Chapitre 30.5

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Au bout d’un moment, la jeune femme se redressa et l’observa à son tour, le souffle toujours court. Elle remarqua ses lèvres couleur prune, son nez long, droit et fin qui lui donnait un profil de statue grecque, une mâchoire carrée plantées sur un long cou, des oreilles légèrement en pointes, pincées ou transpercées de bijoux divers, des pommettes hautes, des yeux dont le blanc tranchait avec ses tatouages verticaux noirs. Ces derniers faisaient ressortir plus encore le noir de ses pupilles, de ses sourcils et de ses cheveux. Rasé sur les côtés, son crâne laissait apparaître d’autres tatouages aussi sombres que ceux du visage. Le peu de peau naturelle, plus claire, qui apparaissait laissait supposer d’anciennes origines orientales. Mead’ prit soin de la regarder droit dans les yeux et de maintenir un contact visuel qui se voulait serein, de même que son attitude générale pendant qu’elle mémorisait rapidement tous ces détails.

La labirée d’Anat avait le regard le plus noir qu’elle eut vu jusqu’alors, songea-t-elle. Un regard suffisamment franc pour ne pas cacher le mépris que l’Ijà’kô, probablement, lui inspirait lorsque celle-ci s’adressa à elle :

— Tu viens d’arriver ? Je ne t’ai encore jamais vue.

Voyant qu’elle ne daignait pas répondre, Mead’ ajouta :

— Te fatigue pas, je sais que tu es une des suivantes d’Anat.

Au nom de sa maîtresse, le visage de la labirée se crispa. Il y avait toujours la trace du mépris que lui inspirait son interlocutrice. Au moins, elle avait eu une réaction, avec une once d'hésitation.

— Je ne suis pas une labirée d’Anat, finit-elle par lâcher d’un ton sec. Je suis la Générale de sa garde royale.

La Générale des assassins, faillit corriger Mead’. Elle s’en abstint non sans mal. Elle ne se sentit pas non plus impressionnée par le titre. L’aurait-elle été s’il s’agissait d’un Général Terrien ? Guère plus, sans doute.

Mead' eut le sentiment que la nouvelle venue n'était plus aussi certaine d'avoir affaire à l'Ijà'kô. Elle ne l'avait pas imaginée d'un contact facile...

La Générale eut un sourire froid avant de s'adresser à elle.

— Tu sais qui est Anat, au moins ?

— Une déesse… ou plus exactement une ancienne déesse, comme le maître de ce vaisseau… Son époux, répondit Mead’ d’une voix neutre, en prenant surtout soin de bien choisir ses mots.

Encore que parler d’ancienne déesse pouvait passer pour une provocation, car elle ne l'était sûrement pas partout. Mais la Générale ne sembla pas réagir. La question qui suivit surprit néanmoins Mead’ :

— Est-il ton amant ?

Elle était on ne peut plus directe. La question aurait sûrement désarçonné Esmelia. Mead’ n’en fut que surprise et sut le cacher.

— Je n’ai nul amant, répondit-elle avec calme.

— Pourtant, je sens…

Esmelia avait quitté les quartiers de Will pour courir. Elle portait encore son odeur sur elle, celle de leur nuit passée ensemble. La Garde royale avait le nez fin. Ce n’était pas pour rien qu’elle occupait son poste de Générale. L’utilisation approfondie de ses cinq sens était sans doute l’une des qualités nécessaires à sa charge auprès d’Anat.

— Ce n’est pas lui, la coupa Mead’. Baal n’est pas attiré par les Terriennes dans mon genre.

L’autre renifla :

— Peut-être pas dans ton genre, effectivement, si tu n'es pas une Rheya, admit-elle sèchement. Il a un faible pour les Rheyas. Il y en a une, ici, dans ce vaisseau ?

— Les Rheyas ?

— Vu le peu d’empressement qu’il a mis à accueillir ma maîtresse, il y en a forcément une.

— Si tu me disais ce qu’est une Rheya, je pourrais peut-être te dire s’il y en a une, lui suggéra Mead’.

Elle savait très bien ce qu’était une Rheya. De même, elle avait remarqué que la Générale n’avait pas tiqué lorsqu’elle avait évoqué les Terriennes, et non les Gaïennes. Normalement, cela n’aurait rien dû signifier pour une partisane d’Anat.

— Les Rheyas sont des abominations qui ne devraient pas exister… ou plutôt une seule et unique abomination. Elle traverse le temps malgré la mort. Il la retrouve toujours. Et si ce n’est pas lui, c’est elle qui le trouve.

Mead'comprit que "Il" et "lui" se rapportaient à Baal.

— Faut croire qu’ils sont faits l’un pour l’autre, dit-elle.

L a Générale la fusilla du regard.

— Il appartient à Anat, assena-t-elle avec une certitude qui rien ne semblait pouvoir ébranler. Comme Anat lui appartient.

— Tu es souvent allée sur la Terre ? tenta Mead'.

— Jamais.

— Alors, comment sais-tu que cette planète existe ?

La Garde s'agaça :

— Tu cherches à insulter mon intelligence ? Ou bien l'Idjà'kô est-elle moins futée qu'on le raconte. si tu n'es pas la Rheya, tu es forcément l'Idjà'kô, n'est-ce pas ?

Mead' ne répondit rien.

— Je sais que Baal se rend sur la Terre pour trouver la Rheya finit par dire l'autre sur un ton à peine radouci. La légende dit qu'elle est apparue sur la Terre, la première fois. C’est le plus souvent là qu’elle est supposée vivre. Donc, la Terre existe.

Curieux raisonnement qui laissait supposer que la soldate ne croyait pas à toute l’histoire, songea Mead’. Ou bien, elle n’en connaissait pas tout… Que cherchait-elle vraiment finalement, ou qui cherchait-elle ?

— Qu’est-ce que tu fais dans le coin… Je veux dire dans cette coursive ? C’est un peu loin des appartements de Baal, non ?

La Générale se raidit imperceptiblement.

— Comme tu l’as bien remarqué, je ne suis pas de ce vaisseau. Je suis arrivée avec ma maîtresse durant la nuit. J’ai escorté Anat jusqu’aux quartiers de Baal sous la conduite d’un labiré qui nous a ensuite laissées devant sa porte.

Elle eut une grimace de dégoūt.

— Baal n’a même pas daigné nous faire escorter par le Second de ce vaisseau.

Mead’ sentit plus qu’une pointe d’amertume, un regret, voire une colère sous-jacente.

— J’ai gardé la porte une partie de la nuit, pendant que ma maîtresse et Baal…

Elle s’arrêta adroitement pour laisser suggérer toutes sortes de choses possibles. En particulier une à laquelle pouvaient s’adonner deux adultes consentant à une heure tardive qui, de plus, étaient époux.

Elle reprit :

— Après avoir été relevée de ma garde, j’ai voulu retourner au vaisseau de ma maîtresse pour y prendre un peu de repos avant notre départ, et je me suis perdu dans ce dédale de couloirs. Ce vaisseau est très différent des nôtres, et pour tout te dire, je n’ai qu’une hâte : le quitter.

Tout bâtiment avait sa logique de construction. Elle-même s’était déjà perdue dans celui-ci. À sa décharge, elle n’avait ni le pied spatial, ni l’habitude de voyager à bord d’un appareil. Se déplacer, pour elle, à travers l’espace, ou le temps autrefois, ne lui demandait pas plus d’effort qu’une simple pensée. Will MacAsgail, lui, s’y était habitué facilement. Pourtant, lui non plus, n’avait pas beaucoup voyagé dans un vaisseau spatial. Jamais pour tout dire. Il n’avait pour seule expérience que les bateaux sur la Terre. Ce qui n’avait pas forcément beaucoup de rapports en termes de confort physique, mais après tout, peut-être ce navire était-il configuré d’une manière qui n'était pas étrangère au Terrien.

D’instinct, elle ne croyait absolument pas en l’explication de la garde divine. Pas besoin de lire dans son esprit. Ce qui lui confirmait qu’elle fouinait dans le vaisseau à la recherche de quelque chose, ou de quelqu’un. Ce quelqu’un, cela ne pouvait être qu'elle. Elle l’attendait, elle, l'Idjà'kô.

Elle l’avait trouvée...

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