Chapitre 44

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* * *


La journée se terminait avec le soleil descendant dans des couleurs chaudes et, comme chaque soir, la chaleur de la journée glissait sur celle de la nuit, sans la moindre distinction.

Noah se tenait debout, à portée de bras, devant moi, les bras croisés sur le torse, campé sur ses longues jambes bronzées. Il attendait.

─ Alors ça vient ?

─ Je me concentre…

Les yeux fermés, les sourcils froncés, je tentais de visualiser des émotions. Noah avait eu une révélation douteuse. Il était persuadé que je pouvais mettre à profit ce talent pour m’en servir d’énergie et d’arme. Ou quelque chose qui s’y rapprochait. Mais j’avais un énorme doute. Le même doute qui m’envahissait lorsque je me disais que cet homme était sain d’esprit.

─ Alors ?

─ J'essaie ! Arrête de parler trente secondes.

─ Ça fait presque une heure…

J’ouvris les yeux et lui jetai un regard glacial.

─ Et toi, c'est quoi ton talent ? Me casser les pieds ?

Il me lança son plus beau sourire condescendant.

─ Tu penses à Marc parfois ?

─ Quoi ?!

─ Je me demandais si tu l'avais oublié ou si tu y pensais de temps en temps ?

─ Laisse-moi me concentrer, s'il te plait.

Je fermais les yeux à nouveau. Pourquoi cette andouille me parlait-il de Marc maintenant ?

─ Tu l'aimais ?

─ Tu le fais exprès ?!

─ Quoi ?

Je soufflai bruyamment, me raclai la gorge pour étouffer toute la collection d’avanies prêtes à l’emploi et repris ma position initiale. Les yeux fermés, je respirais lentement afin de retrouver une sensation de bien-être et de calme.

─ C'est dommage qu'il soit mort…

Je feignis de ne pas l’entendre, m’évertuant à me concentrer coûte que coûte. Je pensais à Marc, à son sourire et ses yeux gris. Son visage s’affichait nettement, mais j’avais oublié ses gestes, son parfum, le goût de ses baisers. Il me manquait. Je devais chasser ces pensées parasites, loin des émotions que je devais cultiver pour développer un talent que je ne maîtrisais pas encore.

─ C'est dommage, non ? Ou tu t'en fiches ?

J’ouvris les yeux à nouveau et essayai de le carboniser par la seule force de mon regard. En vain. Mais j’étais certaine qu’avec du temps, je pourrais y parvenir et le faire taire.

─ Oui, c'est dommage Noah. Mais si tu ne t'arrêtes pas, tu vas finir comme lui.

Je respirai profondément et expirai lentement, recommençai plusieurs fois et fermai les yeux à nouveau après avoir surpris le sourire en coin de monsieur-tête-à-claques.

─ Je ne sais…

─ La ferme !

Le silence retomba à nouveau. Noah regardait ses chaussures en jouant avec un galet perdu sur le chemin de gravillons. Le soleil se couchait et les nuances rougeoyantes et orangées m'aveuglaient.

─ Non, mais je me disais qu'il avait souffert avec le coup du cyanure non ? Je ne sais pas l'effet que ça fait. Peut-être qu'il manquait d'oxygène et qu'il a agonisé de longues minutes ? Ou alors ça a duré des heures avec des douleurs terribles dans tout le corps et qu'il pensait à toi. Mais toi, t'étais pas là. Tu crois qu'il t'en a voulu à la fin ? Non, mais ça a dû durer des heures…

Je restais silencieuse, furieuse. Il leva la tête et semblait surpris de rencontrer mon regard que je devinais incandescent. En pensée, je l’assassinais plusieurs fois. Mais je ne bougeais pas. Résolue à me concentrer et arriver à bout de cette expérience foireuse. Je soufflai sans ménagement et fermai de nouveau les yeux, malgré l’évidence de l’échec.

─ Moi je suis content qu'il soit mort. J'espère qu'il a souffert en agonisant. Qu'il a pleuré aussi ! Ouais, ça serait bien qu'il ait pleuré avant de mourir, seul, comme une merde qu'il était.

Il se mit à rire à gorge déployée.

Je levai les yeux sur lui et assénai une frappe du plat de la main dans le plexus, comme il m’avait appris. Noah partit à la renverse et parcourut une dizaine de mètres en glissant sur les gravillons. Il était sonné. Et enfin silencieux. Assis, de ses cheveux hirsutes, s’échappait bizarrement une petite fumée comme s’il avait reçu une décharge électrique.

─ Noah !

Je m’élançai vers lui et tombai à genoux à ses côtés.

─ Tu vas bien ? Je t'ai fait mal ? Je suis désolée ! Tu as mal quelque part ?

─ Aïe… aïe… aïe…

─ Je ne voulais pas faire ça, pardon !

─ Je crois que j'ai trouvé comment déclencher ton énergie…

Il se laissa retomber lourdement sur le sol.

─ Tu veux que je t'aide à te relever ?

─ J'attends de ressentir à nouveau toutes les parties de mon corps, après je verrai s'il est possible de me relever…


* * *


Durant les derniers jours, Noah avait décidé d’arrêter les entrainements. Il pensait que j’étais prête. Mais moi je savais qu’il redoutait de se retrouver à nouveau à moitié assommé et de dégager une odeur de cochon grillé.

Les jours suivants, nous passions nos journées à voler des voitures et les conduire d’une ville à l’autre. J’étais devenue une conductrice aguerrie. Plusieurs fois, nous parcourûmes les routes serpentant au milieu des calanques et qui desservaient villes et villages alentours. J’aurais même pu reconnaitre mon chemin, de jour comme de nuit. Noah disait que je devais savoir utiliser tous les moyens à ma portée pour pouvoir me cacher et m’enfuir. Mais j’aurais tellement préféré avoir son talent et changer mon apparence au gré de mes envies…

Il nous avait accordé un après-midi détente, longeant les bateaux amarrés, aux voiles repliées. Devant nous, chaque ponton de bois se tendait vers l’ancien hôpital du vieux quartier et le soleil nous éclaboussait de ses rayons éclatants, réchauffant l’air avec douceur et intensité tout à la fois. La mer possédait cette chose étrange qu’était le pouvoir d’apporter autant de joie qu’elle pouvait aussi en prendre.

Les bras noués l’un à l’autre comme nous en avions l’habitude, nous marchions entre les coques et les terrasses de café. Quelques vieilles portes cochères rivalisaient d’originalité dans les décorations que leurs habitants ingénus s’employaient à créer, dans une flambée de couleurs improbables.

─ Pourquoi pas ce café ? Regarde, ils vendent des glaces italiennes.

Il avait l’obsession, depuis la veille, d’absolument me faire découvrir ces fameuses glaces italiennes dont j’ignorais tout. Je me tournai vers lui, de dos au soleil, à la route et aux voiliers, pour me plonger dans ses yeux brillants de gamin impatient. Il déposa un baiser sur ma joue et descendit sur mon cou.

─ Amis, c’est ça ? murmurai-je.

Je l’entendis ricaner à mon oreille et ce son de petit crâneur arrogant me fit sourire. J’avais appris à le connaitre. À découvrir l’être timide qui se cachait derrière cette apparence parfois nauséabonde. Ce qui n’en restait pas moins difficile à gérer.

─ Sidgil...

Sa voix était douce comme un soupir.

Son regard se perdit par-dessus de mon épaule et son sourire s'effaça.

─ Sidgil, tu dois retrouver Lancelot.

─ Quoi ?! Qui ?! T’es dingue ?!

Ses yeux de braise rencontrèrent les miens, déclenchant subitement un incendie en moi et je me sentis dévorée de l’intérieur. Il ne m’avait jamais regardé avec une telle intensité.

Il m’enlaça les épaules, glissant une main sur mes reins et l’autre sur la nuque en me serrant fort contre lui.

─ Cours sans t’arrêter. De toutes tes forces. Cours jusqu’à ce que tes poumons éclatent.

─ Noah ?

─ Je t’adore, princesse.

Il tourna sur lui-même, m’entrainant dans sa danse funèbre et je me retrouvai à sa place, face aux bateaux et à l’ancien hôpital.

Soudain, le tonnerre s’abattit autour de nous. Le corps de Noah fut comme possédé, secoué comme un diable avant de se raidir. Il glissa de mes bras et s’échoua à mes pieds. Je ne comprenais pas, agressée par la brutalité de ce qui venait de se produire.

Et le silence me tomba dessus, comme une malédiction.

Des cris tout autour brisèrent cet instant où tout basculait vers un autre monde.

Je regardais Noah, endormi sur les pavés, baigné dans une mare de sang. Les battements de mon cœur s’intensifiaient dans mes oreilles et mes tempes. Je ne pensais plus à rien, je n’entendais plus rien, coupée du monde et sans aucune notion du temps qui passait. Étais-je restée quelques secondes au-dessus de lui ou avais-je mis plusieurs minutes à me sortir de cette transe ? Je n’en saurais jamais rien, car je n’étais plus là. Tout autour, la foule se levait et s’écartait, les chaises tombaient silencieusement, les gens hurlaient dans des clameurs aphones. J’avais l’impression d’être sortie de mon corps pour me regarder.

Mes paupières clignèrent indépendamment de ma volonté. Des cris, des grésillements dans mes tympans, les bruits de la ville qui me parvenaient à nouveau, ceux des klaxons, des voix près de moi, un mouvement de panique générale. Et je voyais le corps de Noah devant moi.

─ Non… Non ! C'est pas vrai !

Face à moi, deux hommes habillés de blanc et un autre qui les dépassait d’au moins une tête, chemise ouverte sur un torse hyper développé. Kyros. Même en aveugle, je ne pouvais que le reconnaitre. Il rangea son arme dans la ceinture de son bermuda en me toisant. Sa langue caressa lentement la lèvre inférieure, dans un sourire mauvais qu’il me réservait.

─ Viens avec moi.

Je les ignorais tous et m’accroupis sur Noah. Prenant son visage entre mes mains, à travers le flot de larmes qui m’inondait, je le vis ouvrir à peine les yeux.

─ Appelez les pompiers ! hurlai-je en tentant de capter les regards horrifiés des anonymes.

─ Tu dois t'en aller, princesse…

─ Et les gens comme toi, ils ne doivent pas être immortels normalement ? Sois immortel, Noah ! grinçai-je pour éviter de hurler devant la foule, ignorant ses paroles. S’il te plait, Noah, sois immortel…

Je pleurais et mes larmes brouillaient ma vue. Je les écrasai d’un revers de main comme des ennemies et je lui en voulais de tous ses mensonges d’espoir. Je lui en voulais de mourir et de me laisser seule. Je lui en voulais d’être la cause de ma détresse.

Les cheveux de Noah prenaient une nouvelle teinte qui se rapprochait de celle des feuilles d'automne. Ses vêtements devenaient trop larges et j’avais l’impression de voir la machine du temps en marche arrière.

─ Reste avec moi !

─ Viens avec nous tout de suite, gronda Kyros impatient.

─ Et tes conneries de dieux et tes trucs de dingue ? Tu ne peux pas mourir !

Les traits de Noah s'effaçaient pour laisser place à ceux de Tara.

Ses yeux se fermèrent. Son visage bascula sur le côté. Sa respiration cessa.

Je reposais doucement la tête de mon amie sur le sol baigné de son sang. Mes pleurs redoublèrent et la douleur était si forte que je crus qu’elle pouvait me tuer sur le champ.

─ Viens maintenant ! hurla Kyros en me saisissant le bras.

Je pris lentement le sac à dos de Noah et me relevai difficilement en me tenant au rebord d’une table. Brusquement, j’envoyai le sac au visage de Kyros, le surprenant et me mis à courir en direction du centre-ville. J’entendis le bruit des pas derrière moi et m’élançai encore plus rapidement.

« Cours jusqu'à ce que tes poumons éclatent »

Je ne sentais plus rien, ni mes poumons, ni ma respiration, seule la douleur dans ma poitrine l’emportait sur tout le reste et tentait de m’arracher la vie.

Un bruit de détonation me fit sursauter alors que mes jambes couraient toujours à travers les ruelles. Je zigzaguais, entre les voitures arrêtées aux feux, pour échapper aux balles de ces hommes qui venaient de tuer sous mes yeux Tara et Noah, en une seule fois.

Devant, j’apercevais la rue piétonne qui, en ce début de week-end, devait être noire de monde et représentait ma porte de salut.

Une seconde détonation et une vitrine de magasin explosa à ma hauteur. Je changeai de trottoir en manquant de me faire renverser par une moto dont le chauffeur m’insultait encore longtemps après. J’entendis les klaxons retentir sur mon passage et me jetai sur un capot d’une 504 pour me laisser retomber de l’autre côté.

Une nouvelle détonation et ce fut le pare-brise d’une Citroën qui explosa près de moi, me faisant changer de direction.

Je passai devant l’Opéra et atteignis bientôt la rue commerçante qui m’apporterait un répit et, j’espérais aussi, un endroit où me cacher.

Une énième détonation et mon corps percuta le mur de la façade d’un immeuble, me ralentissant de quelques secondes, et je m’élançai à nouveau jusqu’à me noyer dans la foule anonyme de ce samedi. Après quelques mètres, je me baissai derrière l’un des gros pots décoratifs, posés en ligne devant les boutiques et je vis les trois hommes passer devant, en courant, sans me voir. J’attendis quelques secondes et me ruai à travers la foule pour atteindre une rue adjacente, et opposée à la direction que venait de prendre Kyros.

La porte d’un immeuble était entrouverte. Je m’y réfugiai, haletante.

Je tentais de reprendre mon souffle, appuyée contre le mur sale de la cage d’escalier. Un point de côté persistant commençait à pointer avec une douleur aigüe et j’appuyais dessus dans l’espoir improbable de le faire cesser. Je sentais mes vêtements humides tandis que la douleur s’intensifiait. Je baissais le regard sur la paume de ma main. Du sang.

La moitié de mon t-shirt prenait un aspect rouge vif et coulait sur mon jeans.

─ Merde… c'est pas vrai…

Je commençai à paniquer. J’étais seule maintenant. Et blessée. Peut-être gravement. Je perdais beaucoup de sang. Mais je voulais vivre. Je refusais de mourir. Effrayée par cette voute obscure qui descendait sur moi et m’étouffait déjà.

Un frisson me parcourut et je me mis à pleurer en frappant à plusieurs reprises l’arrière de mon crâne contre le mur. Il fallait que je trouve un médecin. Quelqu’un qui me sauve.

Je sortis du sac en tissu un sweat noir à capuche que j’enfilai en grignant et remontai la fermeture éclair pour masquer ma blessure. J’abandonnai le sac, trop reconnaissable, et rabattis le capuchon sur la tête.

Calmement, je sortis de l’immeuble, les mains ensanglantées dans les poches, le visage tourné vers le sol, grimaçant par la douleur à chacun de mes pas et remontai la rue, à l’opposé de la grande avenue piétonne.

Plus loin, je vis un homme descendre d’une voiture mal garée et se saisir d’un carton sur la banquette arrière. Il se précipita à l’intérieur d’un passage cocher en laissant la portière du véhicule grande ouverte, barrant le passage sur le trottoir. J’arrivai à sa hauteur et ne vis pas l’homme dans l’obscurité de l’impasse. Je refermai doucement la portière arrière et montai naturellement à la place du chauffeur avant de faire démarrer le véhicule.


* * *

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FIN de la Partie 4



Qu'avez-vous pensé du pouvoir de Sidgil grâce à l'entrainement de Noah?

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