1.Avant

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Je suis né dans un petit patelin texan, pas très loin de Dallas.
Une des choses que j'ai pu remarquer, au fil du temps, c'est qu'à la moindre mention du Texas, la plupart des gens pensent directement aux grands espaces, aux riches magnats du pétrole qui vivent dans des ranchs dont les plaines couvrent des kilomètres, partant travailler la semaine en jet privé dans des buildings de verre avant de rentrer enfiler des bottes de Cow-boy le week-end dans le seul but de se rendre à des rodéos avec au bras une "southern belle". Vous savez, ces magnifiques femmes du sud, bourrées de collagène et de silicone qui vont à l'église le dimanche pour répandre des rumeurs sur les autres femmes du quartier...


Et bien, sachez que mon Texas à moi n'est pas celui-là.


Je suis né d'une mère célibataire et n'ai jamais connu mon père. Ma mère m'a toujours dit qu'il était amérindien et qu'il s'était fait la malle pour épouser une fille de sa tribu plutôt que d'assumer d'avoir foutu une petite blanche en cloque après une soirée arrosée. Elle me le décrivait aussi beau que dans les histoires de Buffalo Bill qu'elle me lisait, petit. Cependant, je ne l'ai jamais vu. Pas même en photo.
Malgré tout, je pense qu'elle ne m'a pas menti sur mes origines "natives" car j'ai les cheveux noirs de geais, alors que ceux de ma mère sont blonds comme les blés et mes yeux ont la couleur de l'acier quand ceux de ma mère sont bleus glacier.
Ma peau, un peu plus dorée que celle de mes copains d'enfance, m'a maintes fois valu des surnoms peu sympathiques, des regards en coin et parfois même des insultes. J'en ai pris mon parti : on ne choisit pas sa famille.
Ces origines batardes et le poids en découlant, m'ont appris très jeune, à me forger une carapace.


Nous vivions dans un "trailer park", une espèce de camping avec des maisons en préfabriqué multicolores, la nôtre affichait une couleur rose bonbon, digne d'un film des fiftie's, et en totale opposition avec le quotidien, loin d'être joyeux, que nous y vivions.
J'étais ce qu'on peut appeller un gamin difficile : intrépide, frondeur, casse-cou, pas mauvais élève mais avec une attitude rebelle envers toute forme d'autorité qui m'a valu d'arrêter l'école dès l'âge de quinze ans, au grand désespoir de ma mère qui aurait voulu que j'aie un avenir différent de celui des enfants du quartier. Les plus chanceux grandiraient et deviendraient vendeurs de voitures, serveurs ou tout autre métier leur permettant à peine de nourrir leur progéniture. Très peu d'enfants issus de notre milieu arpenteraient un jour les couloirs d'une université.
Les autres dealeraient de la drogue, voleraient la nuit les voitures vendues dans la journée par leurs anciens camarades de galère ayant mieux réussi, beaucoup passeraient un jour ou l'autre dans le système carcéral, et ma mère craignait plus que tout que je n'aille rejoindre ces statistiques.

Elle espérait que, malgré mon manque de diplôme, je trouve un travail correct et honnête. Que je rencontre une fille bien et que je lui fasse une tripotée de petits enfants joyeux, en bonne santé et avec une éducation traditionnelle...
Nous n'avions pas d'argent, ma mère travaillait comme "danseuse" dans une boîte de strip tease et ne refusait pas une dose de drogue de temps à autre, mais malgré tout elle m'aimait, se sacrifiait pour moi et me rêvait cet avenir idéal que, j'en étais persuadé, je n'aurais jamais.

Quand j'eus dix-huit ans, une nouvelle famille emménagea dans le bungalow voisin, dont la peinture azur s'écaillait depuis des années et dont la pelouse tenait plus des friches que du jardin.
Un soir d'été, alors que j'étais sorti sur le devant de notre "maison" pour fumer un joint, j'entendis une dispute chez eux. Du verre que l'on casse, le fracas d'un objet lourd lancé à pleine puissance, une voix mâle qui beugle quelque chose qui ne semble pas très catholique. Un chaos aussi bruyant que subit qui, à lui seul, réduisait à néant la quiétude de cette douce nuit. Soudain, la porte s'ouvrit à la volée, et une adolescente, qui semblait bouleversée, sortit en trombe de la maison, claquant la porte avec une telle violence que celle-ci trembla sur ses gonds.

Au vu de l'exiguité de nos demeures, elle tomba quasiment nez à nez avec moi.
Elle était aussi blonde que j'étais brun, ses longs cheveux bouclés tombaient en cascade dans son dos, elle portait une robe d'été très courte, blanche avec des fleurs rouges. Elle repoussa la frange qui lui retombait sur les yeux, révélant des traces noires de mascara ayant coulé.

Ses yeux verts, emplis d'une douceur en total décalage avec son air rageur, me surprirent et mon coeur loupa un battement. Puis deux. Me laissant avec une sensation de vertige que je n'avais jamais éprouvée jusque-là. Soudain, mes mains étaient moites. Elle était là, à deux pas de moi, elle me fixait en reniflant, et je ne savais que faire, je me sentis idiot quand j'entendis ma voix prononcer péniblement :

- Euh... bonsoir.

Elle me lanca un regard rempli de questionnements.

Quel idiot j'étais ! Une fille magnifique se pointait devant moi, les yeux rouges d'avoir pleuré et la seule chose que je trouvais à dire était un stupide "bonsoir".

Etonnament pourtant, elle esquissa un sourire triste et me répondit :

- Je ne suis pas certaine que ce soir soit très bon, mais merci quand même.

Sa voix douce, à l'accent trainant typique des filles du sud, me toucha en plein coeur, me perturbant un peu plus, au point que je me vis lui tendre la main :

- Colton Matthews.

Elle sourit plus franchement cette fois, sans aucun doute amusée par ce grand brun à l'allure de bad boy et à la gueule de Navajo, qui lui tendait la main comme s'il était le foutu président des Etats-Unis...

Elle la serra néanmoins et me répondit :

- Mitsy Duval, désolée pour le boucan...

- Oh, c'est rien, dis-je en haussant les épaules, j'étais là, je prenais juste l'air...

- En fumant un pétard ? dit -elle en montrant le joint qui se consummait entre mes doigts, je peux tirer une taffe ? J'en ai bien besoin là !

Je lui tendis mon calumet tout en l'invitant à s'asseoir, elle aussi, sur notre vieille balancelle rouillée, qui était encore confortable, grâce aux gros oreillers que ma mère y avait posé.

Elle se cala à coté de moi et tira une longue bouffée.

Quand elle recommenca à parler, la fumée avait rendu sa voix plus rauque.

- Merci.

- C'est rien, dis-je, dispute avec tes parents?

- Ma mère, me répondit-elle, lui ce n'est pas mon "parent", c'est juste le putain d'idiot cosanguin qui se la tape.

Je ne savais pas trop quoi répondre à ça, j'avais croisé sa famille le jour où ils avaient emmenagé : la mère était une femme d'une quarantaine d'années, maigre, assez vulgaire mais avec à la fois l'air effacé et absent qu'ont les drogués. Je connaissais cet air vague. Pour l'avoir aperçu fugacement à plusieurs reprises quand ma mère rentrait défoncée du travail. Je savais pertinemment qu'elle y faisait bien plus que danser et je ne l'avais jamais jugée pour sa consommation de drogues dures. Son travail n'était pas un choix pour elle mais la seule option qu'elle avait eue pour assurer notre survie. Et la drogue lui permettait d'oublier, de s'évader. De quitter ce corps qu'elle exploitait. La came était son échappatoire.

Le père, enfin plutôt le beau-père de Mitsy, était une espèce d'armoire à glace, non loin des deux mètres de haut, une carrure imposante malgré un bide à bière. Il ressemblait à ces camionneurs de cliché qu'on ne voit que dans les films, le cheveux gras sous la casquette sale, la moustache hirsute, et le regard noir. Pas le type de gars auquel on a envie de chercher des noises.

Un silence s'installa, entrecoupé par le bruit qu'elle faisait en tirant sur le joint et en recrachant la fumée.

Au bout d'un assez long moment, elle me tendit le joint, que je pris.

Elle avait le regard perdu vers le ciel d'encre noire où brillaient énormément d'étoiles. La fumée âcre de l'herbe avait déja dû la détendre car elle posa la tête sur mon épaule, ce qui m'étonna.
Le vent tiède de cette soirée de juin soufflait l'odeur de son parfum vers moi, un mélange de barbe à papa et de pomme. Une senteur acidulée et sucrée qui me renvoyait aux fêtes foraines de mon enfance.
- Tu vis ici depuis longtemps ? me demanda-t-elle

- Depuis toujours je crois, en tout cas je ne me rappelle pas d'avoir été un jour ailleurs.
- Et tu n'as jamais eu l'envie de partir ? demanda-t-elle avant de reprendre : Je veux dire, ne le prends pas mal mais c'est glauque ici.
Je lui souris
- Si bien sûr, des fois, j'me dit que j'aimerais économiser de l'argent, m'offrir une bagnole et tracer la route. Tu sais, traverser le pays et trouver mon endroit parfait, celui où je me sentirais chez moi.
- La Georgie...
- Quoi?

- Avant, j'étais à Atlanta, mon père, mon vrai père, il bossait dans une banque, il gagnait bien sa vie. Ma mère, elle, ne travaillait pas, elle était à la maison, elle était mère quoi. Avant....

Elle soupira.
- Et qu'est-ce qui s'est passé ? m'enquis-je.

- Il est mort, il a eu un accident de voiture, y a trois ans. Ma mère, elle a commencé à picoler, puis elle l'a rencontré lui, ce crétin de Derreck... C'est un alcolo de première, puis il l'a initiée. Méthadone, héroïne... Ma mère c'est un fantôme maintenant, si tu l'avais vue avant.
Je me tus, ne sachant que dire face à ses confidences, elle reprit :

- Il a dilapidé l'argent de mon père, l'assurance-vie et voila comment on a atterri ici.
- Je suis désolé...
- Je le déteste, je voudrais qu'il crève, ce porc ! affirma-t-elle avec une soudaine véhémence.
Elle se leva presque d'un bond et lissa nerveusement sa robe, peut-être consciente tout à coup de s'être trop livrée à un inconnu.
- Je dois rentrer... soupira-t-elle en s'éloignant déja vers la petite bicoque bleue. Elle me fit un signe de la main avant de s'y engouffrer:
- Merci pour le joint...

Je la regardai entrer à pas de loup dans sa maison, sans doute pour éviter d'éveiller son beau-père et risquer une nouvelle engueulade.
Je restai assis un moment à repenser à l'étrangeté de cette rencontre, sans savoir encore qu'elle allait changer ma vie.


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