Chapitre 3

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* * *

Je me retournai vers cette jeune femme. Celle dont tout l’hôpital parlait et qui venait d’émerger dans le monde des vivants. Elle avait arraché tous les fils du moniteur et lorsque mon biper et l’infirmière m’avertirent que les battements cardiaques avaient brutalement cessé, les miens s’étaient arrêtés aussi.

Mais en découvrant ce visage angélique, ces yeux grands ouverts sur la vie et sur moi, cet être qui avait bondit lorsque j’entrai en trombe dans la chambre, mon cœur se remit à battre. Et moi à respirer, ce qui me fit réaliser que j’avais traversé tout le service en apnée.

Elle, là, dans son lit, glissée dans les draps et seulement recouverte d’un semblant de blouse en papier qui fermait dans le dos.

Elle me regardait maintenant, de ses yeux noisette et innocents. Sa peau était si blanche qu’elle semblait transparente. Des cernes bien marqués et des lèvres pâles déshydratées lui donnaient l’apparence d’une revenante. Mais c’était un peu ce qu’elle était.

Arrivée cliniquement morte devant les portes de l'hôpital, son cœur s'était remis à battre lorsque tout espoir était abandonné.

Après des mois de coma, sous respirateur artificiel, au moment où elle devait être débranchée, elle avait ouvert les yeux et le moniteur cardiaque s'était affolé.

Pourtant, après ces espoirs répétés, elle retomba encore dans le coma pour ne s'éveiller que quelques instants. Elle avait su attirer plusieurs confrères, curieux de ce cas exceptionnel.

C'était comme une mort à l'envers. Elle revenait à la vie. Elle naissait une seconde fois. Mais ces réveils étaient trop courts et ses comas toujours aussi longs.

L’un de mes amis, grand chirurgien d’expérience, qui avait déjà rencontré des cas similaires en accidents de la route, m’avait confié qu’aucune victime ne revenait finalement à la vie.

Dans le service, c’était le pari. Un pari glauque comme les vestiaires des hôpitaux en avaient le secret. Certains avaient misé sur une mort sans réveil, d’autres à l’inverse avaient parié de grosses sommes sur un réveil végétatif tandis que le troisième groupe tendait vers une mort cérébrale.

Puis les semaines passèrent, l'état de santé de la patiente se dégradait et tout espoir de rémission disparaissait.

Je m’étais attaché à elle comme un artiste s’attache à son œuvre, même si je ne pouvais plus rien faire. Lorsque je l’imaginais mourante, je mourais un peu avec elle.

Jusqu’au jour où la directrice de l’hôpital me contacta sur la ligne interne.

« Débranchez-la »

Ces mots m’arrachèrent littéralement les entrailles. Une douleur sourde et violente me prit la gorge, le ventre et la poitrine. C’était la première fois que cela m’arrivait. J’avais même cru faire une crise cardiaque sur le moment. Une main invisible essayait de broyer le reste de vie en moi. Je transpirais, à deux doigts de lâcher le combiné et m’écrouler sur le sol. J’avais utilisé toute l’énergie qui me restait pour lui répondre, lui livrer mon testament.

─ Je ne peux pas débrancher Espéranza.

La main invisible me relâcha aussitôt. La terrible douleur que je ressentais dans tout mon corps disparut tout aussi brusquement. Je respirais à nouveau. Je n’ai pas compris alors ce qui venait de se produire. Je n’avais pas compris qu’il y avait une relation intrinsèque avec ma décision.

─ Qui ? Vous lui avez donné un nom ?!

Je n’ai pas répondu. Je me suis senti vraiment con. Cette femme avait le don de me faire passer pour le dernier des crétins alors que j’étais largement supérieur à elle, professionnellement et humainement.

─ Je ne veux pas la débrancher maintenant. Je pense que son état va s'arranger.

─ Nous en avons déjà discuté et toutes les démarches du protocole ont été réalisées. Il est temps.

─ Non. Au plus profond de moi je ressens que tout va changer. Il faut lui laisser une chance.

─ Docteur Armand, vous me décevez énormément. Vous étiez un médecin tellement prometteur. Que s'est-il passé ?

J’avais changé. Depuis combien de temps ? Aucune idée. Moi qui avais toujours sacrifié ma vie privée pour mon travail, moi qui gagnais tellement d’argent que je faisais grincer des dents mes collègues, j’avais changé.

Autrefois le rendement était le plus important. Le rendement et les femmes. Une pour chaque soir, comme on collectionne les papillons. C’était mon vice.

J’avais aussi une obsession, un projet, un objectif : prendre la direction de l’hôpital. C’était l’apothéose de ma réussite professionnelle, que je visais sans jamais m’écarter du chemin. J’aspirais à devenir le plus jeune directeur d’hôpital depuis ces dernières décennies.

Je regardais machinalement la Rolex en or que ma femme m’avait offerte à Noël dernier.

─ Depuis que cette patiente est arrivée dans votre service, vous avez changé.

─ Non, Bernadette. C'est juste…. Je ne sais pas comment expliquer.

La directrice souffla. Son agacement était nettement perceptible. Et moi je me perdais dans un mensonge à deux balles, comme si ce changement pouvait passer inaperçu.

─ Si j'avais eu votre comportement au premier patient qui sort de l'ordinaire, je ne serais pas à cette place aujourd'hui. Je suis à la tête d'un des plus grands hôpitaux de la région et personne n'ose plus mettre en avant le fait que je sois une femme ! Alors reprenez-vous et redevenez normal bon sang ! Que vous faut-il ? Elle vous fascine ? Sautez-la pendant son coma et qu'on n'en parle plus !

─ Mais je ne veux pas la « sauter » !

Cette pensée me laissait un profond dégoût. Je savais que des rumeurs circulaient sur le comportement immoral de certains employés, sans trop m’être attardé dessus pour savoir si elles étaient fondées. Mais l’entendre d’une directrice, qui plus est une femme, comme s’il s’agissait d’une autorisation au viol sur une patiente inconsciente, me donnait envie de vomir.

Je pensais à Espéranza. Son arrivée dans mon service m’avait complètement changé, j’en étais bien conscient. Je ne me souvenais plus tellement comment j’étais avant. Ni même si je ressemblais à cette abominable femme. J’espérais que non.

─ Bon, écoutez. Personne ne fera d'autopsie, et je me fous éperdument si vous le faites avant ou après que son cœur ait cessé de battre et je ne veux surtout pas le savoir. J'ai besoin de récupérer la chambre. C'est une perte d'argent considérable. D'autant plus que nous n'avons aucune nouvelle d'un parent à elle. Peut-être est-elle seule ? Et dans ce cas-là, personne ne paiera les soins. Vous la débranchez ce matin. L'infirmière est sur place. Elle prépare tout. Allez-y, notez l'heure du décès et videz-moi cette chambre.

Une brûlure naissait dans mon ventre. C’était la rage.

─ Je ne la débrancherai pas, Bernadette ! Elle va se réveiller et vivre. J'ai espoir. Je le sais !

Je raccrochai sans attendre, fracassant le combiné du téléphone sur son socle. Oui, j’étais furieux. Je me défoulai en écrasant mon poing sur l’armoire métallique aux fines parois qui renfermait les dossiers de mes patients et j’y laissai la trace d’un renfoncement. J’aurais pu m’exploser les phalanges, même si le meuble n’était pas aussi solide qu’il paraissait. Embêtant pour mon travail. Mais je m’en fichais. Il me fallait au moins ça pour me soulager, là, tout de suite. Et puis, je n’avais rien à part quelques picotements dans les doigts.

─ Sale pute !

Je regardais par la fenêtre. Des véhicules défilaient dans les rues, de l’autre côté du parc. Juste en bas, une CX grise manœuvrait un créneau.

Je ne voulais pas que ça se termine maintenant pour elle. Cette fille occupait mes pensées jour et nuit. Je voulais savoir qui elle était, ce qui lui était arrivé, son prénom, sa couleur préférée… je soupirai et remarquai alors mon biper éclairé.

Brusquement, la porte s’ouvrit avec fracas, me faisant sursauter. Une feuille s’envola de mon bureau et se balança un moment dans les airs avant de glisser sur le sol.

─ Docteur ! Le moniteur vient de s’arrêter !

* * *

Maintenant, je me trouvais face à elle.

─ Je me lave les mains et je vous examine.

J’entrai dans la pièce qui jouxtait la chambre et commençai un méticuleux nettoyage, davantage pour reprendre de la contenance et ma respiration.

J’avais couru le long du couloir qui traversait tout le service, de peur qu’elle ne m’échappe à nouveau et de façon définitive. Sur mon passage, toutes les infirmières arrêtèrent leurs activités pour se précipiter auprès de ma patiente. Mais je ne savais ni pourquoi ni comment, malgré la distance, je fus le plus rapide. Et j’étais toujours essoufflé. Je m’essuyai tranquillement les mains à la serviette accrochée et respirai à pleins poumons.

Mon petit discours de bienvenue et mon plus beau sourire préparés, je sortis de la salle d’eau assez fier de moi. Mais mon sang se figea, mon cerveau aussi.

Le lit était vide.

Les fils du moniteur et le drap pendaient au sol. La blouse de papier déchirée trainait sur le carrelage.

Au pied du lit, elle se tenait debout sur ses jambes. Sans aucun vêtement sur elle. J’ai pensé à Ève, celle de la Bible. C’était l’image qui m’avait traversé à ce moment-là. C’était idiot, je le savais, d’autant plus que je n’étais pas croyant. Mais pour ma défense, elle était impressionnante, effrayante peut-être. Déstabilisante sûrement.

─ Mais qu'est-ce que vous faites ?!

Je vis sa jambe fléchir sur le carrelage glacé, comme si celle-ci se dérobait sous son poids, juste avant de se rattraper au barreau métallique du lit, où était accroché le petit cahier qu’elle fit tomber à ses pieds. Je me précipitai pour la retenir et la pris dans mes bras. C’était irréel. Son corps frêle, fragile et pâle entre mes mains, contre moi. On aurait dit une poupée de porcelaine. J’avais peur de la casser.

─ Pourquoi vous lever ? Vous ne devez pas vous lever seule après des mois d'immobilité ! Je ne sais même pas comment vous avez réussi à sortir du lit. Accrochez-vous à moi.

Elle passa ses bras tout chétifs autour de mon cou et leva ses yeux vers les miens. Je crois que c’est à ce moment-là. Oui, juste à cet instant. Quand j’ai vu ces éclats d’or dans ses yeux. J’ai su que j’étais foutu. Je m’enfonçais dans des abîmes qui m’étaient inconnus. Je sentais le poids inconsistant de son corps se presser contre moi. Hypnotisé par son regard. Sous mes doigts, sa peau était douce et chaude, son souffle court. Elle dégageait une odeur de fleurs et de fruits de saison.

La porte s'ouvrit brusquement. La directrice venait d'entrer. Elle se figea en haussant les sourcils.

─ Évitez ça quand elle est consciente, pensez à la réputation de cet hôpital.

Je ne m’étais même pas rendu compte que l’une de mes mains avait glissé sur le dos de cette fille et l’autre sur ses reins. Je l’enlaçais complètement, dans un geste de possession. Et je ne vais pas mentir, médecin ou pas, à cet instant, elle était devenue mon obsession.

* * *

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Que pensez-vous de cette directrice d'hôpital? Et de la réaction excessive du médecin?

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