Chapitre 15.1

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Les jours passèrent sans que la température ne daigne monter au-dessus de moins dix. Pour autant, leur combinaison spatiale les protégeait dans la journée. Pour les nuits, des couvertures supplémentaires avaient été déposées dans leur cellule. Esmelia avait déjà vécu dans des milieux hostiles et particulièrement froids. Des endroits plus glacials que ce vaisseau. En fait, c’était plutôt celui-ci qui l’effrayait. Ce vaisseau pouvait s’avérer mortel en l’état. Elle s’était perdue plus d’une fois dans les coursives et elle avait une trouille monstre de déclencher l’ouverture de la mauvaise porte.

Pour William MacAsgaill, c’était une toute autre affaire. Elle ne le voyait pratiquement pas de la journée. Il s’était donné pour tâche de régler tout ce qu’il pouvait dans le vaisseau. Elle se demandait pourquoi il y tenait tant. D’autres que lui auraient préféré savoir ce que le maître des lieux comptait faire d’eux avant de se lancer dans une opération de sauvetage. Lui, il pensait à tous ceux qui vivaient à bord. Protéger et servir, telle était sa devise. Après tout, elle l’avait choisi pour cela.

Esmelia ne voyait Will qu’au déjeuner et au dîner. Au bout de trois jours à courir d’un poste à un autre, à aider à réparer ce qui pouvait encore l’être, elle remarqua qu’il commençait à avoir les traits tirés. Après une semaine, il avait carrément une tête de déterré.

Pour tromper le temps, autant que pour ne pas se perdre dans le vaisseau et risquer inutilement sa vie pour obtenir des informations, elle filait Grama ou tout autre labiré qui semblait avoir quelque chose d’important à faire. Elle avait déjà filé des individus, sur la Terre sans se faire remarquer par sa cible. En milieu confiné, c’était différent, et plus d’une fois, elle avait craint que ses cibles se rendent compte de sa présence.

Dans ces moments, elle ralentissait le pas, ou restait dans l’angle d’un couloir. Elle se fiait au bruit de ses pas plus qu’à sa silhouette. Il était difficile de confondre physiquement Grama avec les autres labirés. Mais elle supposait qu’il pourrait être encore plus difficile pour ce dernier d’imiter des pas s’éloignant tout en l’attendant au détour d’une coursive.

Il lui arrivait d’intercepter quelques conversations peu intéressantes. Ne comprenant pas la langue des labirés, même si elle avait du mal, elle s’entraînait à traduire leurs pensées. Elle n’était pas la seule d’ailleurs à bord du vaisseau. Elle avait découvert que Will et elle étaient surveillés.

Cinq jours après leur arrivée dans le vaisseau, elle avait croisé Grama dans l’une des coursives. Il semblait pressé, comme à son habitude. Elle sentait qu’il gardait ses distances avec Will et elle. Néanmoins, il s’était toujours montré poli à leur égard. Il l’avait salué d’un hochement de tête et elle s’était fendue d’un « Bonsoir Monsieur » qui lui avait paru bizarre, même pour elle.

À peine avait-il tourné dans une autre coursive, qu’elle l’avait suivi. Quelques mètres plus loin, elle avait vu Quick l’aborder

La jeune fille ne s’était pas embarrassée de formules de politesse, sans doute parce qu’il ne s’était pas arrêté à son appel et qu’elle devait trotter à côté de lui pour soutenir le rythme.

— Elle est folle ! Fulminait Quick.

Mead’ entendait difficilement sa voix et ses pensées au travers d’un vrombissement sans doute dû à un circuit électrique défaillant, ou à un problème d’étanchéité interne entre le couloir et la salle des moteurs, mais elle lut clairement cette pensée.

— Pourquoi ? l’interrogea Grama

— Elle veut aller sur la Terre. Et lui, il n’est pas mieux, il dit qu’il en vient.

Grama feignit la surprise.

— La terre n’existe pas, lui répondit-il en s’arrêtant enfin. Ne me dis pas que tu y croies.

— Bien sûr que non. La Terre est un mythe.

— On va dire ça.

Et pourtant, il n’en croyait pas un mot.

Esmelia se demanda pourquoi il lui mentait. Elle se colla le dos à la paroi pour mieux se concentrer sur leurs pensées.

— Il faudrait peut-être le leur dire.

— Ce n’est pas à toi de le faire, ni à moi.

— Ils ne vont apporter que des ennuis. Pourquoi notre Seigneur ne s’en débarrasse-t-il pas ?

— N’oublie pas pourquoi tu es ici, Quick. Tu devrais rejoindre Copy.

L’esprit de la jeune fille s’était immédiatement assombri, mais Esmelia ne put savoir pourquoi.

Une porte coulissa sur sa droite, à son grand étonnement, car elle ne l’avait pas remarquée. Une étrange musique assaillit ses oreilles et une bouffée de chaleur pleine d’odeurs humaines emplit ses narines, et plus encore. Tous ses sens furent désagréablement saturés.

Un groupe de labirées sortit et passa devant elle. Elles s’étirèrent comme des chattes en chuchotant et en souriant radieusement. Elle devina à leur attitude qu’elles venaient de passer un très bon moment. Par curiosité, elle se glissa dans la pièce au moment où Baal en sortait. S’il la remarqua, il ne sembla pas l’identifier.

Ce lieu du vaisseau était différent des autres. En fait, il ne s’agissait pas d’une seule pièce mais de plusieurs. Un court et étroit couloir conduisait à un espace central avec des tables basses, des banquettes et des coussins. Chaque paroi était couverte de tentures. C’était sûrement le seul endroit du vaisseau où la température se situait au-dessus de zéro. L’une des lourdes tapisseries s’écarta. Un couple sortit de l’antre dissimulé. En la voyant, la femme chuchota quelque chose à l’oreille de son compagnon. Cela les fit sourire l’un et l’autre sans qu’ils cherchent à le cacher. Ils s’installèrent lascivement sur les coussins et commencèrent à discuter tandis qu’un robot plateau leur apportait des rafraîchissements.

Esmelia passa derrière le rideau. Les odeurs corporelles étaient plus fortes ici, et des gémissements de plaisir répondaient à des soupirs. Elle découvrit un nouveau couloir, mais à la place des murs, il y avait des alcôves translucides. La plupart d’entre elles étaient inoccupées. Dans chacune des autres, deux personnes ou plus se livraient à des activités sexuelles. Esmelia ne s’attarda pas. Elle en avait assez vu, d’autant que les labirés présents ne se montraient pas particulièrement pudiques les uns envers les autres. Elle fit marche arrière pour quitter la salle des alcôves. Personne ne semblait avoir remarqué son intrusion. À peine l’eut-elle pensé, qu’elle comprit qu’il n’en était rien. Deux femmes l’observaient sans cesser leurs activités sexuelles. Elle retraversa la salle de détente la tête baissée et rejoignit la coursive. La porte coulissa derrière elle.

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