Chapitre 15.1

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Les jours passèrent sans que la température ne daigne monter au-dessus de moins dix. Pour autant, leur combinaison spatiale les protégeait dans la journée, et des couvertures supplémentaires avaient été déposées dans sa cellule et celle de Will. Esmelia avait déjà vécu dans des milieux hostiles et particulièrement froids. Plus glacials que ce vaisseau. En fait, c’était plutôt celui-ci qui l’effrayait. Elle s’était perdue plus d’une fois dans les coursives et elle avait une trouille monstre de déclencher l’ouverture de la mauvaise porte. Ce vaisseau pouvait s’avérer mortel en l’état.

Pour Will, c’était une toute autre affaire. Elle ne le voyait pratiquement pas de la journée. Il s’était donné pour tâche d'apporter son aide ou son expertise sur tout ce qui était à sa portée dans le vaisseau. Elle se demandait pourquoi il y tenait tant. D’autres que lui auraient sans doute attendu de savoir ce que le maître des lieux comptait faire d’eux. Lui, il pensait en premier lieu à tous ceux qui vivaient à bord. Protéger et servir, telle était sa devise. Après tout, elle l’avait choisi.

Esmelia ne voyait Will qu’au déjeuner et au dîner. Au bout de trois jours à courir d’un poste à un autre, à essayer de réparer ce qui ne pouvait peut-être plus l’être, elle remarqua qu’il commençait à avoir les traits tirés. Après une semaine, il avait carrément une tête de déterré.

Pour tromper le temps, autant pour ne pas se perdre dans le vaisseau et risquer inutilement sa vie que pour obtenir des informations, elle filait Grama ou tout autre labiré semblant avoir quelque chose d’important à faire. Elle avait déjà pris des individus en filature sur la Terre sans jamais se faire remarquer. En milieu confiné, c’était différent, et plus d’une fois, elle avait craint que sa cible se rende compte de sa présence.

Dans ces moments, elle ralentissait le pas, ou restait dans l’angle d’un couloir. Elle commençait à connaître Grama. Elle se fiait au bruit de ses pas plus qu’à sa silhouette. Il était difficile de le confondre physiquement avec les autres labirés. Mais elle supposait qu’il devait être encore plus difficile pour ce dernier d’imiter des pas s’éloignant tout en l’attendant au détour d’une coursive.

Il lui arrivait d’intercepter quelques conversations peu intéressantes. Ne comprenant pas la langue des labirés, elle s’entraînait à traduire leurs pensées, même si elle avait du mal. Elle ne mit pas longtemps à se rendre compte que la surveillance était réciproque, et certainement une forme de défiance aussi. 

Quelques jours après leur arrivée dans le vaisseau, elle avait croisé Grama dans l’une des coursives. Il semblait pressé, comme à son habitude lorsqu’elle le croisait. Elle sentait qu’il gardait ses distances avec Will et elle. Néanmoins, il s’était toujours montré poli à leur égard. Il l’avait saluée d’un hochement de tête et elle s’était fendue d’un « Bonsoir Monsieur ».

À peine avait-il tourné dans une autre coursive, qu’elle l’avait suivi. Une dizaine de mètres plus loin, elle avait vu Quick l’aborder.

La jeune fille semblait dans tous ses états. Esmelia ne la connaissait pas encore assez pour juger si c'était normal ou non, mais elle aurait parié sur la seconde option. Quick ne s’était pas embarrassée de formules de politesse, sans doute parce qu’il ne s’était pas arrêté à son appel et qu’elle devait marcher à grands pas à ses côté pour soutenir le rythme.

— Elle est folle ! fulmina-t-elle.

Emelia entendait difficilement sa voix au travers d’un vrombissement sans doute dû à un circuit électrique défaillant, ou à un problème d’étanchéité interne entre le couloir et la salle des moteurs, mais elle lut clairement cette pensée.

— Pourquoi ? l’interrogea Grama

— Elle veut aller sur la Terre. Et lui, il est pas mieux, il dit qu’il en vient.

Grama feignit d'abord la surprise.

— La terre n’existe pas, lui répondit-il en s’arrêtant enfin. Ne me dis pas que tu y croies.

— Bien sûr que non. La Terre est un mythe.

— Exactement.

Et pourtant, il n’en croyait pas un mot.

Esmelia se demanda pourquoi il lui mentait. Elle se colla le dos à la paroi pour mieux se concentrer sur leurs pensées.

— Il faudrait peut-être le leur dire.

— Ce n’est pas à toi de le faire, ni à moi.

— Ils ne vont apporter que des ennuis. Pourquoi notre Seigneur ne s’en débarrasse-t-il pas ?

— N’oublie pas pourquoi tu es ici, Quick. Tu devrais rejoindre Copy.

L’esprit de la jeune fille s’était immédiatement assombri, mais Esmelia ne put savoir pourquoi, pas plus que la raison pour laquelle Grama lui avait menti à propos de la Terre.

Une porte coulissa sur sa droite à son grand étonnement, car elle ne l’avait pas remarquée. Une étrange musique assaillit ses oreilles et une bouffée de chaleurs pleine d’odeurs humaines emplit ses narines, et plus encore. Ses sens furent désagréablement saturés.

Une groupe de labirées sortirent et passèrent devant elle en s’étirant comme des chattes en chuchotant et en souriant radieusement. Esmelia devina à leur attitude qu’elles venaient de passer un bon moment. Elle profita de l'ouverture pour se glisser dans cet espace encore inconnu du vaisseau et, à priori accueillant,  au moment où Baal en sortait. S’il la remarqua, il ne sembla pas l’identifier.

Cette pièce du vaisseau était différente des autres. En fait, il ne s’agissait pas d’une seule pièce mais de plusieurs. Un court et étroit couloir conduisait à un espace central avec des tables basses, des banquettes et des coussins. Chaque paroi était couverte de tentures. L’une des lourdes tapisseries s’écarta. Un couple de labirés sortirent d'une sorte d’antre dissimulé.

En la voyant, la femme chuchota quelque chose à l’oreille de son compagnon. Cela les fit sourire l’un et l’autre sans qu’ils cherchent à la cacher. Ils s’installèrent sur les coussins et commencèrent à discuter tandis qu’un robot-plateau vint leur apporter des rafraîchissements.

Esmelia passa derrière le rideau. Les odeurs corporelles étaient plus fortes ici. Elle découvrit un nouveau couloir, mais à la place des murs, il y avait des alcôves opaques que des éclairages  internes rendaient translucides. La plupart d’entre elles étaient inoccupées. Dans chacune des autres, elle vit les ombres suggestives de deux personnes ou plus se livraient à des activités sexuelles. Esmelia ne s’attarda pas. Elle n'avait pas besoin d'en voir plus, d’autant que les labirés présents ne se montraient pas particulièrement pudiques les uns envers les autres. Elle traversa la salle de détente la tête baissée et rejoignit la coursive. La porte coulissa derrière elle.

Elle était confuse. Ce n’était pas ce qu’elle venait de voir qui la troublait. Elle se fichait bien de savoir qui aimait qui et comment. Elle s’en voulait simplement de ne pas l’avoir compris avant et de s’être montrée trop curieuse, voire indiscrète.

Une présence la fit sursauter. Elle n’avait pas bougé de devant la porte. Elle leva la tête et vit Baal. Elle comprit qu’il avait attendu qu’elle ressorte du quartier de détente.

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