Chapitre 12.1

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Du 10 au 15 mai 2125 du calendrier grégorien. Date et lieu stellaire inconnus.

Au moment de leur départ, Baal lui avait expliqué qu'il devait participer à plusieurs entrevues réunissant des souverains drægans, et peut-être même à un Conseil de Chanceliers, des dieux élus par la majorité d’entre eux. Ce genre de réunion avait lieu tous les trois cents ans, temps terrestre, environ. Il ne lui cacha pas son étonnement d'y avoir été invité alors qu'il avait été destitué de ses fonctions pratiquement deux cents ans plus tôt.

D’après lui, on lui avait fait endosser un crime sans le moindre début de preuve. Fort heureusement pour lui, autrement il aurait risqué bien autre chose qu’une destitution étant donnée la nature de l’accusation dont il avait fait l’objet. Il avait néanmoins préféré disparaître en se faisant passer pour mort… Lorsqu’elle lui avait demandé quel crime il était supposé avoir commis, il avait répondu sans marquer la moindre émotion : un double planéticide.

C’était la première fois qu’elle entendait ce mot. En général, les mots en « cide » ne laissaient aucun doute sur la nature de l’acte qu’ils désignaient. Elle n’osa pas lui demander s’il avait vraiment commis cet acte qui lui paraissait impossible. Peut-être effectivement une technologie extraterrestre permettait-elle la destruction d’une planète, mais quel être pouvait vouloir en détruire une. Un frisson monta en elle. Étrangement, elle se sentit à la fois affamée, presque désireuse à cette idée de destruction, et effrayée jusqu’à l’écœurement. Encore une fois, cette chose au fond d’elle-même qui se réveillait… Et ce sentiment d’urgence…

Elle se raccrocha à la réalité, sa réalité. Elle calma sa respiration. Les battements de son cœur reprirent un rythme normal. Elle se focalisa à nouveau sur le drægan. Peut-être lui dirait-il s’il l’avait fait ou non, et si oui, pour quelle raison.

L’aveu de sa destitution était déjà surprenant en soi. Il l’avait fait avec une telle facilité comme si ce n’était qu’une formalité courante. Pourtant, la destitution d’un dieu, ce n’était pas rien. Et connaissant un peu le personnage, il n’avait pas dû apprécier la chose. Pourtant, cela ne semblait pas revêtir une grande importance pour lui. Ou alors, il jouait fort bien la comédie qu’il soit coupable ou non.

Il ne lui donna pas davantage d'informations à ce sujet, à son grand regret. Elle aurait pourtant aimé savoir pourquoi ses pairs l’avaient exclu. Quelle faute avait-il donc commise ? À qui avait-il eu l’art de déplaire ? À en juger par sa réputation et par ce qu’elle savait vraiment de lui, il devait avoir de nombreux adversaires et plus encore d’ennemis prêts à tout pour l’éliminer une bonne fois pour toutes. Lui-même devait en avoir conscience pour s’être fait passer pour mort durant plusieurs années. Aussi, cette fois, osa-t-elle lui demander si cette invitation n’était pas un piège destiné soit à le capturer et à le livrer au plus offrant, soit à l’assassiner.

Il ne lui cacha pas que c’était une possibilité, mais ce genre d’événement était extraordinaire, et certainement pas le lieu d’un guet-apens. Si piège, il y avait ce serait avant ou après. Puisqu’il y était invité, il ne le manquerait pour rien au monde, même si cela s’avérait souvent d’un profond ennui, ou dans ce cas terriblement dangereux. Elle en doutait. La présence de Baal quelque part était rarement synonyme d’inaction. Quoi qu’il en soit, c’était sûrement là qu’elle trouverait l’occasion de lui parler de L’Occulteur de Mondes. Sans trop savoir pourquoi, cette idée lui était venue à ‘esprit. Elle ignorait de quoi il s’agissait exactement, mais elle avait la certitude que ce sujet était important. Elle avait pourtant tellement d’autres questions à lui poser.

Pourquoi l'ancien souverain et ses labirés cachaient-ils tant bien que mal leur inquiétude depuis que Will et elle étaient à bord du vaisseau ? Pourquoi Baal tenait-il tellement à les garder près de lui ? Il aurait pu leur extorquer n’importe quel savoir, n’importe quel aveux d’une manière ou d’une autre, et les déposer sur une planète déserte en attendant de savoir ce qu’il allait faire d’eux ? Pour Will, elle supposait que cela avait un rapport soit avec les cartes qu'il avait découvertes, soit avec ses origines terriennes et ses accointances avec l’AMSEVE. Pour elle, cela pouvait avoir un rapport avec la manière dont elle était arrivée sur Féloniacoupia, la planète des marchands d’esclaves. Il ignorait qu’elle avait fait partie de l’AMSEVE durant quelques semaines et que c’était ce qui lui avait permis de quitter la Terre…

Durant presque tout le temps qu’ils avaient passé hors de la navette, elle avait eu l’impression de s’être endormie et d’avoir rêvé. À leur retour, c’était comme si elle s’était réveillée avec des souvenirs qui n’étaient pas les siens. Elle aurait dû en être inquiète. Au contraire, elle s’était sentie apaisée comme si, ce qu’elle pouvait appeler une « dissociation », avait calmé l’âme qui sommeillait en elle ou l’avait rassasiée. Pourquoi ne se souvenait-elle donc que des rêves ? Était-ce vraiment des rêves ? Ou bien était-elle spectatrice dans son propre corps ? Si c’était le cas, alors qui était aux commandes dans ces moments-là ? Pourquoi ces pertes de mémoires devenaient-elles plus fréquentes, plus longues ? Que deviendrait son corps si elle ne parvenait pas à reprendre conscience ? Combien de temps encore parviendrait-elle à donner le change ? Que se passait-il vraiment lorsqu’elle « s’absentait » ? Autant de questions dont elle ignorait les réponses… La plus importante du moment était sans doute celle-ci : la gravité de son mal était-il lié aux bouches ?

Les bouches, appelées aussi passages, portes, trous de ver, corridors, portails, tunnels, brèches ou encore déchirures dans autant de langues qu’il pouvait en exister dans l’univers permettaient de se rendre, en un minimum de temps au lieu de centaines d’années, d’un endroit à un autre de l’univers. Le passage que Baal ouvrit, et dans lequel s’enfonça sa frégate, débouchait dans la galaxie de Tur’in. Là où se trouvait la planète servant de lieu de rendez-vous aux anciens dieux drægans. Apparemment, ils n’étaient pas si nombreux participer aux différentes réunions et au conseil des Grands chanceliers. Elle fut même surprise qu’il n’y ait pas plus de drægans que de dieux ayant existé sur la Terre. À l’échelle de l’univers, elle avait supposé qu’ils seraient quelques milliers. Ils n’étaient guère plus de quelques dizaines d’individus.

Elle ne se rappelait pas avoir bu ou mangé quoi que ce soit. Mais il y avait ce souvenir d’un hôte, un drægan nommé Rhadamanthe, chez lequel Baal et elle avaient passé une nuit... Par contre, elle se souvenait dans le détail, comme s’ils avaient été réels, de deux rêves qu’elle avait fait. Plus elle y pensait, plus elle se demandait s’il s’agissait vraiment de rêve. Peut-être était-elle dans une sorte de transe, un effet secondaire de son passage à l’intérieur d’une bouche.

Ces deux rêves n’avaient aucun rapport entre eux, excepté une chose : dans l’un comme dans l’autre, elle n’avait pas forme humaine, ni la moindre tangibilité. Pourtant, elle avait eu l’impression de se sentir entière, vivante et libre, comme elle ne l’avait plus été depuis très longtemps. Elle était là, simplement, existante, allégée de son enveloppe humaine.

Dans le premier rêve, elle s’était sentie comme de retour chez elle. Pas le "chez elle" de son enfance humaine, mais quelque chose de plus lointain, de plus fort… Elle avait aussi senti une autre présence, comme elle, inhumaine, immatérielle et forte, et tellement plus sombre, plus lourde. Elle ne savait comment définir cette impression. Cette force était là, face à elle, en elle autour d’elle… Elles ne se parlaient pas et, pourtant, elles communiquaient à leur manière, et elle ressentait une force oppressante dans cette présence, mais cela ne l’inquiétait pas. Il lui suffisait de rompre le contact. Pas en le coupant brutalement, mais en donnant l’impression qu’il se fondait parmi les autres, ceux qui les entouraient. L’Autre pourrait trouver cela étrange, comme une sorte de fuite. Elle ressentit aussitôt un profond sentiment de solitude. Quelle importance ? Bientôt, il y aurait une autre présence, et celle-là, elle la connaissait : ‘Ran.

Lui aussi aurait aussi un corps… un corps humain. C’était nécessaire pour la mission qu’il devait accomplir. Un corps qui serait dorénavant le sien jusqu’à sa mort, une véritable mort, dont il ne reviendrait pas cette fois. Ce serait sa punition et sa rédemption pour le crime dont il était accusé.

Quel crime ? Pourquoi lui ?

Jamais, en des milliers d’années d’existence, un membre de son espèce ne l’avait commis.

Ce crime était comme le signal de départ de la guerre la plus dévastatrice ayant existé. Une guerre dont l’issue serait l’extinction de toute vie dans l’univers et la fin de son expansion car c’était la vie qui lui donnait cette énergie.

Le vide était un concept relatif. Rien n’était fondamentalement vide. Sauf après le passage de la Horde. La mort et le vide absolu, ce serait inéluctable. Un vide comme l’univers n’en avait connu qu’un seul durant sa très longue existence.

C’était une guerre perdue d’avance par ceux qui oseraient résister. Seul leur resterait un infime espoir de survie. Un espoir si ténu qu’il ne tenait qu’à quelques "fils".

‘Ran était l’un d’entre eux.

Elle éprouvait de la pitié pour lui, ou du moins quelque chose qui s’en approchait car elle ne pouvait pas réellement éprouver de sentiment. C’était plutôt la traduction d’un sentiment. Tout lui semblait être des traductions ou des interprétations : les odeurs, les environnements, les sons, les paroles qu’ils échangeaient résonnaient dans leur esprit, à l’un et à l’autre.

‘Ran n’avait pas immédiatement compris ce qu’il avait fait de mal, ni pourquoi il devait fuir ce monde qui l’avait accueilli aussi bien que sa nature différente le permettait. Elle ne pouvait pas lui avouer qu’elle avait infléchi le cours du destin pour que cela arrive au plus insignifiant d’entre EUX, à lui, ‘Ran. Lorsque la chasse commencerait, ILS ne pourraient pas le trouver facilement. Cela les retarderait et les perturberait suffisamment pour les empêcher de poursuivre et d’atteindre leur véritable cible. ‘Ran permettrait à quelques êtres vivants de la Terre de survivre à anéantissement de la vie, de voir un autre destin de s’accomplir, sans doute au prix de sa propre existence. Les terriens et tous ceux qui seraient sauvés avec eux devraient trouver un nouveau havre de paix, une nouvelle planète sur laquelle leurs espèces s’épanouiraient durant quelques millénaires avant de reprendre une nouvelle fois la route de l’exode. Ce ne serait ni la première, ni la dernière si les espèces sauvées voulaient continuer à vivre. Pour cela, il faudrait couper tous les liens psychiques avec son peuple adoptif, tous les liens physiques avec son passé. Il ne devait pas subir les contraintes de l’assimilation à laquelle ils seraient bientôt tous soumis. Si l’un d’entre eux pouvait ou devait s’échapper, cela ne pouvait être que lui.

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