Chapitre 33

8 minutes de lecture

N'hésitez pas à laisser votre avis ou une remarque dans un commentaire :-)

* * *

Nous quittions rapidement la maison en remontant la ruelle pentue qui rejoignait la rue principale bordant la mer. Au loin, un bus de ville arrivait et Tara m’entraina de l’autre côté de la route tout en levant le bras pour héler le premier transport en commun que j’allais prendre. Un mélange d’excitation et d’appréhension. Je montais dans un bus !

Lorsque le véhicule s’arrêta devant l’arrêt, nous nous engouffrâmes à l’intérieur et les portes se refermèrent dans un bruit de pression, relâchant une forte odeur de caoutchouc chaud qui emplit l’intérieur de l’habitacle. La nouvelle Tara me saisit la main pour me guider vers le fond du bus vide. Malgré la saleté et les rayures des fenêtres, j'observais les autres véhicules circuler en sens inverse. La masse mécanique se mit en branle et s'élança de nouveau à l'assaut des rues étroites.

─ Ce bus passe par le centre-ville. Je connais un coin sympa où passer le reste de la journée.

J’observais son profil, sa peau bronzée et ses cheveux hirsutes. Je cherchais un détail qui pouvait me rappeler Tara, mais je ne trouvais rien. Elle ouvrit les yeux et se tourna vers moi, les sourcils relevés.

─ Je t’appelle comment maintenant ? Toujours Tara ?

─ Appelle-moi Noah.

─ D’accord. Il y a une raison à ce choix ?

─ Il y a toujours une raison, me répondit-elle, s’appuyant sur le cale-tête tout en fermant les yeux.

Je n’osais plus lui parler. Ses transformations m’impressionnaient. Sa nouvelle apparence me perturbait. Je ne savais plus qui j’avais à côté de moi. Ma nouvelle meilleure amie ou un inconnu ? Était-elle toujours elle ? Sa respiration régulière et sa bouche entrouverte m’indiquaient qu’elle s’était déjà assoupie.

Je regardais à travers la vitre du bus le paysage qui défilait devant mes yeux. Une étendue d’eau d’un bleu saphir s’imposait de toute sa splendeur et au loin, une grande île rocailleuse s'étirait en deux grandes parties reliées par un mince filet de terre. Au-devant, un îlot, serti d’un fort d’un autre temps, regardait filer quelques voiliers, tout de blanc gonflés, sur les lueurs étincelantes incrustées au relief de l’eau. Puis, le véhicule emprunta les rues intérieures et la mer disparut.

Quelques minutes plus tard, après maintes secousses, le bus s’arrêta au beau milieu de la circulation, devant un grand immeuble moderne. Le moteur cessa.

« Terminus !!! » cria le chauffeur. Les portes s'ouvrirent et laissèrent entrer une fraîcheur appréciable. L'homme en descendit, laissant les portes grandes ouvertes et les passagers livrés à eux-mêmes. L'odeur de caoutchouc accueillait chaque usagé qui en descendait, et à mon tour, je suivis toujours Tara. Ou plutôt Noah.

Nous croisâmes un groupe d'adolescentes qui se retournèrent sur notre passage en gloussant. À l'évidence, Noah plaisait beaucoup. Mais il ne s'en souciait pas.

J’accélérais mon allure pour pouvoir le suivre et regardais tout autour de moi. Jamais je n'avais vu autant de mouvements, de véhicules, de gens. Des odeurs différentes ravissaient mes sens à chacun de mes pas tandis que je baignais dans les bruits assourdissants de la fourmilière géante.

L'absence totale de nature me surprenait et j’étais à la fois perdue et fascinée.

Une voiture se mit à klaxonner, m'extirpant de ma rêverie et je me rendis compte être arrêtée au beau milieu de la route, bloquant totalement la circulation. Je sentis quelqu’un m'attraper le bras. C’était Noah qui me tirait vers le trottoir.

─ Hé viens, on va se perdre !

Nous arrivions devant un snack et Noah s’y attarda.

─ Choisis un truc, on va se poser ailleurs.

Pendant que le cuisinier s'activait derrière les fourneaux, je tournais et me retournais, découvrant la multitude de façades aux styles éclectiques, le visage des passants impassibles et pressés, le vacarme des véhicules qui circulaient à deux pas de moi.

Après quelques minutes, nous repartîmes avec deux énormes sandwichs constitués d’une demi-baguette de pain. Tara avait utilisé l’argent trouvé dans la maison, avant de partir. Elle avait l’habitude de voler. C’était son mode de vie. Je l’avais vite compris.

Contournant l’immeuble moderne, nous entrâmes dans un parc à quelques mètres sous le niveau de la mer. D’énormes blocs de pierres taillées formaient des pans de murs, s'imbriquant les uns aux autres dans un savant calcul. Sur toute la surface du parc, une vaste pelouse d'un vert lumineux s'étendait,  parcourue d'une ramification de sentiers gravillonnés, serpentant entre les ruines.

Nous longions l'avant mur et l'ancien quai de décharge qui tiraient sur plusieurs mètres pour rejoindre la tour penchée et un reste de vestige éventré, dont la moitié des flancs encore debout montaient sur plus de trois mètres de hauteur. J’avais l’impression de me retrouver, comme par magie, en pleine campagne romaine, écoutant le chant des oiseaux qui venaient picorer ci et là quelques graines perdues dans l’herbe d’un vert intense. Nous gravîmes des marches de bois pour nous retrouver à l’intérieur de la plus haute tour, à l’abri des regards, malgré l’énorme trouée dans la façade qui nous dévoilait aux passants de la grande rue. Encore trois marches et quelques pas sur l’estrade ajoutée et nous prîmes place sur l’une des grosses pierres à notre hauteur, surplombant les ruines d’un autre millénaire.

Je regardais tout autour de moi, fascinée par le décor que je voyais, en plein cœur de la ville.

─ Où sommes-nous ? questionnai-je.

─ Ce sont censées être des ruines romaines.

─ Censées ? Et ça n'est pas le cas ?

─ Hé ! J'sais pas moi ! J'suis pas romaine ! Heu… romain.

J’émis un petit rire. Il faisait chaud, mais nous étions à l’ombre et une brise légère traversait la tour décapitée. Pour la première fois, je me sentais vraiment libre. Pas de maison. Pas de repères. Pas de projet non plus. Je ne savais pas où j’allais dormir ce soir, mais je m’en fichais. Je ne connaissais pas mon lendemain ni les jours suivants et ce principe me rendait heureuse.

─ Tara… heu Noah… ça fait quoi d'être un homme ?

Il redressa son visage et plongea son regard dans le mien, comme s’il sondait mes pensées puis ses yeux se levèrent et il scruta le ciel en émettant un petit murmure vibratoire pour m’indiquer qu’il réfléchissait.

– Et bien, ça m'est pas arrivé souvent. Ça fait bizarre. Mais j’pourrai mieux t’en parler demain.

─ C'est cool ! souris-je, envieuse.

─ Ouais…

─ Et demain, tu seras comment ?

─ Et bien… je penserai davantage comme un homme. Je n’aurai pas la même façon de réagir, de réfléchir parce que les hommes et les femmes sont un peu différents. Mais pas tant que ça. Ils n’ont pas les mêmes priorités ni la même vision de la vie, du quotidien. Après ça dépend de chacun parce qu’un individu obtiendra sa personnalité suivant l'éducation qu'il aura reçue, et le milieu dans lequel il aura évolué. Les émotions sont les mêmes, la sensibilité et l’empathie aussi, bref tout le reste est identique.

─ Tu penses comme un homme ? murmurai-je.

─ Et bien, lorsque je prends l’apparence d’un homme, en réalité, je prends aussi sa personnalité. Pas celui du modèle dont je m’inspire, mais celui qui est propre à la personne que je crée. Au fur et à mesure du temps qui passe, je deviens vraiment quelqu’un d’autre. Certains métamorphes ont la faculté de changer seulement d’apparence et d’autres ont le défaut de créer un autre personnage à part entière. Malheureusement, moi, j’ai ce défaut.

Elle avait une façon de présenter les choses très simplement, et qui me permettait de comprendre.

─ Une fois, j'ai flippé grave, continua-t-elle. Et j'me suis juré de plus jamais recommencer !

─ Qu'est-ce qui s'est passé ?

─ Et bien, j’étais prisonnière dans un camp… enfin, de l’endroit où je me trouvais. Et j’ai pris l’apparence d’un ouvrier costaud que j’avais aperçu plusieurs jours avant. Ça m’a permis d’assommer deux gardes et j’ai regagné le village incognito, tu vois ? Mais pour me tirer de là, j’ai dû garder cette apparence deux jours.

─ C’était une mauvaise expérience ?

Noah croqua dans le sandwich et mâcha longuement pour éviter de répondre.

─ Il s'est passé quoi ? insistai-je avec un sourire moqueur.

─ Je peux pas te dire…

─ Allez ! Je ne raconterai rien à personne ! Je n’ai pas d’amis à qui raconter de toute manière…

Il soupira bruyamment et m’observa, hésitant à me dévoiler ce secret.

─ C’était un cauchemar, finit-il par lâcher. L’une des choses qui t’arrivent dans la vie et que t’as envie d’oublier et de ne plus jamais en parler. T’as connu ?

Je secouais la tête par la négative.

─ Et bien… le second jour, une femme me tournait autour. Belle, gentille, intelligente. J’ai fait sa connaissance le temps d’un souper et… elle s’était barrée avec mon fric et mes fringues.

─ Je ne comprends pas. Comment as-tu fait pour ne pas t’en rendre compte ?

─ Entre le moment où elle me parlait devant une bonne assiette et le moment où je me suis réveillé à poil au fond d’une impasse, je ne me souviens de rien. À mon avis, elle m’a drogué pendant le repas. Je me suis fait avoir comme un con ! Normalement, c’est le genre de truc que moi je fais.

─ C’est terrible ! Et comment t’en es-tu sorti ?

─ T’aimerais pas le savoir. Mange pendant que c’est chaud.

Je me mis à rire aux éclats. C’était vraiment moins terrible que ce que j’imaginais. Quelques minutes plus tard, terminant enfin cet énorme sandwich dont je ne voyais plus la fin, je m’installai plus confortablement sur la pierre froide.

─ Tara… Noah ! Je remarque que j'attire certains hommes. Ils sont comme transcendés et perdent tout contrôle. Je ne sais pas si ça vient de moi ou d'eux. Ni même si c'est normal ou non. Je n’ai aucun critère de beauté féminine et je voudrais savoir où je me situe. Maintenant que tu es un homme, pourrais-tu me dire si tu ressens aussi cette attirance envers moi ?

─ C'est peut-être ça ton talent ? Attirer les hommes.

─ Ah ouais, super…

─ Bah, je te trouve banale. Désolé, hein ! Très banale. Pas moche. Mais bon, voilà quoi.

─ Alors je ne comprends pas pourquoi certains deviennent carrément fous à mon contact.

─ Désolé, dit-il en haussant les épaules. Bon là j’suis pas complètement un homme. On verra d'ici demain si j’te trouve un charme. Mais j’crois pas te trouver bandante non plus, faut pas déconner !

Je venais de découvrir une impression désagréable que je n’avais jamais ressentie auparavant. J’étais horriblement vexée.

* * *

N'oubliez pas de laisser un like sur ce chapitre avant de quitter la page !!! :-)

Comment appréhendez-vous ce nouveau personnage ?

Annotations

Recommandations

SaltyKimchi
Projet autobiographique. Camp NaNo de Juillet

Résumé : pérégrinations d'un Lyonnais dans le DongBei.

N'hésitez pas à tartiner si vous passez par là
66
85
95
64
Mélodie Or
"Le Cataclysme Vert a décimé l'humanité. Seule une poignée de survivants résiste désormais aux Sylvanos, la nouvelle race de la Terre. Soumis aux ordres de leur Roi, ils n'ont qu'un seul objectif : annihiler ce qui reste des Hommes.

Mais depuis son accident, Syl rompt peu peu l'harmonie au sein de son peuple. Entre deux tueries, elle est assaillie par des visions ou des rêves. Son chant dissonant grandit jusqu'au jour où elle fait preuve de pitié envers une humaine: Mellys. Bannie, dépouillée du lien l'unissant au reste de sa tribu, Syl sauvera de nouveau la jeune fille contre son gré en abattant un des siens.

Pourquoi son corps agit-il de lui-même dans le but de la protéger ? Une chose est sûre, le Roi ne lui pardonnera jamais cette erreur.

L'alliance inattendue entre une Sylvanos et une humaine pourrait bouleverser leur deux mondes. Pour le meilleur ou pour le pire ? "

Opus d'une terre devenue émeraude...

Réécriture du prélude (la fin) et suite pour un roman... ATTENTION: je tiens à préciser que ce premier jet est écrit vite dans le but de terminer la trame. Il y a donc beaucoup de choses à revoir et améliorer.
53
82
236
208
NM Lysias
CV !
Danser jusqu'à s'en étourdir ! Danser jusqu'à s'en briser le coeur et les os ! Danser pour atteindre les étoiles...
Sergueï est un ancien danseur aux pensées assassines. Devenu cordonnier, il exerce une magie étrange et maléfique sur les chaussons de danse qu'il confectionne. Un jour, une jeune fille lui tend trois sous pour en acheter une paire. Ensorcelée, elle devient une rabatteuse et jette en pâture deux de ces camarades, aussi vaniteux qu'orgueilleux.

Chaussons aux pieds, le contrôle s'abîme, les cauchemars s'activent, la notion du temps et de la douleur se perd...
Et la paranoïa s'invite !
15
6
49
35

Vous aimez lire Nat S. Evans ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0