Chapitre 23.5

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En haut de l’escalier, ils trouvèrent une grande pièce qui devait être un hall d’accueil, et des pièces en enfilade, encombrées de meubles antiques, rares et précieux, tous recouverts d’un drap. Au moins, il y avait des fenêtres. Elle y jeta un coup d’œil, tandis que Will continuait à explorer ce qui devait être une grande maison. Elle aperçut, au-delà des cimes, une vaste étendue d’eau, et un ponton… Quelque chose lui disait que cela ne ressemblait pas au décor d’une petite ville de la région parisienne

Elle se demanda sur quelle planète de type terrestre ils avaient pu atterrir, et quels pouvaient en être les habitants. Elle s’était à peine posée la question que la réponse lui parvint dans les secondes suivantes, lorsqu’elle se retrouva au bord du ponton de bois, prête à effectuer un plongeon involontaire dans une eau qui n’avait rien de tropicale. L’air vif et froid, lui glaça le visage. Elle recula vivement pour ne pas tomber dans l’eau, le cœur battant la chamade. Du moins, elle l’imaginait comme tel. Elle se retourna et vit des maisons colorées, comme on pouvait en trouver dans certaines régions sur la Terre. Les habitations contrastaient avec la forêt de conifères qui s’étendait à perte de vue sur la montagne au-delà de la ville. La lumière était grise et triste comme en hiver. Des enfants, parfaitement humains, portant des cartables à la main ou accrochés dans le dos passèrent en courant et criant à côté d’elle. Ils grimpèrent dans un bateau amarré au bout du ponton. Elle remarqua que l’un d’entre eux avait un masque d’extraterrestre très réaliste et s’amusait à effrayer ses petits camarades.

Comment était-elle arrivée ici ? Elle n’avait qu’y penser… Seulement y penser

À quelques mètres d’elle, sur la rive qui bordait l’étendue d’eau, probablement la mer, elle aperçut des personnes qui discutaient, chaudement vêtus, à la terrasse d’un bar, le Ketchikan Creek’Bar. Le temps, les couleurs, l’environnement, un nom à consonance indienne… Will et elle devaient se trouver au Canada, ou bien en Alaska… Will était canadien, il saurait…

Elle vit des passants, humains, dans la rue. Personne ne semblait l’avoir remarquée. Elle décida de se rendre au bar. Elle devait avoir dix dollars dans la poche de sa veste. Cela faisait bien trop longtemps qu’elle avait envie de dépenser ce billet chiffonné qui, sous peu, finirait en miettes.

Tous ces gens étaient sereins, en sécurité. Ce monde était tranquille. Les vêtements, décontractés et chauds, étaient bien terrestres et confirmèrent son hypothèse. Enfin à la maison... Elle avait pensé à Will. Il fallait qu’il voie cela. Mais comment retourner à la maison-musée ? Était-elle située dans la ville, ou dans ses alentours ?

Une seule pensée des lieux qu’elle venait de quitter et elle s’y retrouva aussitôt, à côté de Will. Il fit un bon en arrière et tomba sur le derrière. Elle sentit soudain son estomac protester, mais comme elle n’avait rien mangé depuis un moment… Il lui fallut un moment pour s’en remettre. Elle avait l’impression d’avoir les poumons et la gorge en feu… Toutefois, elle n’en dit rien à Will qui s’était relevé et ne cachait ni sa surprise, ni son inquiétude.

Il lui avait suffi de penser à un endroit pour s’y retrouver. Ce n’était pas un voyage agréable et cela pouvait poser quelques problèmes selon l’endroit d’où elle partait et, ultérieurement, celui où elle arrivait. Elle devrait apprendre à maîtriser ce phénomène pour ne pas disparaître au milieu d’une foule et se retrouver au milieu de nulle part, ou l’inverse. Pour cela, il fallait qu’elle comprenne comment cela fonctionnait, et malgré les protestations de Will, elle recommença en pensant à un endroit sur le ponton d’où personne ne pourrait la voir apparaître comme par magie. La sensation de nausée se transforma rapidement en sensation de faim, et de vertige. Elle dût s’adosser au mur d’un hangar à bateau, le temps de se sentir un peu mieux. Puis elle revint dans la maison, auprès de Will qui, cette fois, se contenta de sursauter. Voyant qu’elle était sur le point de tomber, il la retint contre lui. Elle apprécia la sécurité des bras de son ami, sa gentillesse, son amour. Elle avait beaucoup de difficultés à se concentrer sur le présent. Elle sentait que Mead’ essayer de prendre le pouvoir...

Entre le départ et l’arrivée, il y avait une zone tampon, grise et gélatineuse, sans repère, un no man’s land, qu’elle devait traverser. C’était cela qui l’avait rendue malade, la première fois. Elle eut une impression de déjà-vu. Et même de déjà-éprouvé.

Un jour, un peu ivre à la fin d’un enterrement de vie de jeune fille, elle était allée vomir dehors, dans un parterre de fleurs. Elle s’était réveillée, le lendemain matin, dans son lit, sans savoir comment elle était rentrée chez elle. Elle avait d’abord supposé que l’une de ses amies l’avait ramenée, mais aucune d’entre elles n’avait été en état de retrouver sa voiture. Elles avaient toutes dormi à l’hôtel. Son propre véhicule, pourtant automatique, était resté garé sur un parking du centre-ville. Personne ne se souvenait l’avoir vue partir, seule ou avec quelqu’un, ou même avoir appelé un taxibot. À l’époque, elle s’était dit qu’elle avait dû faire le chemin à pieds, ce qui représentait tout de même une vingtaine de kilomètres avec des chaussures à talons hauts. Seulement, elle n’avait pas eu une seule ampoule. Elle n’avait absolument pas mal aux pieds, et ses chaussures ne présentaient aucune trace d’usure. Maintenant, elle commençait à comprendre pourquoi.

Son estomac gargouilla. Elle se sentait affamée. La faim était due à une perte d’énergie. Peut-être aussi au phénomène qui précédait la téléportation...

Elle avait vu ces volutes de fumée noires comme de l’encre envelopper son corps avant que celle-ci ne passe d’un état solide à un état gazeux… Non… C’était comme sortir psychiquement de son corps… Non plus… Ce n’était pas son corps mais… C’était comme si elle n’était pas seule. Il y en avait de nombreux… comme elle… Comme Mead’. Étaient-ils si près pour qu’elle les sente ? Qu’est-ce que cela impliquait ?

Cela ne l’empêcha pas de repartir à nouveau et de se retrouver sur le ponton. Cette fois, ce fut avec Will qui n’en revint pas d’être téléporté. Il la tenait toujours contre lui, de peur qu’elle s’effondre.

Contrairement à elle, ce premier voyage ne l’avait pas rendu nauséeux. Elle s’en étonna. Will compara sa réaction au mal de l’air qu’éprouvaient certains pilotes de l’AMSEVE au début de leur formation. En revanche, il fut surpris de se trouver à Ketchikan, en Alaska. Il connaissait cette ville. Son père y venait fréquemment pour y faire du démarchage lorsque Will était enfant. Il se souvenait des trappeurs, vendeurs de peaux, marins, chasseurs d’ours, et d’une foule de personnages qui n’avaient rien à voir avec la population de touristes venus des grandes villes qu’il avait croisée des années plus tard, lorsqu’il était parti à la recherche de sa famille maternelle. Il se souvenait d’une ville touristique. Dans un port de pêche devenu de plaisance, venaient s’amarrer de gigantesques bateaux de croisière. Était-ce une coïncidence que Baal ait programmé leur arrivée dans cette ville ? Il se posait sérieusement la question allant jusqu’à chercher dans sa mémoire s’il ne l’y avait pas croisé dans son enfance. Comment aurait-il pu savoir autant de choses sur lui, alors qu’ils ne s’étaient jamais rencontrés jusqu’à l’année précédente.

Ils décidèrent de se rendre au Ketchikan Creek’Bar afin d’y déjeuner. Ils n’eurent pas de mal à se mêler aux personnes, mélange d’autochtones et de touristes, qui s’y trouvaient déjà. Ce devait être la saison. Au moins, ils pourraient passer inaperçus. Ils allaient enfin pouvoir se sustenter avec de la nourriture terrienne. C’était presque devenu un rêve. Ils commandèrent le plat du jour composé de poisson et de pommes de terre et s’en délectèrent autant qu’ils apprécièrent l’ambiance du Ketchikan Creek’Bar. Toutefois, à la fin du repas, Will se rendit compte qu’il avait laissé sa tablette dans son sac de voyage, resté dans le hall de la maison-musée. Sur la Terre, il s’en servait pour tout, y compris pour les paiements. Les dix pauvres dollars qu’elle possédait ne suffiraient pas à payer leurs deux repas. Et de toutes les façons, une affiche près de l’accueil indiquait que les seuls moyens de paiement acceptés étaient le virement cellulaire ou l’empreinte biométrique. Cette information laissa Will dubitatif. Il ne connaissait pas ces systèmes, même s’il avait une idée de ce dont il s’agissait.

— Je pense que nous allons devoir faire la plonge durant quelque temps, plaisant-t-il. A moins de proposer quelque chose de suffisamment précieux en gage le temps de nous mettre à jour sur les moyens de paiement… Si cela se trouve, je n’ai même plus de compte en banque. L’AMSEVE l’a peut-être fait geler...

Jadis, ce genre de situation l’aurait sûrement paniqué, tandis qu’elle, elle aurait cherché le moyen de filer en douce.

Au lieu de cela, elle se contenta de lui répondre :

— Je peux aller la chercher… Et il y a sûrement tout ce qu’il faut dans la maison de Baal. Pour cela, il faut juste que je puisse m’éclipser.

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- CHAPITRE UNIQUE -
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