Chapitre 08.1

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12 avril 2125 du calendrier grégorien. Auckland, Nouvelle Zélande, Terre.

Le silence. Comme son père, il appréciait plus que tout le silence.

Ici, plus qu’ailleurs, le silence semblait impressionnant. Mais ce n’était certainement pas pour cette raison que Robert Larson avait choisi de passer ses derniers jours dans cet appartement au luxe discret d'Auckland. Le bout du monde pour lui, Halley Larson, son fils unique, qui ne quittait que très occasionnellement son Irlande natale.

Au cours de ces dernières années, cette ville était devenue la plus peuplée de la Nouvelle-Zélande. Elle était devenue l'un des quatre plus importants centres d'affaires de la planète. Plongées dans les marasmes d'une crise qui n'en finissait pas, Paris et Londres, notamment, ne cessaient de perdre du terrain face à Auckland, Tokyo et Standton. Même New-York faisait grise-mine. Robert Larson avait choisi de quitter le vieux monde pour un plus jeune et en pleine effervescence. Il avait construit une tour ultramoderne avec toutes les options en matière de sécurité et de confort au cœur d’Auckland.

Ici, la prospérité familiale ne transparaissait dans aucune œuvre d'art, aucun bibelot. Elle se reflétait dans le mobilier et dans l'architecture de l'appartement qui occupait tout le dernier étage de la tour : de vastes pièces avec de larges portes fenêtres donnant sur des terrasses aménagées en jardins. Chaque façade avait son jardin. Au sud, une terrasse aux accents méridionaux, à l'ouest une serre tropicale, au nord, des plantes venues de l'hémisphère nord, cela allait de soi. Enfin, à l'est, un jardin japonais. Le toit avait été aménagé en parc à la française avec des arbres rares ou disparus. Il y avait même un jardin potager.

Il y avait trois autres riches excentriques qui avaient participé au financement de cette œuvre architecturale. Ils avaient fait construire autour de la tour Halley leurs propres gratte-ciels. Tous étaient reliés les uns aux autres par des passerelles à différents niveaux. Vus de l'extérieur, avec leurs façades de verre dans lesquelles le ciel diurne ou les lumières nocturnes de la ville se reflétaient, ils formaient un ensemble majestueux.

Robert était féru de culture asiatique. Chaque pièce de cet appartement où il avait vécu ses derniers mois était empreinte d'une sobriété toute asiatique. Ce goût pour l’art extrême-oriental était la seule chose qu'il partageait avec son père.

Bien que travaillant à la direction du département recherches archéologiques et ethnographiques, au sein des entreprises Larson, ils ne s'étaient plus rencontrés depuis cinq années au moins. Il aurait pu prétendre qu'il voyageait beaucoup. Ce n'était pas le cas. Il détestait voyager et il avait la phobie de l'avion. Ce n'était pas seulement une peur irraisonnée. Il était physiquement incapable de s'élever au-dessus des nuages sans le matériel adéquat. Même sans cela, ses rapports avec son père auraient été inexistants si l'oncle Lee, le frère de sa mère Evelyn, n'avait pas tacitement joué les intermédiaires entre eux.

Lee Brennan avait toujours veillé à son bien-être, plus que son père, toujours accaparé par ses affaires. Cela ressemblait au cliché du pauvre petit garçon riche, malheureusement, il n'en avait pas été autrement. Aujourd'hui encore, à cet instant, Lee continuait à se comporter comme un père. Installé dans l'un des deux confortables fauteuils de la chambre, il lisait une revue économique. De toute évidence, il ne portait pas un grand intérêt aux articles ou aux photographies. Il ne donnait pas le sentiment de profiter de ces instants de la quiétude et du luxe discret qui les entouraient. Pas plus de la lumière exceptionnelle de ce début de matinée qui baignait la pièce et de la vue panoramique qu'offrait la seule baie vitrée non protégée des regards extérieurs par un rideau de plantes... Il reconnaissait cette attitude. Il savait que Lee n'était pas d'accord avec sa décision.

Né en Irlande, Lee avait vécu une grande partie de sa vie au Texas. Il avait le caractère d'un Irlandais et la rugosité des texans. Il donnait l'impression d'être une force de la nature. Le genre de géant humain à qui on évitait de taper sur l'épaule de crainte que sa réponse ne vous brise littéralement les os. Physiquement, face à lui, Halley ne faisait pas le poids. Ils avaient néanmoins en commun leur regard bleu délavé, le même que celui d'Evelyn.

Halley avait une chevelure auburn quasiment indomptable surtout lorsqu'elle était coupée courte. C'était pour cela qu'il ne se faisait couper les cheveux que trois ou quatre fois par an. Le reste du temps, il se les laissait pousser jusqu'aux épaules, contrairement à Lee dont la chevelure désormais blanche était toujours remarquablement coupée courte.

Halley posa le livre qu'il tentait vainement de lire sur la table de chevet et se leva du lit. Il fit mine de défroisser sa chemise blanche pourtant impeccable. Sa veste était posée au pied du lit. Il se rapprocha du miroir de la grande armoire, histoire de corriger quelques détails : mèche de cheveux de travers, nœud de cravate à resserrer...

L'image que lui renvoyait le miroir était celle d'un homme d'une quarantaine d'années, de taille moyenne, plutôt mince. Il le devait à la fréquentation régulière d'une salle de sport personnelle et à une alimentation essentiellement végétarienne, moins par choix personnel que par obligation, car son organisme assimilait mal les aliments d’origine animale.

Il avait les traits fins, délicats. Ses yeux d'un bleu très clair sous d'épais sourcils bruns éclairaient son visage parcouru de taches de rousseur. C'était ce qu'il avait de plus remarquable : Ses yeux et ses taches. Pour le reste...

Il n'appréciait pas particulièrement son visage car il trouvait ses pommettes trop hautes, trop saillantes. Elles rendaient ses joues trop creuses. Ses dents parfaitement alignées et blanches témoignaient de soins constants et couteux. Cela dit, il trouvait leur blancheur superficielle. Il évitait de trop les montrer lorsqu'il souriait ou riait.

Il trouvait aussi que sa bouche était trop grande, ses lèvres trop charnues et trop colorées. Elles contrastaient avec son teint trop pâle, quasiment mortifère.

Halley haussa les épaules. Il avait en lui plus de Brennan que de Larson. Les femmes appréciaient son physique. Il n'en restait pas moins sur ses considérations, persuadé que la plupart de ses conquêtes féminines n'étaient dues qu'à son nom et à son argent. Il en allait autrement avec les hommes. Ils pouvaient lui serrer la main, lui adresser quelques signes amicaux, mais ils se gardaient bien d'une accolade ou d'une trop grande familiarité. Les hommes gardaient leurs distances avec lui comme s'ils craignaient que toute cette puissance qu'il détenait ne les détruise...

Il jeta un coup d'œil à sa montre. C'était bientôt l'heure de l'interview. Si, toutefois, le journaliste était ponctuel.

Comme pour le lui confirmer, deux timbres de voix lui parvinrent du hall, brisant le silence dans lequel Lee et lui s'étaient enfermés depuis plusieurs heures. Il sentit le changement d'attitude de son oncle, plus orageux qu'il ne l'était déjà. Il reporta son attention sur les voix. Il les entendait distinctement.

— Entendons-nous bien, mademoiselle Delombre, il est hors de question que vous me dictiez mes questions.

C’était une voix d’homme, claire et posée avec un léger accent qu’il ne parvint pas identifier, contrairement à celui – anglais – qui lui répondit du tac au tac.

Sophie Delombre était franco-britannique.

— Entendons-nous bien, monsieur Guurdwahaldotir. Tant que vous n’orientez pas vos questions…

— Mes questions seront forcément orientées.

Halley aurait donné cher pour voir la tête de la jeune femme. Son interlocuteur ne semblait pas impressionné par sa façon de le mettre au pas.

Pourtant, elle poursuivit sur le même ton :

— … ne faites pas dire à monsieur Larson ce qu’il ne dit pas ou ne veut pas dire. Tant que vous vous montrerez correct avec lui, nous vous laisserons poursuivre l’interview.

— Nous ?

— Monsieur Larson a un droit de regard sur votre interview avant toute diffusion, corrigea-t-elle.

— Bien sûr… Ce n’est pas en direct…

Elle ne lui laissa pas le temps de poursuivre :

— Si vous dénaturez les propos ou l’attitude de Monsieur Larson d'une manière ou d’une autre au cours de la diffusion, directe ou indirecte, avec des bruitages incongrus, des rires intempestifs... ou des remarques déplacées... nous vous attaquons en justice. Si vous émettez des commentaires hors de propos ou injurieux sur les industries Larson ou sur l’un de leurs dirigeants, morts ou vivants…

— Vous nous attaquez en justice. Je crois que j’ai compris.

— Vous "croyez" avoir compris ? Alors pour que ce soit très clair : au moindre dérapage, nous vous mettrons tellement d’avocats au cul que vous ne saurez plus où vous asseoir, en supposant que vous le puissiez, avant longtemps. Pas seulement vous, monsieur Guurdwahaldotir, mais tous les membres de votre équipe, du moindre grouillot situé quelque part tout au bas de l'échelle hiérarchique jusqu'au président Directeur Général de la chaîne qui vous finance.

Elle avait retenu le nom de famille du journaliste et l’avait prononcé sans trébucher. Cette attention pouvait désarçonner son interlocuteur, mais pas autant que la menace sans détour. Malgré l’intonation suave, presque désuète qu'elle avait donnée à ses paroles, il devinait que ses mots avaient fait mouche.

Au moins, les choses étaient claires. Personne ne souhaitait être responsable de la chute de l'entreprise qui l'employait, si petite soit-elle. Si le journaliste ne l’avait pas compris, il en serait pour ses frais.

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- CHAPITRE UNIQUE -
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