Chapitre 51

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Elle passa la main sur la pierre froide, s’étonnant de ne pas la voir l’attaquer immédiatement. Avaient-ils choisi un compte à rebours, ou bien y avait-il une phrase magique à prononcer pour l’activer ? Elle murmura quelques mots, inutilement. Au bout de dix secondes de silence, elle la sentit vibrer et fit quelques pas en arrière. Elle tira de sa poche le dernier modèle de l’épée et se mit en garde. Au même moment, de la neige surgirent des dizaines de silhouettes qu’elle reconnut comme celles des personnes qui la connaissaient depuis des années. Et puis, à sa droite, elle fut surprise de voir, sous sa grande cape, armée de sa faux, une Renouveau faite d’un amas d’aiguilles de sapin. Sa peau était presque aussi noire que celle de son avatar originel, à la seule différence que son visage avait des traits qu’elle reconnaîtrait au moindre coup d’œil. Et ce n’étaient pas ceux de son double numérique, non. Zelda Carmen se tenait devant elle, son visage concentré était le même que sur la vidéo. Fermé, froid, mais avec toute la force de l’humanité dans ses yeux végétaux.

Une force qu’on ne pouvait créer que s’il on les avait déjà croisés. Mais Joy ne le remarqua pas, trop occupée à éviter un énorme bras de pierre qui jetait une boule de neige qui l’aurait envoyée valser à plusieurs mètres de là. Fin de la récréation, pensa-t-elle en sautillant sur place et en s’échauffant les épaules. Elle leva les yeux vers le géant de pierre désormais recouvert de neige et les arbres effondrés, un grand sourire sur les lèvres. Il était l’heure de tester leurs capacités de création et de programmation. D’un geste du bras, elle brisa l’illusion de la boule de neige et échangea un regard avec ses partenaires. Si ses HP avaient légèrement baissé, tous les autres avaient des jauges pleines et n’attendaient que ses ordres. Mais elle n’utiliserait aucun d’eux.

- Reculez, souffla-t-elle. Renouveau, avec moi. À mon signal, on se sépare, tu prends à droite, je prends à gauche.

L’ombre ne fit que hocher la tête. Elles esquivèrent sans mal une boule de neige, qui s’écrasa loin derrière et se mirent à courir. Lames au clair, elles se jetèrent aveuglément sur la créature, avant de plonger droit dans la neige. Une étrange douleur parcourut le corps de la Présidente, qui secoua la tête sans se départir de son sourire. Au contraire, il ne fit que s’agrandir. Quelques taches de sang dans la neige attireraient surement son regard. Et comme l’énorme masse de pierre se détournait de la faucheuse, déjà debout et ayant entrepris une danse meurtrière, parant tous les coups et les rendant au triple, la Valkyrie bondit sous la lame virevoltante et frappa de la sienne sur le corps de pierre. La résonnance fit vibrer jusqu’à ses épaules, la forçant à échapper de peu à une nouvelle attaque.

Elle releva la tête, échappant de peu à une attaque encore plus rapide. Peut-être aurait-elle dû accepter l’aide des autres… ? Une main glaciale la fit sursauter en se posant sur son épaule. Il lui suffit de contempler les grands yeux vides de la silhouette en aiguilles pour revenir immédiatement sur ses pensées. Ensemble, elles pouvaient le faire. Même si ce n’était pas la vraie, il ne faisait aucun doute qu’elles ne perdraient jamais une bataille si elles devaient l’affronter toutes les deux. La seule défaite possible résidait en une séparation définitive, une perte de confiance, une perte de sentiments. Et ça n’arriverait jamais, c’était la seule chose que la jeune femme savait impossible.

Elles ne prirent pas le temps d’échanger un regard, une parole, de faire le moindre geste que déjà, l’ennemi était sur elles. Mais elles n’étaient déjà plus là. Tournant autour de leur adversaire, les deux silhouettes guettaient la moindre ouverture, la moindre fissure dans le corps de pierre. Elles analysaient ses déplacements, ses attaques, les capacités spéciales, la qualité des graphismes. Et en effet, ce dernier point trahit la faiblesse du colosse de pierre des montagnes du Nord. Tous son corps avait le réalisme de la pierre, à l’exception d’une légère bande entre deux rochers dont non seulement la couleur, la forme mais également la texture semblait parfaitement réaliste. À vrai dire, c’était un peu trop réaliste par rapport au reste, qui dissimulait mal qu’il n’était pas d’ici. Et un coup d’épée au travers confirma sa théorie. Si la quantité de dommages avait sans doute triplée par rapport à un coup classique, la sensation qu’elle eut lui fit presque lâcher son épée.

Elle avait tranché quelque chose, elle en était certaine. Elle en avait les mains qui tremblaient. Pourvu qu’elle n’ait blessé personne ! Le temps que l’immense statue de pierre s’effondre et se décompose, elle avait lâché son épée et s’était figée, tremblante. La cinématique de fin lui sembla durer une éternité, et lorsqu’elle laissa place à l’environnement habituel, il fut effacé d’un seul regard. Devant elle, il n’y avait rien. Rien d’autre que le vide. Le vide absolu.

Une place de village. Des gens assis à une table. Riant. Riraient-ils s’ils avaient, comme elle, l’impression qu’ils venaient d’arracher une vie ? Des enfants, qui jouaient à chat perché. L’un était assis sur le bord de la fontaine. C’aurait pu être lui. De l’autre côté, un couple de vieilles personnes se promenaient. Fragiles. Vivants. Elle aurait pu les avoir tué. Sans même s’en être rendu compte. Elle se retourna pour ramasser le prototype qu’elle avait laissé tomber, mais sa main refusa d’approcher de la garde de l’arme. Ses doigts ne répondaient plus. Ils tremblaient si fort que son Optio afficha un message d’alerte et lui enjoignit de se calmer, tout en lui faisant un diaporama d’images apaisantes, de souvenirs paisibles. Une voix douce lui murmurait que tout allait bien, qu’elle n’avait pas à s’inquiéter. Qu’une aide psychologique avait déjà été envoyée pour elle, qu’il suffisait qu’elle ferme les yeux et qu’elle s’allonge.

Qu’elle ferme les yeux et qu’elle s’allonge. Oui, comme si ça allait arranger les choses. Comme si ça allait apaiser sa conscience. Elle pouvait toujours essayer, ça ne changerait rien au problème. Ses mains tremblaient, son corps refusait de lui obéir, elle sentait sa conscience tituber, hésiter. Ce choc, cette sensation… Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce qui leur avait pris, de vouloir rendre la chose aussi réelle ? Aussi violente ? Qui voudrait sentir qu’il prend une vie chaque fois qu’il le fait ? Qui serait capable de soutenir une telle sensation, de l’accepter, de la porter sur sa conscience sans devenir fou ? Ils ne pouvaient pas imposer ça à leurs joueurs, c’était impossible, immoral, inhumain. Ce qu’elle venait de vivre était inhumain. Avoir senti, ne serait-ce que pour de faux, une vie disparaître sous ses mains, avoir eu l’hideux, l’horrible, l’abominable pensée d’avoir, même si ça n’avait duré qu’un instant, volé le futur d’un autre… Comment pouvait-on supporter ça, ne serait-ce qu’une fois ? N’était-ce pas déjà assez d’avoir à vivre ? N’était-ce pas déjà assez de devoir être, de devoir souffrir, de devoir croire ?

Et Zelda, comment faisait-elle ? Comment faisait-elle pour supporter la douleur ? Pour ne pas se laisser emporter par la folie ? Pour sourire, malgré ce terrible chagrin, cet Enfer brûlant dans sa poitrine ? Comment pouvait-elle encore avoir des larmes, des émotions, comment pouvait-elle être en vie alors même que son corps souffrait les mille tourments réservés aux pires abominations ? Alors même que son âme se tordait dans les plus profondes abysses, torturée, brisée, réduite en poussière, cherchant en vain à reconstituer des fragments d’elle, sans trouver autre chose que les cendres de ce qu’elle aurait pu être, comment pouvait-elle encore espérer ? Quelle force la poussait à se battre, encore, toujours, désespérément, alors même que depuis plus de dix ans elle endurait cette… Cette… Cette horreur ? Cette épouvantable horreur ? Cette intolérable, épouvantable horreur ? Et ce depuis son plus jeune âge ? Quel genre d’être humain peut supporter ça ? Depuis si longtemps ?

Décidément, il allait falloir qu’elles aient une sacrée discussion…

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