2. Au fil des jours.

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Je revis Mitsy plusieurs fois les jours qui suivirent, mais ne la croisais jamais lors de mes errances de bad boy : mes fréquentations n'étaient pas les meilleures.
Je lui avais parlé de mes envies d'ailleurs, cependant le peu d'économies que j'avais ne me provenait pas d'un honnête travail, je trempais dans plusieurs sales petites affaires, traffics, vols... Pas d'emploi légal, pas de salaire, pas assez pour me donner l'occasion de fuir ce trou à rats.

Je n'en étais pas fier et, bien entendu, je ne risquais pas de la croiser dans les sales quartiers où je passais mes journées à trainer avec d'autres rebuts de la société.
Par contre, elle avait pris l'habitude de me rejoindre sur la balancelle les soirs où le temps était doux. On fumait des joints, on buvait quelques bières ensemble, on refaisait le monde avec nos visions idéalistes de grands ados.

La mère de Mitsy travaillait dans un restaurant en bord d'autoroute, ces "dinners" typiquement américains. Elle était rarement là et quand ça lui arrivait, soit elle dormait, soit elle cuvait sa bière ou sa drogue au fond d'un quelconque sofa.
Derreck par contre, semblait passer son existence entière dans la petite bicoque bleue et je ne pense pas qu'il ait travaillé un seul jour de sa vie. De temps en temps, quand Misty était de sortie, je le voyais extraire son grande carcasse de la maisonnette bleue et hurler après elle, de sa grosse voix éraillée, comme si elle pouvait l'entendre où qu'elle se trouve. Il lui criait après et rentrait la mine bougonne en voyant qu'elle ne réapparaissait pas, la traitant, entre ses dents, de salope ou de petite trainée.
Il avait très rapidement gagné une réputation de fouteur de merde au sein du quartier. Ici, tout le monde se connaissait, les gens ne fermaient pas leur porte , même la nuit. Des barbecues s'improvisaient si d'aventure l'un ou l'autre voisin revenait d'une journée de chasse son pick-up rempli de gibier. Nous n'étions pas le gratin de la société, ni même la classe moyenne, mais nous nous apréréciions. Il règnait dans le parc, une ambiance de paix et de partage. Derreck eu tôt fait de foutre cette belle armonie .
Alcoolisme et tempérament sanguin font rarement bon ménage. Il effrayait les enfants qui le tiraient de sa sieste en faisant crisser les pneus de leurs bicyclette sur les graviers des allées. Les ballons qui avaient le malheur de passer par au-dessus de ses barrières et atterrisaient dans son jardin finissaient crevés. Il déposait des boulettes empoisonnées pour se débarasser des chats qui, selon lui, pissaient sur ses azalées mourantes.

Parfois il me prenait à partie, me demandant si je savais où elle se trouvait. Sa façon de m'appeller "l'indien" ou "le peau-rouge" me donnait envie de lui fracasser la tronche à coup de poings, mais tout alcoolique et drogué qu'il soit, je savais très bien que je ne faisais physiquement pas le poids.

Un soir d'été, alors que nous nous connaissions depuis presque quatre mois, Misty se leva pour rentrer chez elle, elle fit quelques pas et je m'attendais à ce qu'elle se retourne pour me faire un signe de la main comme elle avait l'habitude de le faire maintenant.
Au lieu de ça, elle revint vers moi en trois petits pas sautillants et sans que je n'aie le temps de le réaliser, elle posa ses lèvres sur les miennes.

Ce n'était pas la première fille que j'embrassais. J'avais, sans me vanter, la côte auprès des nanas, assez charmeur, l'exotisme de mes racines natives jouait également en ma faveur. Il ne m'était pas compliqué de séduire une fille, j'en avais même "sauté" quelques une, mais je n'avais jamais été amoureux. Les filles, à cette époque, ce n'était que de la frime pour moi. Du défi : arriver à me "taper" l'une ou l'autre et m'en vanter auprès des potes de la rue.
Mais là, tout était différent. Ses lèvres étaient douces et chaudes, sa langue trouva le chemin de ma bouche, je sentais l'excitation monter et ma tête tournait. Je posai ma main sur sa cuisse et remontai légèrement sa jupe, elle se détacha de moi, stoppant ma main au vol.

-Non Colton, pas de ça...
Elle s'éloigna dans la nuit.

Misty était toujours au lycée de notre ville. Elle n'avait que seize ans, même si elle avait déjà un corps de femme.
Elle me racontait parfois son quotidien , la façon qu'avaient les autres filles de la mettre de côté pour son appartenance à une classe sociale située bien en dessous de la leur.
Au fond de moi, je doutais que cela soit vraiment la raison profonde de son rejet. Certes sa mère était une droguée notoire ; certes, elle vivait dans un trailer park, mais son élégance et sa beauté naturelle laissaient transparaitre l'éducation bourgeoise qu'elle avait reçue.


Elle avait dû changer, s'endurcir. Quand sa vie avait basculé à la mort de son père, elle avait été forcée de s'adapter, y gagnant en maturité, et elle affichait parfois des airs de dure-à-cuire.
Cependant, j'étais convaincu que ce rejet ne venait pas de sa classe sociale inférieure mais bien du fait qu'elle était capable, à elle seule, d'éclipser la beauté fragile de bien des filles. La jalousie que Mitsy suscitait chez elles était au coeur de sa mise au ban de la société lycéenne.

Elle n'en avait, je crois, aucune conscience.

Un soir, elle semblait hors d'elle en arrivant à notre rendez-vous habituel :
-Colton, je n'en peux plus ! ragea-t-elle en se jetant avec une telle brusquerie sur la balancelle, rendue grincheuse par des années de rouille, que celle-ci couina en guise de protestation.
-Qu'est-ce qui se passe ? Encore ta mère ?

Elle me lança un regard surpris et secoua la tête :

-Non, c'est cette pétasse de Roxy Hayes...
Je n'avais pas la "chance" de connaître "cette pétasse de Roxy Hayes", mais grâce à nos discussions quotidiennes, je savais qu'il s'agissait de la fille unique d'un magnat du pétrole de la région, petite fille gâtée à qui tout souriait et tout réussissait et qui ne supportait pas qu'on lui fasse de l'ombre.

Typiquement le genre de nana à voir Mitsy comme une menace.
-Aujourd'hui, il y avait la sélection pour les cheerleaders de la saison, pour l'équipe de football du lycée... reprit-elle d'une voix toujours teintée de colère.
-Tu y as participé ? demandai-je, les yeux ecarquillés.


Malgré sa beauté solaire, j'avais vraiment du mal à imaginer une fille aussi terre-à-terre que Mitsy se lancer dans des pirouettes et des pyramides dans un but aussi futile que celui d'encourager des lycéens, boutonneux et en sueur, se battant pour un ballon.
Peut-être ne la connaissais-je pas autant que je le pensais.
Elle me sourit :

-Oui Colton, je sais que c'est ridicule et superficiel, pas besoin de me faire la morale. C'est juste que...

-Que quoi, Mitsy ?

-Dans mon lycée, à Atlanta, j'étais la capitaine de l'équipe. J'étais douée. Vraiment douée. Et, oh je ne sais pas... soupira-t-elle.
-Tu penses que ça te ramènerait un peu de ton insouciance?

-Peut-être oui, mais surtout ça fait "bien" sur les crédits d'étude. Une capitaine des cheerleaders à plus de chance d'intégrer une bonne université par la suite. Et bon, il faut être réaliste, c'est pas avec le salaire de m'man que je vais pouvoir entrer à Stanford ou même à Texas Tech...

L'idée qu'elle risquait de bientôt partir pour l'université me frappa en plein visage comme une violente claque.
Elle partirait, elle rencontrerait un gars doué, futur médecin ou avocat. Un beau gosse blond comme elle, avec des yeux d'océan, et elle m'oublierait....
Cette pensée était purement égoïste : que pouvais-je lui souhaiter de mieux que de m'oublier ? Qu'avais-je à lui offrir, moi, le peau rouge dont le mode de vie frisait avec la délinquance?

Elle continua :

-Toujours est-il que je me suis présentée à la sélection, et que tout s'est bien passé jusqu'au moment où cette salope m'a poussée alors que je grimpais en haut de la pyramide.

-Tu es tombée ?

-Si seulement j'étais juste tombée ! s'exlama-t-elle, furieuse.
J'ai degringolé tout en bas, je me suis fait mal à la cheville mais en plus j'ai entrainé trois autres nanas dans ma chute... Et j'ai atterri les quatre fers en l'air, fesses au vent, devant l'entiereté de l'équipe de football...

Je restai silencieux, ne sachant que dire, c'était certes humiliant, mais de mon point de vue, il y avait pire dans la vie. Mon enfance m'avait appris à me foutre de l'avis des autres, mais ce n'était apparemment pas le cas de Mitsy.

-Dans quelques jours ils n'y penseront déjà plus, tu sais, essayai-je pour la réconforter.

-Sauf que dans ma colère, je me suis relevée et... Je lui ai cassé la gueule!

-Ah...

-Elle a pris mon poing en pleine bouche, je lui ai fait suater une dent... Je vais avoir des problèmes...

Je ne savais que lui dire. Aussi j'ouvris mes bras, et elle vint s'y blottir, fondant en larmes.

Je restais ainsi longtemps, carressant ses douces boucles blondes. Après un moment qui semblait être une éternité, suspendus, comme nous l'étions, dans le temps, je me rendis compte qu'elle s'était endormie.
Mon téléphone portable sonna , sa mélodie stridante crevant le calme de la nuit. Je décrochais:

-Colton Matthews.
Je reconnus immédiatement la voix de Cinnamon, une des filles qui bossaient avec ma mère au "feu follet", aux abords de la 35 est , qui reliait Denton à Dallas.
-Colton, s'exclama-t-elle d'une voix où perçait l'affolement, ta mère est complétement bourée. Elle s'est saoulée avec un client dans la "champagne room".
La champagne room, le Vegas des strip-clubs. "What happens in the champagne room, stays in the champagne room"
Elle continua:

-Je lui ai pris les clés de sa bagnôle, mais tu dois absolument venir la chercher!
Et merde! J"allais devoir me coltiner une demi-heure de taxi pour aller la ramasser, avant qu'elle n'arrive à convaincre sa collègue de lui rendre ses clés ou qu'un client mal intentionné ne l'embarque je ne sais où.
Je tentais d'éveiller doucement Mitsy, elle tourna sa tête de l'autre côté, un sourire aux lèvres , mais refusa d'ouvrir les yeux.

A bout de ressource, je m'extirpai délicatement de la balancelle, la laissant s'allonger puis je recouvris son corps fragile d'une couverture qui traînait à coté et la laissai dormir là. Après tout l'endroit était sûr, aucun étranger ne s'aventurait jamais dans le parc,encore moins une fois la nuit tombée.

Je passais la demi-heure qui suivit dans le taxi conduit par un resssortissant pakistanais qui me racontait son rêve américain sans que je ne puisse saisir un mot sur deux, je débarquais enfin sur le parking du "Feu follet" dont les néons d'un bleu fluorescant au goût douteux illuminait la nuit.
Ma mère tenait à peine de bout, je soulageais Cinnamon qui luttait pour l'empêcher de héler la moindre âme qui passait, à qui elle voulait vendre ses charmes en sortant ses nichons de son top moulant en guise d'appât.
J'étais svelte mais, heureusement pour moi, ma mère n'était pas bien épaisse, je n'eus aucun mal à la maîtriser et à la faire rentrer dans notre vieille Ford Camaro.
Alors que je venais de lui attacher sa ceinture de sécurité, elle posa sur moi un regard énamourré:

-Oh Ahiga, tu es tellement beau! ronronna-t-elle comme une chatte en chaleur, en tortillant une de mes longues mèches entre ses doigts.
J'eus un rapide mouvement de recul.

-Putain m'man ! gueulais-je, hors de moi face à son comportement, je suis ton fils, pas ton client ! C'est moi: Colton !

Elle répéta mon nom en murmurant, à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un souffle.
Son front appuyé contre la vitre félée, elle finit par s'endormir berçée par les ronronnements du moteur tandis que nous filions sur l'autoroute.

Quand nous arrivâmes enfin à la maison, je m'étonnais d'y trouver la balancelle vide et la couverture soigneusement pliée.

Mitsy semblait s'être évaporée dans la nuit.

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