Chapitre 1 - Les lumières de la ville

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J’avais décidé de me faire belle ce jour-là.

Depuis des semaines, Lucas, trop occupé par son travail, ne m’avait pas accordé l’honneur d’une soirée entière.

Alors, j’avais sorti le grand jeu, robe bleue électrique, talons et maquillage impeccable.

Je voulais faire mentir Léa, qui dit que je suis incapable de mettre des talons sans les quitter dans l’heure pour une paire de chaussures plates.

Et puis, c’était mon anniversaire le lendemain, j’aurais préféré que Lucas m’invite le jour même, mais qu’à cela ne tienne, c’était déjà bien.

Après une heure dans la salle de bain, je ne ressemblais pas à Jennifer Lawrence, mais je faisais illusion.

Je savais que je marchais sur un fil au dessus du vide, avec Lucas. Je ne l’aurais avoué pour rien au monde, mais j’avais conscience que notre histoire était au point mort.

Après un an et demi de relation, rien ne semblait avancer. Il vivait dans son grand appartement du 15ème arrondissement, je vivais toujours dans mon taudis du 12 ème et nous sortions deux fois par semaine. J’emploie le mot ‘sortions’ mais pour être honnête, il faudrait plutôt dire ‘couchions’.

Deux fois par semaine, beaucoup moins ces derniers temps, et rarement le week-end, où, en général, il rendait visite à ses parents, à Rueil-Malmaison.

Parents que je n’ai jamais eu l’honneur de rencontrer. Il avait juste dit que sa mère travaillait pour le ministère de la culture et que son père était cadre dans un laboratoire pharmaceutique. Il y avait une photo d’eux, dans le salon de Lucas. Ils étaient assis à l’avant d’un voilier, tout sourire, masques et tubas à la main. À leurs mines réjouies, on devinait sans peine que la vie n’avait pas due être trop dure pour eux, pas comme pour ma mère.

Les premières fois que j’avais mis les pieds dans l’appartement de Lucas, je m’étais imaginé que j’allais rencontrer ce couple goguenard de globes-trotters, un dimanche midi, quelque part dans une maison immense, sur les hauteurs de Rueil. Les mois passant, j’avais renoncé à toute velléité de savoir à quoi ressemblait la bourgeoisie de l’ouest parisien.

Si j’avais regardé les choses en face, je n’aurais pas autant fait d’efforts pour me préparer ce jour-là. Je n’y serais même pas allée. Mais je suis bien obligée de l’admettre, dans la vie, j’ai une fâcheuse tendance à prendre mon élan, avant de foncer tête baissée contre un mur.

Quand je l’ai connu, Lucas n’était pas encore directeur financier chez MadjorMag, le magazine people. Il sortait d’une école de commerce payée par papa-maman mais il avait plus tendance à traîner dans les salles de concerts, en jean et baskets, que dans les salles de rédaction, en chemise Gucci et mocassins à glands.

Puis, en quelques mois, tout avait changé chez Lucas, si ce n’est sa manière de ne pas s’engager dans notre relation. Fini le post ado qui aimait la bière et les lieux underground, un Lucas nouveau était arrivé, sans doute plus conforme à l’image que renvoyait la photo de ses parents dans le salon. Il sortait beaucoup avec ses collègues de bureau, employait de nouvelles expressions comme ‘Prendre le lead’ ou ‘ASAP’ et il semblait avoir oublié qu’un jour il s’était intéressé à la musique. J’essayais de m’adapter tant bien que mal. Je prenais plus souvent des rendez-vous chez le coiffeur et je peignais mes ongles en rouge, comme le faisaient ses copines de bureau. J’avais aussi fait évoluer ma garde-robe vers quelque chose de plus féminin, mes Dr. Martens avaient définitivement été reléguées au fond d'une armoire.

Kitty, ma collègue de bureau et amie délurée, soufflait de rage de me voir faire tous ces efforts sans que jamais Lucas ne s’en rende compte. Mais Léa, mon autre copine, dit qu’on attrape pas les mouche avec du vinaigre. Et elle applaudissait devant chaque nouvelle robe ou nouvelle paire de bottes, dans laquelle j’engloutissais mon maigre salaire.

À vrai dire je n’écoutais pas Kitty parce qu’elle était célibataire devant l’éternel et que Léa, avec son Antoine, s'était posée en grande prêtresse du couple qui marche dans la durée. Et moi, c’est ce que je voulais, un couple qui dure, alors j’étais prête à tout gober en me cachant les yeux pour ne rien voir.

Depuis notre rencontre, je proposais, Lucas disposait.

C’était ainsi et jamais je n’avais réussi à renverser la vapeur.

J’aurais dû me douter que ce n’était pas possible d’aller à l’encontre des phénomènes physiques, mais tel « L'Homme De La Mancha » et ses moulins à vent, je m’acharnais à rendre notre relation possible.

Je détestais ça, et pourtant, comme une droguée au crack, j’avais besoin de ma dose de lui, de son odeur, de son rire. Je m’applatissais comme une crêpe devant la moindre de ses demandes, s’il annulait un rendez-vous au dernier moment, je répondais que ça m’était égal, persuadée qu’il me quitterait si je ne me montrais pas sous mon meilleur jour. Je faisais semblant de ne pas être jalouse, je contrôlais mes émotions et au fond de moi, j’en crevais de rage.

J’acceptais de l’accompagner dans les grands magasins, soigner son stress chronique à coup de vêtements de marque, sans que jamais il ne lui vienne l'idée de m’offrir quelque chose. Je ne lâchais pas mon téléphone mobile, au cas où il m’envoie un sms et je rapliquais dans l’heure s’il décidait de passer la nuit avec moi.

Kitty, inlassablement, me répétait depuis des mois qu’il ne me méritait pas. Mais, bornée, je continuais à prendre mon élan avant d’aller m’écraser, ce jour-là, la veille de mon anniversaire, contre le mur solide et douloureux qu’était Lucas.

Comme d’habitude, il avait choisi un restaurant loin de chez moi, mais à deux pas de son appartement.

J’avais failli le lui faire remarquer, mais je m’étais retenue, j’avais trop peur qu’il annule, en prétextant qu’il était fatigué et que traverser Paris, un soir de semaine, ne lui était pas possible.

Il exerçait un métier à responsabilités, il considérait donc que mon emploi du temps devait s’adapter au sien. J’avais fini par le penser aussi.

Je rêvais qu’il m’accorde une plus grande place dans sa vie, et pour lui prouver que j’étais quelqu’un d'exceptionnel, je m’attachais à le comprendre et à l’aimer dans le moindre de ses défauts.

En marchant en direction du métro, je me dis que peut-être, un jour, ma patience serait récompensée et qu’il aurait envie de franchir le cap et de vivre avec moi. Du moins, c’était une théorie que Léa avait souvent développée. Et Léa s’y connaissait en matière de couple.

La rame était bondée, je fixais le sol pour ne pas risquer de croiser de trop près, le regard de quelqu’un.

C’est ainsi que j’avais appris à me comporter, depuis que je vivais à Paris, pour avoir la paix et ne pas risquer de croiser la route d’un fou.

Presque tout le monde descendit à Concorde, et je pus enfin m’asseoir. À côté de moi, une dame lisait MadjorMag. En couverture, j’aperçus Christa Potter, en maillot de bain sur une plage de Saint Barth, au bras d’un homme que je n’arrivais pas à identifier. Il allait falloir que je demande plus de précisions à Lucas.

Depuis qu’elle avait joué dans la trilogie romantique Les tentations d’Agatha, j’étais fan de Christa Potter. Elle exerçait sur moi, une sorte de fascination. Elle semblait si forte et si brillante, à peine plus âgée que moi, elle menait sa carrière tambour battant et rien ne semblait pouvoir l’arrêter à Hollywood.

Comme à chaque fois que je voyais MadjorMag, dans les mains de quelqu’un ou en kiosque, je me sentais très fière et j’avais envie de dire, à qui voudrait bien l’entendre, que mon copain en était le directeur financier.

D’ailleurs, je ne loupais pas une occasion de le faire savoir à mon entourage. Et même si Lucas n’avait jamais rencontré ni ma mère, ni Léa ma copine d’enfance, ni même Paula, la comptable de l’entreprise où je travaillais, ou Fanfan, ma concierge, et bien toutes savaient, ce qu’il faisait dans la vie.

“Soon & Son, barbecue coréen de père en fils”, c’était là qu’il m’avait invitée. Je trouvais le choix un peu limite pour un anniversaire, on allait forcément finir par sentir la friture, ce qui n’avait rien de glamour pour la suite de la soirée.

À travers la porte vitrée, je jetais un oeil à l’intérieur. Il était déjà là.

Il avait l’air agité de quelqu’un qui attend depuis un peu trop longtemps.

Je vérifiai l’heure à ma montre, je n’avais que dix minutes de retard, qu’est-ce qu’il pouvait être impatient.

Depuis quelques temps, il était irritable et toujours pressé. Il subissait une pression énorme chez MadjorMag qui, à l’instar de tous les magazines papier, affichait des ventes en dents de scie.

En le voyant comme ça, remuant comme un enfant de cinq ans sur sa chaise, je me dis que je devais faire en sorte qu’il arrive à se détendre en ma présence, que c’était mon rôle de lui faire oublier ses soucis. Un jour il ouvrirait les yeux sur la patience dont je faisais preuve, et conviendrait avec lui-même, que j’étais la meilleure compagne qu’il pouvait trouver. Depuis plus d’un an et demi, à son insu, j’essayais de construire plus qu’une amourette, de tisser des liens invisibles sur lesquels nous pourrions compter plus tard, lorsque la relation passerait à la vitesse supérieure.

Je me signalai à la réception et le serveur m’accompagna jusqu’à la table. En m’approchant, je me demandais quel cadeau Lucas allait m’offrir pour mon anniversaire.

L’année précédente, pour mes 27 ans, il m’avait juste invitée au restaurant, mais ça ne comptais pas, puisque nous ne nous connaissions qu'à peine depuis six mois. Cette année, logiquement, je devrais avoir un plus beau cadeau, quelque chose qui symbolise un peu le chemin parcouru, depuis notre rencontre, du moins, je l'espérais.

Je pensais vaguement à la conversation que nous avions eu deux mois plus tôt, sur la possibilité de vivre ensemble. J’essayai aussitôt de chasser cette idée de mon esprit, même si, pour moi, c’était devenu une véritable obsession.

Je ne l’aurais avoué à personne, pas même à Kitty ou à Léa, mais vivre avec Lucas était mon souhait le plus cher. Je n’en parlais pas car je savais qu’il y avait un gouffre entre la manière dont il me traitait et ce que j’attendais de lui. Pourtant, je ne cessais d’y croire.

Aussi, un matin, au petit déjeuner, j’avais abordé le sujet avec lui. J’avais déployé tous les arguments qui me paraissaient logiques.

D’abord, j’habitais à l’est de Paris et lui, au sud ouest, il fallait plus de quarante bonnes minutes pour se rejoindre, et ce n’était vraiment pas pratique. Sans compter que nos loyers étaient faramineux et qu’à vingt-huit ans, je n’avais encore jamais vécu avec personne, il était temps. Enfin, je souhaitais de toutes mes forces savoir ce que l’on pouvait ressentir en partageant l’intimité de quelqu’un. N’était-ce pas ça l’amour, après tout, partager les petits riens du quotidien, n’avait-il pas envie de vivre cette expérience, lui aussi ?

Il s’était contenté de me regarder, un peu troublé. Alors, lasse, j’avais tenté un dernier coup de poker : je lui avais remis un double des clés de mon appartement. Il les avaient prises, et m’avait serrée dans ses bras en disant que nous terminerions cette discussion le temps venu.

Depuis, il n’en avait plus jamais reparlé et je rongeais mon frein. Ce soir là, j’aurais aimé que nous clôturions enfin cette discussion. C'est ce qui arriva, en quelque sorte.

Pourquoi tu restes plantée là, Emma? Assieds-toi, dit Lucas.

Je l’embrassai avant de glisser sur ma chaise, gênée qu’il me rappelle à l’ordre devant le serveur, qui nous tendait les menus.

Nous avions commandé rapidement.

Quand le serveur fut parti, il posa sa main sur la mienne.

Emma.

Il inspira profondément et sembla chercher ses mots.

Je fus déstabilisée par ce cérémonial. Ses yeux, bleus pâles, ressortaient, par contraste avec les mèches brunes qui encadraient son visage. Il émanait de lui, en toutes circonstances, comme un mélange d’énergie et de calme. Lucas m’avait toujours fait craquer, il était tellement beau.

J’ai une nouvelle, peut-être pas très réjouissante, Dit-il.

Je gardais le silence, je pensais savoir de quoi il allait me parler. Il allait m’annoncer qu’il partait trois semaines en détachement à Londres, à la fin du mois.

Et j’étais au courant, merci, puisqu’il l’avait mis sur sa page Facebook la veille au soir. J’aurais préféré qu’il m’en parle avant de le faire savoir à la terre entière, mais il avait sans doute jugé que me le dire de vive voix, serait plus approprié.

J’ai quelque chose à t’annoncer, c’est que...euh...on va probablement pas...euh...continuer ensemble. J’en suis très triste, mais...euh…

Je n’étais pas sûre de ce qu’il venait de dire, je ne comprenais pas bien. Je me répétai la phrase en boucle, une bonne dizaine de fois, pour essayer de l’analyser et de lui trouver un sens. Mais, en réalité, je ne saisissais pas.

C’était une blague ?

Emma ?

Je relevais la tête, comme sortie d’un songe. Je le fixai, complètement paniquée. Je sentais mes forces me lâcher, comme si chacun de mes muscles venait de fournir un effort considérable. Je n’avais pourtant pas bougé.

Je ne comprends pas, finis-je par dire.

Ecoute, on s’entend merveilleusement bien, mais il me manque le petit truc en plus, la petite étincelle, quoi. Je pense que tu t’en doutais.

Ah bon ? Tu n’es plus amoureux de moi, mais…

Pas suffisamment, je pense.

Il se recula pour que le serveur puisse poser son plat devant lui. À la table d’à côté, une vieille dame et son mari faisaient griller des morceaux de viande. La fumée et l'odeur m'imprégnaient et je sentis ma gorge se serrer, mon coeur battait dans mes tempes.

Pas suffisamment pour me projeter avec toi. Dit-il, comme s’il y avait besoin d’en rajouter.

Il fouilla dans sa poche pour en sortir un objet qu'il jeta sur la table. Le bruit sec me fit sursauter : les clés de mon appartement.

Il les poussa vers moi, sans ménagement, puis commença à manger. Il n’avait pas l’air perturbé, en fait. Comment pouvait-il continuer à se nourrir, comme si de rien n’était ?

Je restai immobile et hébétée. J’aurais voulu hurler, lui faire une scène, mais aucun son ne sortait de ma gorge. Je le regardai juste enfourner la fourchette dans sa bouche, et mâcher la viande, avec régularité.

Il était en train de me quitter et il agissait comme s’il venait de me dire que demain il allait pleuvoir.

Quant à moi, j’avais l’impression que quelqu’un venait de prendre mon coeur à pleine main, à travers mon corps, et l’avait arraché sans ménagement. J’aurai pu me jeter au sol, tant la douleur était forte. Une larme perla sur ma joue, je l’essuyai rapidement.

Je remarquais qu’il portait des boutons de manchettes à sa chemise blanche, c’était la première fois que je les voyais.

Tu sais, quand je t’ai rencontré, j’ai eu un véritable coup de coeur. Dit-il. Je savais que nous allions avoir une histoire tous les deux.

En parlant, il remit sa main sur la mienne. J’aurais voulu partir. À l’intérieur de moi, un véritable tsunami me submergeait en vagues intenses et violentes, mais mon corps restait inerte et ma voix était bloquée.

Lucas, par contre, semblait avoir besoin de s’exprimer.

C’est vrai qu’on a partagé des moments, euh, assez magiques. Londres, c’était magnifique ! Quand on est partis à Londres, à ce moment là, je pense que…

Mais tu m’as dit “ je t’aime “ à Londres.

Ma voix avait été trop aiguë, sans doute à cause de tous les efforts que j’avais fait pour parler. La vieille dame, à la table d’à côté, nous lança un regard inquiet. Lucas baissa les yeux, gêné.

Tu ne me manques pas quand je ne te vois pas.

Le coup fatal. Il devait penser que je ne comprenais pas bien ce qui se passait et qu’il fallait qu’il soit encore plus clair, au cas où je m'accrocherais . C’était comme s’il venait de m’envoyer un uppercut en pleine face. J’étais sonnée.

Je ne lui manque pas quand il ne me voit pas. Moi qui passe des soirs entiers à me demander ce qu’il est en train de faire, moi qui organise ma vie autour de nos sorties. Je ne lui manque pas, alors que je traverse Paris, deux soirs par semaine, pour que nous puissions nous voir quelques heures. Je ne lui manque pas, moi qui veux vivre avec lui, avoir un enfant avec lui, vieillir avec lui.

Emma, tu ne t’es pas rendue compte que ces temps-ci, je ne t’apellais plus trop, que je te donnais beaucoup moins de nouvelles ? Tu fais comme si de rien était, mais tu sais bien que ça fait un moment que ça ne va plus entre nous.

Si, bien sûr, mais comme tu es très occupé par ton travail, je pensais...

Je ne finis pas ma phrase. J’essayais de voir sur son visage, s’il restait quelques traces de l’amour qu’il m’avait porté ou d'un quelconque intérêt pour moi. Je voulais savoir s’il avait des regrets ou bien toute autre chose qui me confirmerait que ce n’était qu’une crise passagère.

Contrairement à ce qu’il avait annoncé au début de la conversation, il n’avait pas l’air triste. Je remarquais même, qu’il essayait de réprimer un petit sourire en coin, sans succès. Etait-ce possible qu’il prenne du plaisir à me quitter ?

Je ne comprends toujours pas, Lucas, qu’est-ce qu’il se passe ?

Il eut l’air agacé.

Depuis le début, je me tâte, voilà. Je me pose des questions, je n’ai pas ressenti de coup de foudre. Un coup de coeur oui, pas un coup de foudre. Et je te l’ai dit, quand on s’est rencontrés, je ne crois qu’aux coups de foudre. Alors après, tous mes amis m’ont dit que j’étais immature et que je devais essayer avec toi. C’est ce que j’ai fait. Mais je me suis menti. J’y ai pensé, ces temps-ci, et quand tu n’es pas là, tu ne me manques pas, je te le redis.

Pendant qu’il parlait, je me refaisais le film de notre relation. Dans ma tête, les images ne passaient pas au ralenti, comme dans les comédies romantiques, non, elle étaient en accéléré. Ça a allait très vite et ça me donnait le tournis.

Je voyais nos fous-rires du matin et la première fois qu’il m’avait embrassée, une nuit, à Montmartre. Je me souvins de tous les soirs, où j’avais accepté de le rejoindre chez lui, à vingt-deux heure passées, parce qu’il n’arrivait pas à dormir et qu’il avait besoin d’une présence. Londres, où il m’avait dit qu’il m’aimait. Et puis, moi, les yeux rivés sur mon portable, pendant des heures, me refusant de l’appeler avant qu’il ne le fasse.

Il était vrai que si Lucas n’aimait pas attendre, à l’inverse, il avait fait en sorte que je patiente beaucoup.

C’est là que les choses ont vrillé dans mon cerveau. Un truc a dû claquer à l’intérieur ou alors une connexion s’est faite d’un coup, mais toujours est-il que j’ai eu comme un déclic.

En l’espace d’une seconde, je suis passée d’un état léthargique et choqué, à une décharge d’énergie incontrôlée. Je sentais une rage folle agiter mes bras et j’avais littéralement envie de frapper Lucas. Je dus faire un effort surhumain pour calmer la violence qui m'envahissait .

Je me levai d’un bon, regardant en direction de la table voisine. La vieille dame, qui n’avait pas perdu une miette de notre conversation, eut l’air effrayée et rentra la tête dans ses épaules.

Dans un mouvement brusque, je m’emparai de la bouteille de vin qui était posée devant elle et je m’en versai une rasade directement dans la bouche.

Toute la salle s’était tournée vers moi et s’était mise à murmurer, Lucas me fixait avec les yeux grands ouverts. Sa bouche faisait un rond de stupéfaction.

Je vis mon reflet dans une glace, j’avais l’air d’une folle. Mon visage était déformé de dépit. Cette image me terrifia, je ne m’étais jamais vue dans un tel état. Voilà où j’en étais, après des mois à prendre mon élan, je m'apprêtais à foncer droit dans le mur. Je ne contrôlais plus mes gestes, pas plus que mes intentions.

Sans analyser la situation, plus dans un mouvement de panique que dans une véritable volonté de nuire, je vidai le reste de la bouteille de vin sur le tête de Lucas.

Il se recula à la hâte, mais le liquide rouge coulait déjà sur sa chemise blanche Ralph Lauren. En imaginant le prix qu’il avait dû la payer, je ressenti un mélange de honte et de tristesse.

Je me laissai retomber sur ma chaise, les épaules avachies, déçue de ne pas me sentir mieux, après ces actes incohérents. Un serveur arriva en courant et le couple de personnes âgées, de la table d’à côté, réclama le remplacement de leur bouteille.

Tu es complètement barge, c’est dégueulasse ce que tu viens de faire. Dit-Lucas, en ramassant sa veste et en poussant le serveurpour passer, sans ménagement.

C’est mon anniversaire demain, connard, t’as intérêt à payer en partant.

Ma voix était à peine audible, je me sentais vidée de mes forces.

Dans le restaurant, régnait un silence de mort. Lucas se dirigea vers la caisse et régla l’addition, ainsi que la bouteille que j’avais emprunté à la table voisine .

EMMA CARLAN 21:24

Alerte rouge. Je viens de me faire larguer.

LEA IOANNIS 21:25

T’es où ?

EMMA CARLAN 21:25

Soon & Son à Grenelle. Il y a eu un drame.

LEA IOANNIS 21:27

J’arrive. Si tu l’as pas tué, c’est moi qui vais m’en charger !

Léa avait garé sa voiture en double file devant le restaurant. En entrant, elle m’avait tout de suite repérée, affalée sur ma chaise. Elle s’était alors tournée vers le serveur, en marchant dans ma direction :

Et l’autre enculé, il est où ?

Pour toute réponse, le jeune homme baissa les yeux, dans un silence gêné.

Le patron rappliqua, dans la seconde, inquiet de voir une nouvelle crise se profiler à l’horizon. Il nous demanda de quitter les lieux, en chuchotant presque, arguant qu’il avait déjà été gentil de me laisser attendre la venue de mon amie ici. C’est vrai qu’il ne m’avait pas mise à la porte, seule sur le trottoir.

Léa m’aida à me lever et à marcher jusqu’à sa voiture, je tremblais comme une feuille.

Le patron, soulagé, referma derrière moi, alors qu’entre deux sanglots, je tentais de m’excuser de mon comportement et le remerçiais de tout ce qu’il avait fait.

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