Adieu Spindelsinn (2)

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  Devant lui se tenait une immense cavité naturelle. Les parois étaient faites de roche, de glace mais également de radz. Une grande partie de la pièce était occupée par un lac souterrain sur lequel flottait un bateau pour le moins étrange. Il n’avait pas de pont, juste une passerelle pour entrer à l’intérieur. Sven comprenait à présent ce qu’était un sous-marin : ce navire pouvait naviguer à la surface ou sous l’eau, ce qui expliquait sa forme. Zenia et lui s’y dirigèrent tout en jetant des regards aux alentours. De grandes stalactites pendaient du plafond, certaines en glace, inquiétant le jeune homme qui les imaginait casser à tout moment. Il faisait froid ici et l'adolescent frissonna. Il vit un escalier sur la gauche supposant que sa compagne était passée par là pour amener les vivres.

  Depuis ce rapprochement inattendu, comme Zenia l’avait appelé, Sven n’osait pas la regarder. Il avait encore les oreilles et les joues brûlantes, et n’arrivait pas à se retirer l’image de sa poitrine ou encore la douceur de sa peau, de la tête. Si son frère ne l’avait pas surprotégé, peut-être que cet incident ne l’affecterait pas autant. Enfin, ce n’était pas le moment d’en vouloir à Orm.

  Zenia ouvrait la voie, elle tenait les affaires qu’elle avait récupérées avant de partir. De sa démarche habituelle, glissant presque sur le sol, elle se dirigea vers la plateforme pour embarquer. Son matériel était trempé, mais Sven imaginait que la tablette comme le reste, devait être étanche. Il observait ses pieds pour la suivre tout en s’interrogeant sur ce que l’Écorchée devait penser de lui. Un garçon sans connaissance du monde extérieur, sans expérience des femmes. Peut-être même qu’elle revoyait son utilité à la baisse ? Enfin pour l’instant, tout ce qu’elle attendait de lui : c’était de recharger une batterie grâce à son don. Ce qui importait donc, c’était le fait qu’il soit un mutant, pas un ignorant sur les choses de la vie.

  Sa collègue s’immobilisa devant le ponton pour attendre le jeune homme au pas claudiquant. Sven était perdu dans ses pensées, il avait toujours espéré devenir quelqu’un d’important ou qu’il ferait de grandes choses. Il devait gagner confiance en lui, il voulait en apprendre davantage sur le monde et prouver à Zenia qu’il lui serait indispensable. Il ignorait encore comment, mais il y parviendrait, il s’en faisait la promesse.

  Il était donc temps de partir. Quitter sa terre natale pour tenter de sauver le monde. Oui, il pourrait faire de grandes choses et Sven fit un sourire. Machinalement, il tourna les yeux pour mémoriser cette grotte afin de dire au revoir à ce lieu. Il remarqua alors, vers l’escalier, des armoires ainsi qu’un gros coffre métallique. Sa curiosité reprit le pas sur ses rêves et il s’y intéressa. De sa main libre, il pointa le coffre.

 – C’est quoi ça ?

 – Un prototype conçu avant la Grande Catastrophe. Je pensais l’emmener avec nous mais après réflexion, cet engin et ta mutation ne vont pas ensemble.

 – C’est donc une arme ? Mon frère pourrait s’en servir contre les titans ? demanda le jeune homme.

 – Probablement, oui. Faut-il encore qu’il vienne ici.

Sven fouilla dans ses poches pour sortir des papiers froissés qu’il tendit à Zenia. Puis, il se dirigea avec quelques difficultés vers ce prototype.

 – Note comment ça marche, s’il te plait. Si jamais il le trouve, un mode d’emploi lui sera utile.

La jeune femme arqua un sourcil et s’exécuta en se disant que de toute manière, ceci ne prendrait pas bien longtemps.

  Sven s’appuya sur la caisse, elle était aussi haute que lui et semblait très lourde. Il l’ouvrit et resta sans voix face à ce qu’il vit. C’était tout simplement incroyable ! Avec ça, Orm pourrait sûrement affronter les énormes créatures. Le jeune homme crispa ses doigts sur l’acier du coffre et libéra son électricité. Il murmura plusieurs mots avant de lâcher prise et de tituber. Le souffle court, Sven se tourna vers sa compagne qui avait terminé d’écrire. Elle glissa le mot sur l’engin et referma la boite.

 – On peut y aller ? demanda-t-elle.

En réponse, le jeune homme hocha la tête. Et ils grimpèrent à bord du submersible. Sven s’appuya sur la rambarde pour monter jusqu’à l’écoutille, espérant ne pas avoir dépensé trop d’énergie pour la suite des opérations.

  L’intérieur était plongé dans l’obscurité. Durant un instant, l’Amplifié imagina l’endroit grouillant de goules ou d’autres bestioles toutes aussi réjouissantes. Mais l’Écorchée passa devant lui pour sortir de sa boite à outils, une torche. Elle éclaira ainsi le couloir et poursuivit son chemin comme si de rien n’était. Les passages dans le sous-marin se ressemblaient tous, de l’acier, des canalisations et des lampes pour le moment éteintes. Comment sa compagne parvenait-elle à se repérer dans ce labyrinthe ?

  Ils arrivèrent dans une salle un peu plus large, il y avait des couchettes dans le coin gauche. Sur la droite, une table avec les vivres que Zenia avait apportées. Et enfin, en face d’eux, les commandes du navire.

 – On est à l’avant du sous-marin. D’ici, on peut le piloter. En prenant cette échelle, elle l’indiqua d’un coup de lampe, on peut atteindre le niveau inférieur où normalement il y avait les couchettes. J’ai trouvé plus simple de mettre deux lits ici. Ensuite, en poursuivant, on arrivera à la salle des machines et des torpilles. C’est donc là qu’on se rend.

 – Pas très cosy comme endroit, ironisa Sven.

Zenia ne prit même pas la peine de répondre. Elle se dirigeait déjà vers l’échelle et fit signe à son compagnon de passer devant pour l’éclairer pendant sa descente.

  Arrivé dans ce qui était normalement le dortoir, Sven essaya de distinguer quelque chose. Ses yeux s’habituant à l’obscurité et il n’avait rien d’autre à faire, en attendant que Zenia le rejoigne. Et surtout, il n’osait pas lever les yeux en pensant qu’elle était en robe. La peur qu’elle lui fasse la remarque qu’il se rinçait encore l’œil, était trop présente dans son esprit. L’Écorchée sauta les derniers barreaux pour atterrir à côté de son collègue. La lampe torche coincée entre les dents, elle tourna la tête pour éblouir involontairement le jeune homme. Zenia la remit dans sa main pour illuminer le chemin.

  Ils progressèrent ainsi en silence, traversant le dortoir puis ce qui devait être un réfectoire. Le sous-marin n’était pas si grand mais suffisant pour accueillir une quinzaine de personnes, c’est ce que supposait le garçon en tout cas. Parfois au sol traînaient des câbles, l’obligeant à faire attention où il mettait ses pieds. Ils se retrouvèrent devant une intersection et Zenia s’arrêta.

 – À droite, la salle des machines. Puis on ira à gauche, pour les torpilles.

 – Simple question. À quoi servait ce navire ?

 – Exploration des fonds marins, afin de trouver des gisements ou étudier les animaux.

 – Et il y avait besoin d’armes ? Je pensais les Krolt plus… Pacifiques, releva Sven.

 – C’est un sous-marin pour humain. Aucun Krolt ne pouvait se promener dans un si petit rafiot. Et déjà à l’époque, il y avait des animaux marins dangereux. Les torpilles pouvaient aussi servir à détruire des rochers pour en extraire de l’iridium, expliqua calmement Zenia.

C’était logique, pensa le chasseur. Il aimait poser des questions surtout que Zenia semblait connaître tellement de choses. Enfin, si elle avait réellement vécu avant la Grande Catastrophe et avait 300 ans, c’était normal. Tout en la suivant, il se questionnait sur ce qu’elle avait fait durant trois siècles. Comment c’était-elle occupée durant tout ce temps pour ne pas sombrer dans la folie ? À l’occasion, il espérait bien le lui demander.

  La salle des machines était en bas d’un escalier en colimaçon. L’endroit était énorme, de longues turbines occupaient une bonne partie des lieux. Sven, le souffle court après la descente, observa les engrenages, les moteurs ainsi que les hélices. Tout semblait disproportionné, tout était si gros pour un si petit navire. Mais il comprenait qu’il y avait là, plusieurs systèmes aussi importants pour la navigation que pour la survie de ses occupants. Des engins pour produire ou recycler l’oxygène, d’autres pour l’éclairage du bâtiment et enfin ceux pour permettre à l’engin de se mouvoir. C’était un modèle réduit de ce qu’il avait vu dans sa ville natale, ce qui lui apporta un pincement de nostalgie. Il allait quitter Spindelsinn, laisser son frère et ses amis derrière lui. Mais c’était pour une bonne cause, pour sauver des vies et il se raccrochait à cette idée, cet espoir.

  Zenia s’avança vers un bloc rectangulaire au milieu de la salle. De nombreux câbles d’alimentation en partaient pour rejoindre le reste des machineries. Sur le haut de l’appareil se trouvait un levier et plusieurs boutons, sûrement les commandes pour allumer le sous-marin. Sven remarqua aussi une manivelle sur le côté, ce qui l’intrigua. Il voyait là un moyen de démarrer les installations manuellement et ne comprenait pas l’utilité de sa capacité. Mais l’Écorchée apporta rapidement des explications :

 – Pour faire simple, c’est la batterie et le démarreur. En tirant sur… ce levier, dit-elle en s’exécutant, Sven remarqua qu’elle força pour manipuler ledit levier. On débloque le rotor du système. Ensuite, en tournant la manivelle, on crée l’énergie pour alimenter le système et donc, le démarrer.

Elle posa sa main sur la poignée et força pour effectuer une rotation. Mais la bielle bougea à peine et Sven comprit où était le problème.

 – Sauf que depuis le temps, c’est grippé par la rouille.

 – Exactement ! Du coup, pour débloquer tout ça, on a besoin de ton pouvoir. Tu vas envoyer de l’électricité dans le rotor : c’est ni plus ni moins qu’un aimant. Celui-ci va donc se mettre à tourner et une fois lancé, il s’auto-alimentera. Enfin, une fois qu’il tournera suffisamment vite, faudra appuyer sur ce bouton pour lancer le reste et ça se rechargera ensuite. Elle marqua une pause car elle réfléchissait. Je pense qu’au début, faudra sûrement choisir entre l’éclairage et les moteurs pour éviter de trop tirer sur la batterie. Bon. Tu es prêt ?

Sven se sépara de sa canne et s’avança pour plaquer ses deux mains sur l’appareil. Il prit une longue inspiration pour se concentrer tout en fermant les yeux. La remise en service de ce véhicule dépendait entièrement de sa capacité. Une pression sur les épaules qu’il ressentit enfin. Jusque-là, il s’en était tellement remis à Zenia qu’il n’avait pas pris conscience de l’importance de sa mutation. Il crispa ses doigts sur l’acier et libéra une première décharge d’électricité.

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