Chapitre 9

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* * *

Les jours s'écoulaient à une vitesse d’enfer. J’étais plus souvent enfermé dans mon bureau qu'à surveiller le chaton sauvage. Et je savais que si elle n’avait pas retrouvé la mémoire, j’y étais un peu pour quelque chose. Ou plutôt, si elle l’avait retrouvée, je n’y aurais été pour rien. Jouer au baby-sitter, ce n’était pas tellement mon truc.

Heureusement, cette semaine, la nouvelle gouvernante, envoyée par l’agence, avait pris son poste. Son rôle consistait à entretenir la maison, préparer les repas et surveiller la fille qui me servait d’épouse.

Mais j’étais bien conscient de devoir faire un effort pour éveiller sa mémoire si je voulais écourter cette situation. En même temps, sa présence ne me gênait pas puisque je ne la voyais pas de la journée et que l’on faisait chambre à part. Par contre, sexuellement, je commençais à être à cran. Donc rien que pour cette raison, il fallait qu’elle soigne vite son amnésie.

Ce matin-là, je dus entrer dans sa chambre pour lui annoncer un rendez-vous professionnel en extérieur. En réalité, j’aurais pu charger la nouvelle gouvernante du message, mais j’avais envie de la voir. Je m’arrangeais si bien pour l’éviter qu’elle avait fini par prendre le rythme et je la soupçonnais de m’éviter aussi. Il fallait que je me rapproche d’elle et que j’arrête de jouer au con. En bref, que je joue au mari tendre et attentionné que je n’étais pas.

Je m’attendais à la voir endormie car il était encore tôt mais elle était déjà levée, debout sur le balcon à regarder la mer. Cette fois, enveloppée dans un peignoir. Je m'avançai jusqu’à elle sans faire de bruit grâce à l’épaisse moquette qui amortissait le bruit de mes pas, m’aventurant à ses côtés en suivant son regard qui s’attardait sur la plage. Et je me rendis compte qu’elle matait ce faux surfeur trop blond qui me rappelait une autre personne que j’avais connue. J’avais l’impression qu’elle me trompait. Pas physiquement. Mais mentalement. Et c’était pire. Parce que je pouvais la garder enfermée à la cave si ça me chantait, mais je ne pouvais pas entraver son esprit. Le pire ? Il lui jetait des regards par moments en lui souriant. Le fait que je sois à côté d’elle ? Je crois qu’il n’en avait rien à foutre. Je devais marquer mon territoire. Ou lui casser la mâchoire. Mais j’étais pressé ce matin et marquer mon territoire était bien plus rapide. Plusieurs idées me vinrent et l’une d’elles retint mon attention.

Je glissai ma main sur son dos en l’enlaçant délicatement, la faisant sursauter. Sans doute la culpabilité de me tromper ? Juste là, en ma présence. Elle tourna la tête et leva les sourcils d’un air interrogateur. Pas la moindre nuance de déshonneur. Je ne savais même pas de quoi elle était surprise. De me voir ? Que je l’enlace ? Que je la touche ?

─ Marc…

J’adorais sa voix. Douce, calme, suppliante. J’aimais qu’on me supplie. Mon nom prononcé du bout de ces lèvres gourmandes. J’avais franchi de nouveau cette frontière invisible et elle m’excitait divinement. Déjà.

─ Marc. Tu m’as dit que si je le souhaitais toujours, tu m’aiderais à être indépendante. Alors voilà, le jour est venu. Je ne te demande pas d’aide. Je t’informe, pour éviter que tu t’inquiètes, que je vais partir.

Choc.

Cette conne me larguait.

Je n’y croyais pas. Alors là, elle m’aura tout fait. Aucune femme ne m’avait largué jusqu’à ce jour. Bon d’accord, je me comportais comme un sale con avec les femmes. Et avec elle, c’était à temps complet et j’y prenais du plaisir. Je n’avais pas le temps d’en discuter maintenant et je n’étais pas préparé non plus. Je devais la persuader que j’étais l’amant parfait. Enfin, plutôt le mari parfait. Ou ce qu’elle voudrait que je sois du moment qu’elle reste.

Je déposai un baiser sur son front et jetai un regard, du coin de l’œil, à l’abruti de service sur la plage. Il était fixé sur elle et j’aurais pu voir l’écume au coin de sa bouche si je m’étais concentré. Je glissai la main dans l’entrebâillement de son peignoir et avant qu’elle conteste mon geste je l’embrassai avec toute la douceur dont je pouvais faire preuve. Lorsque je la libérai, ses yeux sondèrent mon âme et mes intentions. Je me sentais mis à nu. Et je lui souris pour dissiper tous doutes de sa part.

─ J’ai un rendez-vous important et je suis déjà en retard. Pourrions-nous en parler à mon retour ?

Elle acquiesça de son mythique signe de tête, que je prenais tantôt pour une faiblesse de caractère mais dont aujourd’hui, le silence faisait naître en moi une forme d’angoisse. Je m’éloignai d’elle, de la chambre et de cette maison. Pour quelques heures.

* * *

Je marchais sur la moquette épaisse de la chambre, jouais à enfoncer mes pieds puis regardais les morceaux de laine reprendre leur forme, méthodiquement, régulièrement, inlassablement. Tout revenait en place, quoique je fasse, peu importe la façon dont j’écrasais cet amas laineux, comme si la fin était inévitable.

J’entendis un grondement sourd sous mes pieds et je reconnus le bruit du véhicule qui m’avait transporté durant plus de huit cents kilomètres. Je retournai à temps sur le balcon pour voir la Ferrari 288 sortir, tel un diable rouge, de l’allée jusqu’à l’avenue du bord de mer, tourner l’angle et disparaitre dans le vrombissement du moteur.

M’appuyant sur la balustrade, j’observais les gens installés sur le sable, David et ses amis, cachés sous des parasols multicolores. Une Golf cabriolet sortit de son emplacement de parking et se lança sur la route balnéaire. Une Renault 9 prit immédiatement sa place. Un couple plutôt jeune, avec des enfants, en sortit, armés de seaux, de pelles et de bouées. Un ballet incessant de véhicules se déroulait tout le long de l’avenue. Au loin, quelques voiliers se mouvaient sur l’eau scintillante, ressemblant à des ailerons de dauphins qui dansaient autour des falaises.

─ Madame désire-t-elle prendre le petit déjeuner dans sa chambre ?

La gouvernante se tenait dans l’encadrement de la porte et me souriait tristement. Je ne savais pas trop en quoi consistait son travail. Je ne savais pas trop en quoi consistait un travail non plus.

─ Je n’ai pas faim. Mais j’ai besoin d’apprendre.

─ Et que souhaitez-vous apprendre, madame ?

─ Tout. J’ai des millénaires d’apprentissage en retard. J’ai besoin de tout savoir. Pourriez-vous m’enseigner ?

─ Je ne suis pas suffisamment érudite pour vous enseigner ce que vous souhaitez connaitre.

J’étais déçue. Je me sentais tellement vide. J’avais besoin de remplir le néant qui m’habitait de toutes les notions que ce monde pouvait contenir. J’en ressentais un besoin incompréhensif, une soif inextinguible, un désir frustrant.

─ Mais je peux vous montrer comment tout apprendre par vous-même, poursuivit-elle avec un large sourire.

─ Avec la télévision ? J’ai appris beaucoup de choses grâce à elle !

─ Non Madame, avec des livres. Et vous en apprendrez bien plus.

* * *

La Ferrari se gara sur le bord de la départementale. La vue sur les terres sauvages et calcareuses, que tissaient les douces pentes des collines, offrait un spectacle irréaliste. Le chemin serpentait d’une ville à l’autre, sous la terrible chaleur, offert aux chants des cigales, tisant des odeurs vagabondes de thym citron jusqu’à l’entrée de la métropole. De là, on ne pouvait apercevoir l’écrin de saphir, que bordaient d’une douce torpeur, ces vallons rocailleux. L’astre ennemi et doux ami brunissait sans pitié chaque parcelle de peau exposée, desséchait chaque maquis, rétrécissait chaque zone d’ombre. L'atmosphère brûlante explosait des senteurs de résine, de lavande, de ciste et de romarin qui supplantaient celle des pins sylvestres. Comme chaque été, la canicule frappait.

Je sortis de la voiture, ôtai ma veste que je jetai sur le siège au travers de la portière ouverte.

M’appuyant contre le bolide, je croisai les bras, face à ce spectacle dont je ne me lassais jamais. Déjà transpirant, la chemise collait à ma peau et se transformait en objet moulant et insupportable.

Par moment, des véhicules passaient sur la route aux virages serrés, sans s’arrêter. Au loin, j’apercevais le château posé sur la falaise comme une bague sur son écrin.

Une Harley-Davidson FXST s'arrêta à quelques mètres de moi. Un homme imposant arrêta le moteur. Habillé d'un jeans déchiré et d'un simple t-shirt blanc sans manches, il descendit de la bécane. Ses vêtements semblaient trop serrés sur ses muscles énormes et tatoués de motifs réalistes. Ses abdominaux se dessinaient à travers le tricot moulant. Ses cheveux longs et blonds, aux mèches rouges et noires, se collaient comme des rastas, lui donnant une image sauvage que venaient accentuer ses grosses boucles d'oreilles en pierre de lave. Une barbe de quelques jours, de la même couleur étrange que ses cheveux, aurait pu effrayer n'importe quelle famille arrêtée pour un pique-nique.

Mais je ne bougeais pas, fixant toujours la flore épineuse aux couleurs improbables, parcourue de mauve, de rouge et de jaune sur un tapis aux multiples nuances de verts. Je sentais la présence de cet homme à côté de moi qui s’adossait nonchalamment sur la carrosserie Rosso Corsa. Il me dépassait d’une bonne tête, ses yeux cachés derrière des Ray Ban, une cigarette éteinte entre les lèvres qu’il alluma d’un coup sec avec un Zippo.

─ Le style rebelle te va plutôt bien, lâchai-je sans détourner mon regard.

Le géant tira sur la cigarette et souffla des petits ronds de fumée.

─ Le style péteux te va bien aussi.

Je souris. J’aimais bien sa façon de parler, directe, que je ne retrouvais plus chez mes collègues de travail, trop occupés à suivre les protocoles et les cours de diplomatie accélérés.

─ Comment va ta femme ?

─ Toujours amnésique.

─ Je ne te demande pas son état de santé dont je me fous totalement.

Il souffla la fumée en un fin nuage qui s'envola aussitôt.

Nous regardions l’horizon, nous rappelant tout ce que ce paysage représentait pour nous.

Une Fiat 500 arriva à toute allure, évita une autre automobile juste après l'un des virages et perdit le contrôle de sa trajectoire, glissant sur la route goudronnée. Elle s'écrasa contre le muret de pierres, à notre hauteur, dans un vacarme de tôle déchirée et bascula sur le côté. La voiture tangua quelques secondes puis retomba lourdement par-dessus le reste du muret, emportant quelques pierres. Elle dévala la pente abrupte pour enfin finir sa course en bas de la colline rocailleuse, coincée dans un vallon. Le bruit du moteur qui tournait toujours était étouffé par la distance. Une mince fumée noire s'élevait vers le ciel tandis que l'autre voiture, qui avait ralenti, reprit sa course sans s'arrêter.

Toujours appuyés sur la Ferrari, nous avions observé tout le spectacle imprévu.

─ Je ne sais toujours pas qui elle est. Elle ne le sait pas elle-même et je ne vois pas comment réveiller sa mémoire.

Des suppliques se faisaient entendre d'une voix faible. Des appels à l'aide d'une femme. L'odeur âcre de caoutchouc brûlé recouvrait maintenant toutes les autres.

Le géant m’envoya une lourde tape fraternelle sur le dos qui faillit me décoller un poumon.

─ Tu vas trouver. Je te fais confiance. As-tu fait honneur à ta femme ?

─ Non.

─ Séduis-la ! Elle pense être ton épouse. Il y a de fortes chances que quelque chose se déclenche en elle si tu te montres à la hauteur.

─ Elle est insipide. Vraiment aucun intérêt, sans personnalité et presque fantomatique.

Le géant aspira une bouffée de nicotine et tourna la tête. Malgré ses lunettes on devinait un mélange d'étonnement et d'agacement. Il désigna le château au loin qui dominait la falaise et la crique, d'un mouvement de menton :

─ Ça te rappelle des souvenirs ?

Je soupirai.

D’une pichenette, l’homme aux cheveux longs jeta la cigarette au sol, finissant de se consumer dans la pinède.

─ Tu vas attraper le cancer.

Le géant se mit à rire à pleins poumons, jetant la tête en arrière.

─ J'adore ton humour, j'adore ! Je vais la retenir celle-là !

Son sourire s'effaça rapidement.

─ Découvre son talent, les raisons de son absence jusqu'à aujourd'hui puis lorsque ce sera fait, tue-la.

Une silhouette apparut derrière le muret de pierres accidenté. La fumée noire s'était épaissie. Une femme d'un âge avancé escalada l'obstacle avec difficulté et retomba d'épuisement sur le bord du chemin, de l'autre côté de la route. Nous apercevant, elle fit de grands gestes avec les bras.

─ A l'aide ! Mon mari est coincé dans la voiture ! Il a les jambes écrasées, il ne peut plus bouger ! Aidez-moi s'il vous plait !

Le géant réajusta ses lunettes du bout de l'index, ignorant complètement la femme au visage ensanglanté.

─ Séduis ta femme et ensemence-la, au besoin. Pense à notre cause.

Il se redressa et se dirigea vers la Harley qu'il enfourcha.

Je montai à mon tour dans l’habitacle de la voiture en déplaçant ma veste vers le siège passager. Il faisait trop chaud pour la porter. Je refermai la portière, la vitre et démarrai.

─ Attendez !

Nos deux véhicules partirent en même temps, chacun dans la direction opposée.

* * *

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Que pensez-vous de la gouvernante?

L'entrée d'un nouveau personnage, Kyros, vous a-t-elle paru forte dans cette scène?

La scène de l'accident en second plan vous a-t-elle gêné dans la lecture, ou au contraire, vous a-t-elle permis de mieux cerner Kyros et Marc?

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