec mes quelques compagnons qui connaissaient mon infortune. J'ai brûlé, je me suis noyé, j'ai été écrasé sous une montagne entière. Tenez, par curiosité, quelques millénaires plus tard, j'ai fait un détour au Nouveau-Mexique. Le Projet Manhattan, vous connaissez ? J'avais la bombe, juste là, devant moi. J'avais ma main posée sur elle, quand elle a explosé. Rien. Pas un bobo. Il a juste fallu me décontaminer et me classer secret defense, puis m'oublier quand j'ai disparu dans la nature. Je crois qu'ils n'ont toujours pas compris comment je me suis évadé, pour l'anecdote.

Tout cela pour dire que le monde change. Je ne m'en suis pas aperçu au début, parce que j'étais un peu idiot et parce que le changement se faisait lentement, mais le monde change. Et quand je m'en suis aperçu, ce fut une nouvelle naissance !

Comment vous narrer le périple ? Comment, d'une Terre immobile faite de quatre éléments, nous en sommes parvenu à un Univers infini où les atomes se scindent ? Comment des premiers symboles gravés avec difficulté dans la pierre, nous en sommes parvenu aux plus grandes oeuvres de la littérature distribuées dans toutes les bibliothèques ? Comment des nourrissons qui meurent en masse nous en sommes parvenu à des enfants qui grandissent tous, ou presque ? Comment des esclaves par nuées nous en sommes parvenu aux droits de l'homme ?

Comment ?

J'ai pu le voir, moi, ce périple. Long. Fastidieux. Assailli de toutes part. Il continue encore, et encore il est assailli. Je l'ai aidé quand j'ai pu.

Ah, je suis las, quelque part. S'il y a une chose qui ne change pas, c'est bien que toutes les tentatives de progresser se heurtent à une féroce opposition. On ne veut pas que le monde change. Si le monde change, c'est pour aller de pire en pire. Toute évolution, toute découverte, n'est qu'hérésie. Non, la Terre ne tourne pas, et qu'importe vos arguments. Non, les animaux n'évoluent pas, cela est écrit. Non, il ne faut pas libérer les esclaves, sinon la société s'effondrerait. Tout va de pire en pire, les jeunes ne respectent plus rien.

Tout le monde a une époque fétiche durant laquelle il aurait aimé vivre. L'Antiquité grecque. La Renaissance. Le Siècle des Lumières. Quelles grandes époques ! Quels grands artistes ! Quels grands penseurs ! Comme j'aurais aimé y vivre ! Mais tout le monde aimerait y vivre comme un citoyen, comme un riche, comme un noble, et oublie les masses illettrées qui souffraient en silence. Vous auriez aimé vivre en esclave, durant l'Antiquité grecque ? Vous auriez pourtant eu plus de chance d'être esclave que riche citoyen et vertueux philosophe. Je vous le dis, vous êtes bien mieux ici, avec vos droits fondamentaux, votre sécurité sociale, et votre retraite financée par l'Etat. Profitez de votre électricité et de votre eau courante, la plupart des hommes n'ont pas eu la chance d'en bénéficier.

Quant à moi, j'attends. Avec le temps, j'ai appris à être patient, à aimer prendre mon temps, à écouter la douce mélodie des secondes qui passent. J'attends pour pouvoir contempler le futur. Quand je pense à lui, je ressens un mélange d'enthousiasme et d'appréhension. Cela me donne des frissons !

Bien sûr, je n'attends pas passivement. Je bouge, je gigote, j'agis autant que je le peux. Ma fortune, en ce moment, je la fais dans les énergies renouvelables, dans l'agriculture bio, dans les technologies de pointe. Une petite partie de mes profits me permettent de me faire ma petite vie douillette, et le reste, je le dédie au soutien des pays défavorisés, ou à la lutte contre la déforestation et contre la disparition des espèces, entre autre.

Parce que s'il y a bien une chose qu'on ne peut pas faire rentrer dans la petite tête de la plupart d'entre vous, c'est que tout est interconnecté, que tout est interdépendant. Vous pensez à trop court terme ! Et en pensant à trop court terme, vous finissez par ne penser qu'à vous-même, par ne voir plus que le bout de votre petit nez. On constate le résultat. C'est normal, quelque part : vous ne vivez pas longtemps, donc vous ne prévoyez pas l'avenir que vous ne verrez pas. Vous répétez « laissons un monde meilleurs à nos enfants », mais vous n'arrivez pas à vous imprégner de tout ce que cela signifie. Il aurait peut-être mieux valu que tout le monde soit immortel.

D'ailleurs, vous en rêvez, d'être immortel. Vous vous répétez que l'immortalité serait un lourd fardeau pour vous rassurer, pour apaiser la peur qui vous tiraille en songeant à votre mort prochaine, mais en vérité, pour la plupart d'entre vous, au fond, vous rêvez d'être immortel. Ce n'est pas pour rien que la plupart des religions promettent aux vertueux un paradis pour l'éternité, ou quelque chose qui y ressemble.

Tenez, regardez, regardez-moi bien, regardez-moi écrire, regardez-moi prendre mon temps sur chacun de mes mots, sur chacune de mes lettres, regardez comme cette phrase est longue, et longue, et dure, et dure, et s'éternise, et gaspille le précieux temps qu'il vous reste avant de mourir.

Tic.

Tac.

Tic.

Tac.

Vous voyez ? Il aurait peut-être mieux valu que vous soyez immortel.

Bon, je ne vous retiens pas plus. Nous avons déjà passé suffisamment de temps ensemble. Je ne lègue rien à personne, puisque je ne suis pas mort, et je vais continuer mon petit bonhomme de chemin, éternel philanthrope qui goûte à la vie à pleine dent. J'abandonne ce petit discours à l'oubli et à la poussière du rayon des oeuvres inconnues. Je doute que cela ait servi à quelque chose, à part à me permettre de tuer le temps, étant donné que ce testament, normalement, ne sera.

Jamais.

Lu.
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