Prologue 1.5

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Un des diables vit Tom et bondit du dos de Liam en direction de sa nouvelle proie. Elle atterrit avec souplesse entre son ami et lui. Elle le regarda avec ses grandes billes argentées. Elle sentit qu’il représentait un risque à l’égard de ceux de son espèce, car elle amorça un sifflement entre ses dents…

Avant qu’elle puisse donner l’alerte, Liam parvint à se traîner jusqu’au gnome. Au prix d’un dernier effort, il lui saisit l’une de ses deux pattes et tenta de se servir de la créature pour faucher les autres monstres. En vain. Alors, de son autre main qu’elle chercha aussitôt à mordre, il lui serra le cou et la retourna tête vers le bas. Il l’écrasa de toutes ses dernières forces dans sol caillouteux.

Le craquement des os du diablotin s’imprima durablement dans l’esprit de Tom.

Cela sembla être facile, autant que briser la tête en porcelaine de l’une de ces poupées de chiffon dont les petites bourgeoises ne se lassaient pas. Voyant le sort réservé à l’un des leurs, les gnomes s’acharnèrent davantage sur leur proie. Tom distingua la figure de son ami ensanglanté, tordue de douleur. Il vit ses lèvres fendues articuler un mot à son intention, puis de sa main libre, l’autre tenant toujours le gnome, il exécuta le signe qu’ils utilisaient lorsqu’ils se cachaient des condés ou d’une bande rivale et ne pouvaient se parler de vive voix. Il disait clairement « Va-t’en ! Fuis ! ».

Tom hésita à peine une seconde avant de détaler. Il courut vite, car sa vie en dépendait. Il entendit encore les chuchotements. Ils lui embrouillèrent le cerveau. Puis, ils disparurent lorsqu’il traversa l’avenue. Il prit alors conscience que, durant les attaques, ni Peter ni Liam n’avaient crié. Qu’est-ce qui les en avait empêché ? Les démons leur avaient-ils pris leur voix ?

La rue était déserte… Personne pour les aider… Il entra dans la ville… Il continua à courir sans voir âme qui vive. Il glissa sur les pavés, s’écorcha les genoux et les paumes des mains. Il se releva et recommença à courir. Il n’entendait plus les murmures. Pourtant, il sentit inconsciemment que jamais ils ne le quitteraient. Peter disait que personne n’avait pu raconter ce qui arrivait à ceux qui pénétraient dans la demeure parce que personne n’en sortait. Jamais. Les goules ne laissaient aucune trace de leurs actes malfaisants. Liam ne pouvait pas être sauvé. Quant à lui, tôt ou tard, elles le retrouveraient… Cette idée le terrorisa et eut raison de son esprit vacillant.

Il fut soudain arrêté par un mur, de plein fouet. Il voulut s’écarter, mais il se sentit soulevé du sol… Une poigne puissante. Il sentit son cœur dérater lorsqu’il vit la figure sombre au niveau de la sienne. Ses yeux laiteux aux pupilles ambrées… Il hurla quand la face ténébreuse sourit de toute sa denture d’une blancheur éclatante. À bout de forces et de nerfs, il finit par s’évanouir de terreur et d’épuisement.

Trois jours plus tard, un grand homme aux larges épaules légèrement voûtées se tenait debout au pied de la vaste habitation de la propriété Pellegrin, moins impressionnant qu’elle l’avait été. Il paraissait engoncé dans son manteau noir. Le domaine, lui, ressemblait à un territoire ravagé par la guerre avec ses fenêtres descellées dont les rideaux en lambeaux depuis longtemps pendaient lamentablement par les excavations à ciel ouvert. Les murs des façades étaient éventrés. Des parties entières manquaient. À l’intérieur, chacune des pièces semblait avoir implosé. Quant au parc, il n’en restait guère qu’un grand champ labouré, constellé de fosses profondes et veiné de tranchées boueuses d’où s’échappaient des volutes de fumée. Les végétaux, débités en rondelles, étaient incinérés dans des fourneaux installés au milieu du boulevard. Au-delà de la rue, le trottoir était noirci d’amateurs de faits divers venus en nombre malgré le temps peu charitable. Quelques-uns, parmi eux, auraient pu être tentés de voler du bois en guise de chauffage. Ils s’en abstinrent. Ils ne tenaient pas à fréquenter le diable de près, encore moins à lui offrir le gîte et le couvert.

— Lafferty ?

L’interpellé sembla sortir d’une profonde méditation en voyant son nouveau lieutenant, Dorcas, un Anglais, approcher.

Vêtus de manière analogue, les deux individus pouvaient être difficilement identifiés de loin. Toutefois, confondre Lafferty avec qui que ce soit était impossible. Il était plus grand que la moyenne des hommes qu’il dirigeait, plus âgé que ses subalternes et plus expérimenté que chacun d’entre eux. Distance, réserve ou pudeur, il n’avait exprimé aucune émotion face aux horreurs, au moment de leur découverte, dans les tunnels qui traversaient le domaine.

Dorcas, avec son visage poupon, aurait pu être son fils, mais ils n’entretenaient ni ressemblance physique, ni affinité psychologique. À la surface du regard bleu azur de l’anglais brûlaient les feux de la colère et du fanatisme. Il possédait la fougue et la révolte de sa jeunesse et il croyait profondément en sa mission.

Le regard de Lafferty était serein et averti. Il avait vu tant d’atrocités ces dernières années.

— Combien ? demanda-t-il d’une voix profonde et mesurée.

— Nous n’avons pas encore compté les animaux, sûrement des milliers, mais nous avons déjà découvert une centaine de dépouilles humaines… Enfin ce qu’il en reste… Je ne comprends pas… Personne ne s’en est rendu compte…

— Ces disparitions s’étalent sur deux siècles au moins. Poussée par la faim ou l’idée qu’elles pouvaient agir impunément, elles se sont enhardies et ont commis leurs premières erreurs.

— Les seules parties qu’ils ne dévorent pas sont les os de la tête. Elles se contentent de les nettoyer. Allez savoir pourquoi.

— Ils ont gardé les crânes en guise de trophées, j’imagine.

Cette évocation arracha une grimace de dégoût au jeune homme.

— Ils les ont exposés, devina-t-il. Dans leur salle du trône, il y en avait du sol au plafond.

— Ça leur ressemble.

— Saloperies de bestiaux… J’espère qu’on les a tous eus.

— Vous feriez bien de vous en assurer, répondit Lafferty. Nous reste-t-il des leurres ?

— Quatre, Monsieur. L’Indienne… Enfin ce qu’il en reste… Et quatre types ramassés la nuit dernière. Des écorcheurs de bovins.

Lafferty s’accorda un instant de réflexion avant de répondre. Il répugnait à se servir des femmes. Mais traîtresses ou meurtrières, ou les deux, elles devaient rembourser leur dette à la société. L’Indienne, en était-elle quitte avec ses infirmités permanentes ou mourrait-elle comme Le Croquemitaine ? Quant aux voleurs et aux écorcheurs, qui connaissait les raisons de leurs larcins ? Au sein de cet univers, la faim et la misère poussaient au crime des hommes humbles et honnêtes.

Il n’avait pas choisi les condamnés. Les autorités officielles lui avaient remis ces seuls appâts sur les ordres de la Reine et de son Premier ministre. Si ces individus, par leur sacrifice involontaire, sauvaient des millions de vies, leur fin se justifiait plus que leur existence. Telle était l’opinion de sa souveraine, et donc la sienne.

— Mettez-les dans les cages et vérifiez que les Ke-lings survivants puissent y entrer facilement sans soupçonner qu’il s’agit d’un piège.

— Ce ne sera pas difficile. Nous avons pourchassé les créatures partout et nous les avons effrayées. S’il en reste, elles doivent être en colère et affamées, et elles deviendront imprudentes.

Lafferty ne releva pas et poursuivit sur un ton las.

— Arrangez-vous pour rendre vos pièges irrésistibles. On ne sait jamais.

— Entendu.

— Combien avons-nous tué de bestioles ?

— À peu près quatre mille cinq cents. C’est le nid le plus important que nous ayons détruit jusqu’à présent. Ils avaient construit l’essentiel de leur forteresse sous le domaine. Les rabatteurs et les sentinelles vivaient en surface, à l’intérieur du manoir et dans les arbres.

— Si nous pouvons désigner cela comme un manoir. Il y a longtemps que ce terme lui est inapproprié. Ils se sont servis des pièces de leur vaisseau afin de remplacer les parties de la bâtisse qui n’ont pas résisté à l’usure du temps et des intempéries… Ou à leurs indélicatesses. Ces “bestiaux”, ces “créatures” selon vos mots, Dorcas, sont semblables à une meute de ratiers dans une cristallerie. Je m’étonne que nous ne les ayons jamais repérés jusqu’à ces derniers jours. J’imagine que les propriétaires des lieux ne sont plus de ce monde.

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