15. Cartes

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La remarque de Reynaldo Reyes me trottait dans la tête. Son sourire aussi. J'avais du mal à le cerner. D'habitude,dès que je rencontrais une nouvelle personne, j'arrivais très facilement à me faire une première idée, assez conforme à la réalité . Maman aimait à plaisanter et dire que j'avais du sang de chamane qui coulait dans mes veines.

Pourtant, je n'arrivais pas à avoir un avis tranché sur Reyes. Son sourire et son clin d'œil lors de la dernière phrase qu'il avait eu à mon égard me laissaient perplexe. Son sourire avait quelque chose de franc et sincère mais, d'un autre coté, le clin d'oeil avait un petit je-ne-sais-quoi de condescendant. Peut-être était-ce son aura de chef de gang, qui me perturbait. L'un dans l'autre, tout ça me faisait cogiter.

La nuit tombait et j'étais en train de réfléchir à la façon dont j'allais annoncer à Saskia que je devais revoir Mitsy. Autant, j'avais réussi à me convaincre que je ne voulais absolument plus la revoir, puisant dans une haine primitive. Autant, depuis la lettre de ma mère, je ressentais un besoin quasi vital de la contacter, et peut-être même de la rencontrer lors d'une visite.

Dans l'absolu, organiser une visite avec Mitsy était loin d'être impossible. J'avais de nombreux espaces libres sur ma liste de visites, sans compter celui laissé vaquant par ma mère. Il me suffisait de faire une requête, de remplir un formulaire et de patienter quelques jours ou semaines avant que la visite soit approuvée par les autorités.

Cependant, pour cela, il me fallait les informations de Mitsy : son adresse, son numéro de téléphone, son nom de mariage, car j'imaginais qu'en dix ans, elle devait avoir refait sa vie et épousé quelqu'un.

A cette pensée, je ressentis une piqûre de jalousie au creux de mon ventre, que je chassai tout de suite en me remémorant l'endroit où je me trouvais et le fait qu'elle ait largement et activement contribué à ce qu'on m'y envoie.

Pour contacter Mitsy, j'avais besoin de Saskia, et je n'avais pas envie de lui divulguer le contenu de la lettre de ma mère. Je voulais garder pour moi seul les derniers mots de la femme qui m'avait mis au monde, regardé grandir et aimé inconditionnellement.

Pourtant, je savais que sans excuse valable, Saskia m'en voudrait à mort.

Elle accepterait sans doute de me donner les informations de Mitsy, mais je risquais de perdre son amitié si je commencais à agir comme une girouette.

Et je ne pouvais pas me permettre de me priver de son soutien.

Je ne pouvais résolument pas lui dire tout ça par courrier, et hélas, les appels téléphoniques nous étaient strictement interdits.

Une visite était hors de question : chaque fois que Saskia venait me voir, elle dépensait une fortune, rien que pour le vol reliant Amsterdam à Austin, et c'était sans compter les frais de logements éventuels, les dépenses du quotidien, la location d'une voiture et les frais annexes.

Je ne pouvais décemment pas exiger sa visite, sachant que derrière j'allais, au mieux la décevoir profondément, au pire la perdre.

J'étais en train de me triturer les méninges, quand un coup me sortit de ma torpeur.

Reyes était en train de frapper sur le mur, rompant la quiétude de la nuit, qui, une fois n'était pas coutume était relativement silencieuse, si on ne tenait pas compte des pas des gardiens à intervalle régulier et des deux trois détenus qui parlaient à voix haute quelque part, à l'autre bout du couloir.

-Matthews ! Oh, Matthews !

Je collai mes lèvres vraiment près du mur pour répondre à Reyes sans avoir à m'époumonner.

-Ouais ? Qu'est-ce qui se passe ? Reyes ?

-Reynaldo, ou Rey, pas Reyes, on est voisins maintenant, laisse tomber les manières de taulard, dit-il en ricanant, tu as un jeu de cartes ?

-Je dois avoir ça qui traîne quelque part, attends une minute.

Je partis farfouiller sur mon étagère. Coincé entre deux livres, je finis par dénicher un vieux jeu de cartes écorné.

Je l'avais usé quasiment jusqu'à la corde au début de mon séjour ici, enchainant les réussites pour m'occuper le cerveau, jusqu'à ce que j'atteigne mes limites et abandonne ce passe-temps.

-Rey ? J'en ai un, ouais, pourquoi ? demandai- je.

-Ben à ton avis, mon frère, pour jouer !

-Jouer ? m'étonnai-je.

J'entendis son rire résonner à travers la couche de briques.

-Bien sûr, il suffit que tu me dises qu'elle carte tu tires, on peut commencer par une bataille, c'est plus simple.

J'étais estomaqué de n'avoir jamais pensé à cette solution en dix ans à trainer mon ennui dans ma cage. Pourtant j'avais eu quelques voisins plutôt amicaux avec qui j'aurais très bien pu jouer de la sorte.

- Matthews, Matthews, cria Reyes.

-Ouais, quoi ?

-Tu veux jouer alors ?

-Bien sûr, répondis-je en souriant.

-Une seule règle, l'ami ! On ne triche pas...

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