Chapitre 16.3

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— Qu’ont-elles de si important pour que vous soyez prêt à payer une fortune pour ne pas les perdre. Parce que c’était elles que vous vouliez, n'est-ce pas ? Et non Will. Avez-vous des projets de conquête de l’univers ? En tant qu’immortel et ancien dieu, vous en avez la possibilité, et peut-être le droit. Après tout, il y a des choses pires que cela.

— Je ne suis plus un dieu depuis longtemps. Je n’ai pas ce genre de projet à court ou à long terme en tête. Je vous l’assure. Je ne suis pas plus immortel. Ma vie est certes plus longue que la plupart des êtres vivants de l’univers, sentiens ou non. Quant aux cartes, ce sont les miennes. Votre ami possède toujours les siennes. Demandez-le-lui, vous verrez.

Elle était troublée par sa sincérité.

— D’autres questions ?

— J’en ai encore deux ou trois effectivement. Vous parliez d'un autre vaisseau, vous appartenant. Pourquoi vous...

Il ne lui laissa pas le temps de terminer :

— Je l'ai perdu.

— Vous l'avez perdu au jeu ?

— Non. J'ignore où il se trouve tout simplement.

— Attendez, vous dites que vous avez perdu un vaisseau spatial comme on perdrait... des clés ?

— La galaxie est vaste. En supposant qu'il s'y trouve.

Elle avait déjà entendu parler de gens qui perdaient leur voiture sur un parking, alors proportionnellement... Enfin à peu près proportionnellement, pourquoi un ancien dieu ne perdrait-il pas son vaisseau quelque part dans une galaxie ?

— Autre question, suggéra-t-il.

Il ne tenait pas à ce qu'elle approfondisse le sujet.

— D’accord, j’aimerais bien pouvoir lire vos documents, mais je n’ai aucune notion de langues extraterrestres. Comment dois-je faire ?

Ce fut à son tour de se montrer ironique :

— Effectivement, cela peut-être un obstacle. Encore que je n’en sois pas certain.

Il sembla réfléchir un moment.

— Présentez-vous demain matin, à la première heure, à l’unité médicale, avec MacAsgaill, et faites-vous implanter un traducteur universel.

— Implanter un traducteur ?

— En même temps, profitez-en pour vous faire vacciner contre différentes maladies en cours dans la galaxie, et contre le Mal des Bouches. Les Humanoïdes les supportent très mal. Ils développent des maladies physiques et psychiques après quelques passages.

Cela, Will et elle ne l'ignoraient pas. Le scientifique serait sûrement plus étonné d'apprendre qu'il existait une sorte de vaccin pour les Humanoïdes voyageant d'un bout à l'autre de la galaxie à l'aide des portes transdimentionnelles. 

— Vous êtes un humanoïde, vous aussi ?

— Ai-je dit que je n’étais pas vacciné ?

— Vous n’avez pas répondu à ma question ce matin…

Baal savait qu'elle faisait allusion à ses cicatrices. Il mit un moment avant de répondre, comme s’il pesait le pour et le contre.

— Il s’appelle Cottos, expliqua-t-il. Il a deux passions : les expérimentations scientifiques dignes de …

Il chercha un moment.

— … de Mengele, Magnussen ou encore Goebbels, et de tout ce que la galaxie a pu porter dans le même genre, réunis. Sa seconde passion, c’est d’étudier la capacité des êtres vivants à supporter la douleur physique ou morale.

Elle n’avait aucune idée de qui il voulait parler, même si ces noms lui disaient vaguement quelque chose.

Comme il l'avait souligné précédemment, l’Histoire avait été légèrement édulcorée ces trente dernières années, officiellement pour de ne pas heurter les différentes sensibilités religieuses, politiques, éthiques, génétiques, de genres et d'espèces, entre autre.

De plus, les bonnes sœurs, chez lesquelles elle avait passé ses années d'éducation intellectuelle ne s’étendaient pas particulièrement sur les maîtres de la torture.

Baal poursuivait :

— Lorsque mes semblables veulent se débarrasser définitivement d’un adversaire, d’un ennemi, ils le font condamner et le lui envoient.

— D’après vos blessures, il est évident qu’ils ont échoué.

— Deux fois. Cela montre à quel point, je peux me montrer têtu lorsque je veux quelque chose. En l’occurrence : vivre et me venger.

— Ce qu’il vous a fait est inhumain.

— Je ne suis pas plus humain que lui.

Ce qui était faux. Sous sa forme naturelle, il ne l’était peut-être pas, mais son hôte, lui, l’était bel et bien quelle que soit sa planète natale. Il y avait bien plus de l'hôte en lui qu'il ne semblait le croire. Finalement, qu’est-ce que cela faisait vraiment de cet être ? Une chimère ? Un être hybride, plus sûrement. Lorsque les Humains commenceraient à essaimer la galaxie pour la conquérir ou bien fuir leur planète natale, il leur faudrait probablement revoir la signification du mot et redéfinir ce qu’il désignait.

— Vous vous êtes vengé de quoi... De qui ?

Il se rembrunit.

— Une déesse, en son temps, a assassiné une femme. Une femme que j’ai aimée au-delà de toute raison. Elle s’appelait Himilce. J’ai fait ce qu’il fallait pour venger sa mort, et je l’ai payé.

— Et votre autre condamnation ?

— Disons que, sachant de quoi j’étais capable, certains membres du conseil ont préféré m’éloigner d’eux et du pouvoir.

— Vous les avez laissés faire ?

— Je n’ai pas eu le choix. C’était la seule stratégie possible. Êtes-vous satisfaite, à présent ? Ai-je bien répondu à toutes vos questions ?

— J’en ai encore une : qu’avez-vous prévu pour votre dernier repas avant la fin du monde ? lui demanda-t-elle sur un ton qu'elle espérait enjoué.

Sa remarque ne le fit pas sourire, mais elle lui fit au moins lever un sourcil.

— Que ferais-je dans quelques dizaines de siècles, c’est bien ce que vous me demandez ?

Elle ne répondit rien.

Il haussa les épaules.

— Eh bien, je serai un très vieux Drægan, perclus de douleurs et de regrets, rabâchant les quelques bons souvenirs que j’aurai réussi à conserver, je pense… Sauf si cette fin arrivait plus tôt que prévu.

Il poursuivirent leur discussion encore un moment. Pourtant, plus tard, elle se rendit compte qu'elle n'en avait qu'un souvenir diffus.

*

Le médecin de bord était une Sumérienne d’un âge très avancé. Du moins d’après les tatouages sombres qui se lisaient sur les parties de son corps qu’elle laissait voir : ses mains, son cou, son visage et son crâne en étaient entièrement recouverts. Elle ressemblait davantage à une shamane qu’à une représentante du personnel médical, et l’infirmerie avait tout de l’idée que l’on pouvait se faire de l'antre d’une sorcière avec ses rangées de flacons remplis de liquides colorés, ses pots d’onguents et autres emplâtres. Toutes défiaient la moindre logique de classement

— Je suis certaine qu’en matière de médecine moderne, tu en sais plus qu’elle, glissa Esmelia à Will qui, depuis qu’il était entré dans ce lieu, n’était pas rassuré.

Il n’y avait pas beaucoup de crèmes plus blanches que lui dans les récipients de la vielle femme.

— J'avoue que je ne serai pas contre quelque chose qui me soulagerait de mes douleurs nasales.

Elle compatit. Il souffrait le martyre depuis la veille.

Esmelia, comme Will, avait compris les préoccupations de Baal concernant la santé de tous ceux qui vivaient sur ce vaisseau. Les aliens pouvaient être porteurs de virus, de même qu’eux deux.

Toutefois, elle était certaine que l'ancien dieu avait fait le nécessaire concernant son équipage et les maladies terrestres ou non. Sans quoi, il ne les aurait jamais laissés monter à bord. Un simple rhume terrestre ou même des puces terriennes pouvaient pas s'avérer mortels pour les Labirés.

Il devait bien y avoir une vingtaine de chats à l’AMSEEVE pour chasser les nuisibles, et autant de chiens dont s’occupait Lafferty, un musher taciturne qui donnait l’impression d’avoir connu le Pôle Sud du temps où il y avait encore une calotte glaciaire.

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