Chapitre 5

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* * *

Je toquai à la porte et entrai en entendant la voix d’Espéranza.

Elle était debout devant la baie vitrée, tournée vers l’extérieur. Un minuscule sac de tissu posé sur le lit contenait l’ensemble de ses affaires. Elle était prête. Et mon cœur se serra. Le départ était prévu demain mais elle avait déjà tout préparé pour découvrir la vie presque-avec-moi, comme elle disait. Si je m’étais écouté à ce moment-là, je l’aurais prise par la main et nous nous serions enfuis sans rien dire à personne et peut-être qu’aujourd’hui tout aurait été différent. Ce jour-là faisait partie des jours et des évènements que l’on regrettait toute sa vie. Si j’avais pu remonter le temps, j’aurais changé mon existence et la sienne.

Je m’approchai d’elle pour me placer à ses côtés. Elle regardait dans les rues de la ville, un ballet incessant de véhicules microscopiques longeait les plates-bandes du parc où une fontaine miniature trônait. Elle souriait sans me regarder et j’admirais son reflet.

─ Espéranza… je veux dire Sidgil. Vous vous souvenez que je vous ai proposé de vous accueillir en attendant que votre mémoire revienne ?

Elle tourna la tête vers moi en écarquillant les yeux. J’avais toute son attention.

─ ...ou que votre famille prenne contact avec l'hôpital.

Silence. Pesant et plein de sens. Je lus l’angoisse dans son regard. Elle avait compris. Je vis sa petite pomme d’Adam déglutir avec difficulté et je me détestais.

─ Non…

─ Vous allez pouvoir rentrer chez vous Espéranza.

─ Non…

─ Votre mémoire va revenir et vous serez heureuse, je vous le promets.

─ Mais vous m'aviez promis... Nous devions vivre ensemble !

Elle se jeta sur moi, cherchant mes lèvres dans un élan désespéré. Je ne pouvais pas la laisser faire, sinon j’aurais craqué et l’aurais kidnappée. À contrecoeur, je dus la repousser. Ce geste me fit me détester davantage.

Elle ne comprenait pas la situation. C’était une femme à l’extérieur mais une enfant à l’intérieur. Je devais lui expliquer au mieux.

─ Espéranza… je vous trouve merveilleuse mais nous n'avons pas le choix. Vous n'êtes plus seule, vous avez une famille qui vous aime et qui se languit de vous. Dans quelques jours votre mémoire s'éveillera et je ne serai qu'un simple souvenir d'une vie antérieure. Votre vraie vie n'est pas avec moi. Et croyez bien que je le regrette. Vous n'avez pas le choix…

─ Je refuse.

─ Je vous en prie… Vous avez un mari, il vous attend en bas. Nous lui dirons de monter dès que vous vous sentirez prête. Il sait que vous êtes amnésique et ne brusquera pas les choses. Nous retarderons votre sortie si vous le désirez afin que vous puissiez prendre plus de temps à cette idée. Vous avez aussi deux charmants enfants et des parents âgés qui sont malades d'inquiétude depuis votre disparition. Vous leur avez manqué, vous devez rentrer chez vous.

─ Mais je ne les connais pas ! Peut-elle être ma famille si pour moi elle n'existe pas ? N'ai-je pas le doit de construire ma vie comme je l'entends, en parfaite liberté ?

─ Dans l'immédiat vous ne pouvez rester seule. Donc je vous conseille de rentrer chez vous en attendant que la mémoire revienne. Et je vous promets qu'elle reviendra. Cela prendra du temps, votre accident a laissé des séquelles. De plus, vous continuerez à travailler avec le docteur Bonan. C'est un excellent psychiatre, vous savez ? Il a une expérience considérable en Suisse et c'est une chance d'être suivi par lui.

─ Mais je veux rester avec vous, Stéphane.

─ Je sais. C'est un symptôme normal que vivent beaucoup de patients vis-à-vis de leur soignant. Vous n'êtes pas une exception. Vous faites un transfert, ce n'est pas un vrai sentiment.

─ Vous me jetez en pâture à un homme que je ne connais pas !

─ Espéranza…

Je n’avais plus le choix. Je devais me montrer ferme. Pour son bien.

─ Je suis marié.

* * *

─ Stéphane… je ne comprends pas…

La chambre s'était assombrie. Comme pour accompagner la noirceur qui envahissait mon cœur, le ciel se recouvrait de nuages gris et bas.

Stéphane appuya instinctivement sur l’interrupteur et la pièce s’éclaira par des néons.

─ Ne vous méprenez pas. Je vous aurais accueilli chez moi, ce n'était pas un mensonge. J'ai un petit appartement à quelques rues où je loge lorsque je travaille à l'hôpital. Ma vie de famille est à plus de deux cent kilomètres d'ici, dans une maison à la frontière belge.

Je me rapprochai de lui, espérant par magie effacer les dernières minutes de ma mémoire et de la sienne, comme ma vie entière avait déjà été effacée. Je posai ma main sur sa poitrine pour écouter son cœur battre, pour être plus proche de lui et de son âme.

– Stéphane… m'aimez-vous ?

Je sentais son muscle palpiter sous la paume de ma main. Son souffle devenait court et son odeur mêlée de parfum hors de prix et de tabac froid m’enveloppa un court instant.

─ Espéranza…

Il recula brusquement. Je lus un malaise et de la tristesse dans son regard juste avant qu’il ne détourne ses yeux. Son cœur battait à tout rompre. J’avais l’impression qu’il allait exploser d’une seconde à l’autre.

Le tonnerre gronda dans un vacarme effrayant. Le soleil avait laissé place à une pluie cinglante qui fouettait les fenêtres et j’étais moi aussi comme un navire en pleine tempête.

Je ne savais pas s’il se rendait compte de ce qui se passait en dehors de cette chambre, derrière la grande baie vitrée. Je ne savais pas s’il avait remarqué ces nuages noirs qui obscurcissaient le ciel comme si c’était la fin du monde. La fin de mon monde. On se regardait. Je ne décrochais pas mon regard du sien. Le silence régnait. Le ciel pleurait pour nous.

La température avait baissé dans la chambre. Des vapeurs blanches s’échappaient de ma bouche à chaque fois que j’expirais. De la buée se formait sur les vitres qui surplombaient le parc principal.

─ Espéranza… je ne vous aime pas. Vous ne me connaissez pas et je vous assure que vous ne devez pas vous attacher à un homme comme moi. Vous êtes innocente et vous ne comprenez pas encore mais lorsque la mémoire vous reviendra tout vous paraîtra évident.

Il sourit. Avec la main, il s'ébouriffa les cheveux, comme pour se donner de la contenance. Moi, je venais de mourir.

─ Espéranza… je ne vous aime pas, insistait-il. Ce que vous avez ressenti c'était une envie purement sexuelle. J'ai envie de vous. Vous êtes belle. Mais je ne quitterai jamais ma femme et même si cela devait arriver un jour, je n'aurais jamais une relation sérieuse avec vous. J'ai besoin d'une personne responsable à mes côtés, pour seconder mes relations professionnelles et vous ne serez jamais à la hauteur.

Les murs tremblèrent, un bruit assourdissant enveloppait l'atmosphère.

Toutes les lumières s'éteignirent.

Plongés dans l'obscurité, nous continuions de nous regarder sans nous voir.

Des larmes brûlaient mes joues et je ne parvenais pas à les contrôler. Mes premières larmes. Comme celles que j’avais vu à la télévision. Mais cette douleur dans mon ventre… un grand vide s’engouffrait en moi, me tordant les entrailles. J’avais mal.

─ Je suis médecin, vous comprendrez que je ne peux tomber amoureux de toutes les patientes qui me courent après. Vous devez penser à vos enfants, ils ont besoin d'une mère. Et puis votre mari vous aime, il vous rendra heureuse, j'en suis certain. Après quelques jours à ses côtés vos souvenirs reviendront et vous m'oublierez.

Je l’observais dans la pénombre. Il crispait tellement les mâchoires que j’entendais ses dents grincer. Il croisa les bras sur son torse et son regard étaient presque aussi sombre que le ciel. Malgré ses paroles, je ressentais sa douleur. Sauf que la mienne prenait le dessus.

─ Le secrétariat va établir les papiers avec votre époux et vous pourrez partir avec lui dès que vous vous sentirez prête pour rentrer chez vous, demain ou plus tard. C'est un homme qui a l'air très bien. Je crois que vous devriez prendre le temps de faire sa connaissance.

Je secouais la tête. Je ne voulais plus rien entendre. Une autre larme zébra mon visage et je pus découvrir son goût salé. Comme l’océan. Dans son regard, je vis passer quelque chose. Peut-être de la tristesse. Il devait avoir pitié de moi. Parce que j’étais naïve. Et idiote. Que je n’avais pas de passé, pas de présent et probablement aucun avenir. Je n’avais aucune existence, je n’étais personne. En fait, je ne méritais même pas de la pitié. J’aurais voulu disparaître. Retourner d’où je venais. C’est-à-dire de nulle part.

─ Ça suffit ! On ne va pas y passer des jours, vous êtes adulte ! Je ne vous aime pas ! Vous voulez la vérité ? La vérité c'est que j'ai eu des tas de femmes comme vous. J'en ai plein, tout le temps. Ma femme le sait et elle l'accepte. Parce que c'est purement sexuel. Je vous aurais emmenée chez moi et j'aurais profité de vous pendant des jours en attendant que quelqu'un vienne vous chercher. Vous voulez connaître mon seul regret ? Ne pas avoir pu vous mettre dans mon lit. Et avec vous il n'y aurait eu aucune difficulté, je n'avais aucun effort à faire ! Espéranza, oubliez moi maintenant ! C'est pour le mieux !

Il avait hurlé toute cette haine et j’avais sursauté. Cet homme était un assassin. Il était en train de poignarder mon cœur, de le piétiner, de le briser dans une multitude de morceaux et il n’en resterait même pas des miettes.

Je baissais les yeux pour ne plus le voir. Une paire de basket, un pantalon trop large. C’est tout ce que je possédais et encore ces vêtements n’étaient pas à moi, on me les avait donné. Parce qu’on avait eu pitié.

Je m’aperçus que je ne pleurais plus.

J’étouffais.

J’avais besoin d’oxygène. De liberté.

Je lui jetais le calendrier de poche qu’il m’avait donné une semaine auparavant pour que je compte les jours qui me séparaient de ma sortie. Il s’échoua à ses pieds ; j'aperçus la date de demain entourée au feutre rouge, collée à la pointe de sa chaussure : mercredi 3 avril 1985.

Je le regardais à nouveau.

Le ciel était tellement sombre qu’on aurait dit la nuit. Il m'observait avec anxiété, me dévisageait, attendait. Je le voyais à peine.

─ Je m'appelle Sidgil...

Je crois que j’avais besoin de me raccrocher à cette certitude et mettre un point final à son monologue. Je pris le sac en tissu où j’avais glissé les maigres affaires que je possédais, parce que j’avais décidé de ne pas attendre pour partir de cet endroit. Je n’avais aucune intention de demander l’autorisation ni de remplir des papiers et encore moins de me fourvoyer chez un inconnu qui se disait être mon époux. Grisée par le désir d’être maîtresse de mon destin et de mes choix, je sortis de la chambre, de mon monde.

Par la lucarne, dans un dernier regard, je vis Stéphane s’asseoir sur le bord du lit, les coudes sur ses cuisses, la tête enfouie dans ses mains.

* * *

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Ressent-on suffisamment la détresse de Sidgil dans ce chapitre?

Avez-vous perçu que le médecin était torturé de cette décision ou celà n'apparait pas très bien?

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