5. Chute libre

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J'allais me coucher le cœur lourd d'avoir dû rembarrer Mitsy de la sorte. Avait-elle au moins compris que c'était pour son bien? Pensait-elle que j'avais été l'oublier dans d'autres bras?
Cette pensée me retournait le coeur
J'eus beaucoup de mal à m'endormir, les pensées empoisonnées par des questionnements sans fin.
Tout à coup, je fus sorti de mon sommeil sans rêve par du bruit dehors, j'entendais un grattement sur la moustiquaire qui recouvrait la porte d'entrée de notre maison.
Je me forçais à sortir du lit, passablement agaçé, après avoir regardé l'heure sur l'horloge digitale qui clignotait sur ma table de nuit : 5h18.


Ce bruit de grattement m'intriguait, même s'il n'était pas rare que nous tombiions nez à nez avec un raton-laveur faisant son marché dans nos poubelles ou un opossum affamé qui trifouillait dans nos meubles de jardin pour y récupérer des miettes de barbecue oubliées. Jamais encore je n'avais croisé d'animal qui grattait aux portes.
J'arrivais dans l'entrée de notre petite bicoque et ouvrit la porte à la volée pour faire fuir l'intrus.
Il n'y avait aucun raton-laveur trop gourmand, aucune mouffette égarée, aucun opposum trop curieux...

À la place, il y avait Mitsy, ma belle et douce Mitsy, recroquevillée en position foetale sur notre paillasson pouilleux, en larmes, grattant la porte d'une main fatiguée, murmurant mon nom d'une voix cassée d'avoir sans doute trop crié.
Dans la profondeur de mon sommeil, je ne l'avais pas entendue m'appeller à l'aide, j'avais, une fois de plus, complétement foiré.

J'essayais de la relever, le coeur battant, mais elle ne tenait pas sur ses jambes et s'écroula à nouveau sur le pas de la porte, je m'accroupi à son niveau.
Ses yeux étaient rouges d'avoir trop pleuré, son nez était éclaté, ses joues et son menton recouverts d'une épaisse couche de morve et de sang à moitié seché, mais ça n'était pas le pire, non...
Elle portait une robe de nuit de coton, qui avait dû être blanche mais qui était maintenant maculée de sang et de terre, et qui était déchirée sur toute la longueur.
Elle tenait les deux pans de celle-ci serrés contre elle pour masquer son corps frêle, sa poitrine nue, et sa cullotte déchirée qui pendait sur un coté , uniquement retenue par sa cuisse rougie.
Elle murmura dans un voile rauque:

-Il m'a...il m'a....

Elle ne put finir sa phrase, tant les sanglots secouaient son pauvre corps dévasté.
Elle n'avait pas à le faire, j'avais compris sans qu'elle n'ait à prononcer ces mots infâmes qu'aucun être vivant ne devrait jamais avoir à prononcer.
Ce porc, cette ordure, cette raclure l'avait salie, cassée, marquée à vie de sa crasse la plus sombre.

Je sentis une vague de colère monter en moi du plus profond de mon âme, elle me dévasta, me submergea, me noya le cerveau dans un tsunami de haine , de haine pure.
Comme un zombie je rentrais en trombe dans la maison, ouvris mon sac de sport en sorti l'arme.
Je bondis tel une furie hors de la maison, dépassait le corps suplicié de Mitsy qui tendit une main lasse et impuissante vers moi, m'attrappant la cheville sans aucune force, tentant d'arrêter le drame qu'elle pressentait; je me dégageais d'un simple geste.


En trois pas à peine j'étais devant chez elle, je défis le cran de sécurité, et, le cerveau noyé dans un océan purulent de rage, je frappais à la porte, si fort qu'elle trembla sur ses gonds.
J'eus le temps d'entendre le pas lourd de ce porc de Derreck s'approcher de la porte, j'eus le temps de voir celle-ci s'ouvrir, comme au ralenti.


Je n'étais plus moi-même, devenu un magma incandescant de douleur, de rage, de peur mais surtout de vengeance, je me voyais d'en haut, comme spectateur de mes propres gestes, comme si ma conscience savait qu'elle devait se détacher de l'acte irréflechi que j'étais sur le point de commettre.
Soudain, la face grasse et repoussante de Derreck, avec son regard vague et ses bajoues mangées d'une barbe crade, se matérialisa devant moi.
Je relevais mon bras, le canon de l'arme se posa en plein milieu de son front, j'eus le temps de lire la peur dans son regard, je la savourais, je m'en délectais pendant une micro-seconde qui me paru durer une éternité.
Mon doigt appuya sur la gâchette.

La détonation fut assourdissante.

Des chiens se mirent à aboyer quelque part dans le voisinage, des portes s'ouvrirent à la volée.
Le cerveau cosanguin de Derreck quitta sa boîte cranienne pour aller se coller en une masse gélatineuse sur le mur derrière lui, éclaboussant les photos de famille et le sofa en tissu défoncé.

Son corps lourd s'effondra.

Je me laissais tomber à genoux, j'entendais le cri de Mitsy qui hurlait mon nom d'une voix brisée que l'incompréhension et la peur lui avaient fait puiser au fond d'elle-même
Une voiture se gara en dérapant juste à coté de moi.
Ma mère en sortit, se jeta sur moi, prit ma tête dans ses mains.
-Maman, j'ai tué un homme, m'entendis-je murmurer en larmes, il... Mitsy... J'ai tiré... Il est mort maman...
Je sentais les larmes chaudes de ma mère couler dans mon cou, je lachais le pistolet qui s'écrasa dans l'herbe humide de rosée.
J'entendais ma mère geindre:

-Colton , qu'as-tu fait? Mon dieu, qu'as-tu fait?

Derrière nous, je vis l'attroupement de voisins, la plupart en robe de chambre, les mains devant la bouche, certains parlaient dans un téléphone portable.
Je vis la mère de Mitsy à genoux, échevelée, en larmes, à coté du corps sans vie de son salopard de mari, je l'entendis m'insulter.


Mais surtout j'entendis les sirènes se rapprocher pendant que les lumières des gyrophares trouaient la nuit....


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