Chapitre 01.2

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Mais elle aurait dû être la seule. Les souvenirs d’Anna-Louise auraient dû disparaître avec elle. Pourquoi étaient-ils restés imprimés dans l’esprit d’Olive ? Comment Mead’ parviendrait-elle à concilier sa mémoire avec celle d’Anna-Louise et celle d’Olive en même temps ? Mead’ avait supposé que quelque chose dans la transition n’avait pas fonctionné, ou bien que les âmes miroirs ne fonctionnaient pas comme la sienne. Elle n’avait pas le souvenir d’avoir vécu une telle situation. Olive ressentait déjà la présence de Mead’ comme une force d’invasion, et elle luttait contre elle de toutes ses forces. Ce qui était étonnant pour un être dont l’âme était inexistante…

Aurait dû être inexistante, corrigea Mead’. Elle savait qu’elle était plus forte qu’elle, et si Olive s’avérait être une rebelle, elle la ferait taire…

Son père avait-il compris dans quoi Olive se débattait ? Il avait lu le journal de son épouse et il l'avait remis à Olive lorsqu’il avait compris qu’elle était capable de le lire à l’âge où les autres enfants commençaient seulement à apprendre. Olive aimait son père plus que tout. Ce sentiment n’était pas cérébral, mais instinctif, inscrit dans sa chair, un élan du cœur. Pourtant, elle le connaissait si peu. Depuis la mort d'Anna-Louise, il s'était plongé dans le travail. Il avait effectué de bons placements, investi dans différents commerces et racheté des entreprises qui n'avaient cessé de prospérer. Ses rares moments de liberté, il les consacrait néanmoins à son étrange enfant-femme. Il l’aimait lui aussi, mais elle l’effrayait par sa maturité, et surtout par sa similitude avec Anna-Louise. Lorsqu’elle pénétrait son esprit, elle ressentait en lui le sentiment d’être un animal face à un piège et qui, tôt ou tard, n’aura d’autre choix que de s’y jeter.

Adam Larson se remaria à l'aube du vingtième siècle. Moins par amour que pour faire taire ses angoisses, en s'assurant que sa nouvelle femme, Rose, serait plus une mère de substitution qu'une marâtre pour Olive. Si elle fut surprise par la maturité de la petite fille, la jeune femme mit néanmoins un point d'honneur à l'élever comme son propre enfant. Deux ans plus tard, Rose donna un fils à son époux qu’ils nommèrent Adam junior.

Quelques mois plus tard, Mead’ s’endormit à nouveau. Simultanément, tous les souvenirs d’Anna-Louise disparurent de l’esprit d’Olive. Ce fut très brutal. Elle dût réapprendre tout ce qu'une enfant de son âge aurait dû savoir. Rose ne ménagea pas sa peine alors qu’elle avait déjà fort à faire avec le bébé, Adam junior. Mais l’esprit d’Olive resta vierge. Pour expliquer à leur famille et à leurs amis ce qui était arrivé à leur fille, les Larson évoquèrent les ravages d'une méningite. Ensemble, ils s'en tinrent à cette seule et unique explication.

Adam Larson en avait une autre qu'il avait gardée pour lui seul. Ce secret, il ne l'évoquait qu'en présence d'Olive en espérant que cela ravive quelque chose en elle. Il devinait inconsciemment qu'elle ne serait rien de plus qu'une enveloppe vide. Peut-être, pensait-il qu’à force de stimulation, il pourrait réveiller Mead’, et à travers elle ramener quelque chose d’Anna-Louise. Il eut beau l’encourager, la solliciter et, parfois même, la bousculer hors du cocon dans lequel Rose et lui la maintenaient constamment, rien n’y fit. Olive resta une coquille vide durant toute son adolescence.

Malgré tous les soins dont elle fut l'objet, Olive resta une page blanche tandis que son corps, lui, continuait à évoluer vers l'âge adulte. Au cours de sa seizième année, les Larson s'installèrent dans une vaste propriété dans le nord de l'Irlande. Adam Junior eut du mal à accepter ce changement. La campagne lui faisait peur. Ses parents lui demandèrent alors d’emmener Olive en promenade au moins une heure par jour. Le grand air ne pouvait que leur faire du bien à l’un comme à l’autre. Pour Adam junior, cette promenade journalière qui aurait dû être une corvée était adoucie par la présence silencieuse d’Olive. Sa simple présence, même silencieuse, lui semblait rassurante.

Un jour, en plein après-midi, il était revenu auprès de ses parents, seul et en pleurs. Il leur avait expliqué que trois garçons l'avaient frappé, et avaient forcé Olive à les suivre. Adam Larson Sénior avait aussitôt prévenu la police. Malgré la tempête qui était survenue ce jour-là, et dans la nuit qui avait suivi, une battue avait été organisée à travers la campagne et les forêts environnantes. La jeune fille avait été retrouvée à l’aube, dans les ruines d'un château détruit par les ans et les guerres d'autrefois. Elle semblait tout droit sortie de la Tamise, trempée jusqu’aux os. Ses vêtements étaient souillés de terre et de sang. Elle était choquée, traumatisée. Son mutisme et son absence de réactions n’avaient rien arrangé face à des policiers dont le peu d’entrain à mener l’enquête sur le viol d’une jeune fille à l’esprit dérangé, fut-elle la fille de l’un des hommes les plus riches du Royaume-Unis, était flagrant. La description des trois garçons donnée par Adam Jr ne correspondait à personne dans la région.

Toute sa vie, Adam Larson Jr s'était senti responsable de ce qui était arrivé à Olive, et le sentiment d'impuissance qui en était né l'avait rongé, fragilisé, de plus en plus chaque jour.

Olive était restée dans un état catatonique depuis ce jour. Il n’y avait pas une très grande différence avec ce qu’elle était avant. Elle n’était rien de plus qu’une poupée de chiffon, silencieuse, que l’on déposait à un endroit, et qui n’en bougeait plus jusqu’à ce qu’on la reprenne. La seule chose qu’il pouvait lui arriver de faire, si on lui mettait un crayon dans la main et une feuille devant elle, c’était dessiner. Elle ne représentait toujours et encore qu’une seule chose : un monstre, mi animal, mi humain. Sa partie supérieure était celle d’un humanoïde. Sa peau était parcourue de tatouages ou de cicatrices étranges, et la partie inférieure était celle d’un caprin, avec de longs poils. Sa tête tenait autant de l’humain que de la bête, un museau, un regard qui semblait intelligent, et de longues oreilles comme celle d’un cerf. Un faune peut-être... Ou une créature qui s’en rapprochait. Pourquoi dessinait-elle cet unique motif ? Où avait-elle pu le voir ?

Quelques mois après l’enlèvement d’Olive, les rondeurs de sa future maternité apparurent brutalement. Comme si après l’avoir longtemps refusé, son corps s’était fait une raison. Olive n'avait plus quitté sa chambre jusqu'à la naissance de sa fille, deux mois plus tard. La sage-femme qui l’avait aidée à accoucher effrayée, avait juré avoir tenu entre ses mains un nouveau-né sans souffle, ni battement de cœur. Mais comme un écho à la vie envolée de sa mère, le bébé s’était soudainement mis à respirer. Cette arrivée dans la vie tenait du miracle. L’enfant avait un regard que la sage-femme et le médecin n’avaient jamais connu chez un bébé. Un regard qui disait « je sais tout de vous, je vous connais, je sais exactement qui vous êtes... ». Cela les effraya encore plus que l’absence de vie initiale chez cet enfant.

Adam Larson la prénomma Audrey.

Audrey Larson, née d'un père inconnu, connut peu de choses de la triste vie de sa mère. Était-ce parce que cette vie n'était faite que brumes ? Ou bien était-ce parce que le processus devenait de moins en moins difficile pour Mead’ et que celle-ci était parvenue à faire barrage aux souvenirs traumatiques d’Olive ? Durant toute la petite enfance d’Audrey, Adam Larson craignit qu’il lui arrive la même chose qu’à sa mère. D’une certaine manière, sa crainte était partagée.

Mead’ disparut à l’aube des cinq ans d’Audrey. Comme elle l'avait fait pour Anna-Louise, quarante ans plus tôt. Un être doué d’une âme miroir prit sa place et s’accommoda de son existence tronquée.

Audrey ne chercha pas à résister lorsque Mead’ et le savoir de celle-ci s’endormirent. Elle fut ce que l’on attendait d’elle : une enfant vive et intelligente. Elle fit des études et devint reporter pour un journal local de la Côte Est du Canada. Elle se construisit sa propre vie, indépendante et libre. Même si elle n'avait pas souvent l'occasion de leur rendre visite en Irlande ou en Angleterre, elle ne perdit pas le contact avec sa famille. Cependant, elle ne revint auprès de son grand-père et de son oncle que pour l'enterrement de Rose, la seconde épouse d’Adam Larson, la mère d’Adam Jr, la seule mère qu'elle avait connue. À cette occasion, Audrey fit la connaissance du meilleur ami d'Adam Larson Jr. Il s'appelait Liam Turney. Malgré les tentatives de dissuasion d’Adam Jr, quelques mois plus tard, elle l'épousait.

Au beau milieu de cette première partie du vingtième siècle, comme une tornade, la crise emporta tout sur son passage : de puissantes industries comme de petites exploitations agricoles familiales, des emplois, des logements, des hommes, des rêves et des idéaux. Malgré de bons placements, et une très grande prudence de la part de leur fondateur, les entreprises Larson ne firent pas exception. Adam Larson junior perdit plus de la moitié de la fortune familiale. Il fut victime d'un accident de voiture deux mois après le fameux Jeudi noir. La presse anglaise s'attarda moins sur cet accident qu'elle qualifia sans état d'âme de suicide, que sur les tragédies qui s'étaient abattues les unes après les autres sur Adam Larson Senior. Elle fit de lui le symbole d'une Europe durement touchée mais qui finit toujours par se relever.

Adam Larson Senior n'en demandait pas tant.

Son fils laissait derrière lui une veuve qui n'avait jamais été en très bons termes avec son beau-père, et un bébé, Robert. Au lendemain de la mort de son époux, elle quittait l'Irlande après avoir déposé son fils dans le hall de la demeure familiale. Son grand rêve était de faire carrière à Hollywood, mais elle était persuadée qu’elle n’y parviendrait jamais avec un enfant dans les bras.

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- CHAPITRE UNIQUE -
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