IV - Apocalypse

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  J’étais encore à bonne distance du dôme et pourtant je contemplais sa masse imposante avec une certaine admiration.

  Celui-ci, percé de mille plaies béantes, touchait de chaque côté les abords de deux quartiers jumeaux et symétriques. Il occupait le centre de ma vision, dans toute la largeur de l’esplanade gigantesque qui me faisait face derrière la barricade effondrée. Au moins dix compagnies de chars pouvaient marcher de front vers son imposante silhouette. Un lieu symbolique à n’en pas douter. Un lieu de célébration martiale et de grandeur épique.

  Maintenant, il concentrait à ses abords et en son sein les dernières poches de résistance, éparpillées auparavant et qui cherchaient à se regrouper. La majorité des forces rebelles restantes s’y trouvaient rassemblées et les troupes survivantes de la barricade quittaient cette dernière pour tenter de s’y réfugier.

  Les retardataires étaient abattus sans pitié. La résistance s’effondrait devant moi, et mes guerriers. Nous écrasions les corps sous le ventre de nos blindés dans une pulpe sanglante.

  Dans les intercoms, j’entendais les cris d’excitation des groupes de combat et des chefs d’escouades des équipages de blindés comme le mien. Je sentais leur joie, et même mon véhicule semblait rugir de bonheur.

  Je ressentais au plus profond de mon âme l'exaltation de mener l'assaut. Savoir mes soldats me suivre et combattre était un sentiment incomparable que rien n'avait jamais égalé. Nous étions des guerriers, et cette fierté était la marque de notre identité, la force de notre race et de l'empire. Les rebelles ne pourraient jamais s'y opposer, en dépit de la vaillance que j'avais tendance à leur accorder.

  Grâce aux communications que je recevais des échelons supérieurs, je savais que les combats se succédaient tout autour de la zone et rivalisaient d'intensité. Cependant, j'avais le sentiment qu'ils se déroulaient dans des secteurs bien plus dégagés et rencontraient moins de résistance.

  Visiblement, la protection du dôme revêtait une importance vitale pour l'adversaire. Mais en y concentrant ses forces, l'ennemi soulageait nos troupes dans les autres secteurs et je le vivais à la fois comme une bouffée d'air frais pour notre action, et comme une fierté de savoir que nous étions engagés au plus fort des combats.

  La gloire est une maîtresse volage, je ne tenais pas à ce qu'elle m'échappe, et ma détermination n'en était que plus forte.

  Les mâchoires se refermaient. Toutes les unités finirent par converger vers le dôme dans un front continu qui progressait inexorablement sans marquer d'arrêt. La résistance des rebelles n'était plus que sporadique. Petits groupes de combattants qui se battaient et succombaient les uns après les autres comme on mouche des chandelles.

  Le courage désespéré des causes perdues. Il fallait leur reconnaître un certain panache. Ils ne demandaient pas une grâce qui ne leur serait de toute façon pas accordée… ou tout du moins avec parcimonie. Cette campagne devait aussi servir d'exemple.

  "Fini de faire les fiers", pensais-je.

  Enfin je le croyais, car les mêmes mots repris par mes troupes retentirent dans mon habitacle, relayés par mon système audio. Je ris doucement… ils me suivaient et ressentaient la même fierté, le même plaisir. L'heure de la mise à mort.

  Le dôme était juste devant moi. Immense structure de verre et de métal. Ultime rempart de troupes rebelles réfugiées à l'intérieur attendant la mort inévitable. Il était temps d'en finir.

  De nouveau la voix du chef des opérations " A toutes les unités ! Stop. Arrêtez votre progression. Suspendez le feu !"

  Le temps semblait figé. Suspendu aux fils d'une volonté supérieure.

  J'observais sur les écrans la position des troupes, celles des blindés de mon escadron dont l'élan avait été brusquement arrêté. Je retenais mon souffle. Respirais doucement. J'attendais !

  Les tirs ennemis avaient cessé, eux aussi, et un silence glacé régnait tout autour de nous.

  Une dernière négociation ? Une offre de clémence ? J'en doutais. Plutôt la volonté de faire comprendre que la fin était là, de faire peser sur les rebelles tout le poids de la défaite et la terreur du châtiment.

  Et enfin l'ordre attendu : "Pour l'empire, pour la gloire, à toutes les unités Feu ! En avant !"

  "Escadron en avant! Feu!" j'avais hurlé à plein poumon…

  Tous les blindés chargèrent à l'unisson en faisant feu de toutes leurs armes. Dans le ciel, les chasseurs-bombardiers lâchèrent leurs chargements de mort en piquant sur le dôme dans une sarabande de bruit et de lumière. Les troupes au sol se jetèrent elles aussi à l'assaut en hurlant.

  Je vis tout.

  Les impacts crevèrent ce qui restait du dôme. Le verre éclatait en milliers d'éclats, comme des bulles de savon qui irisaient le ciel de couleurs chatoyantes mais mortelles. Les armatures métalliques se tordaient comme des brindilles sous les coups, et la construction se délitait sous mes yeux en s'affaissant autour de la structure centrale. A l'intérieur du dôme, ou de ce qui en restait, des boules de feu embrasaient l'atmosphère, dévorant les rebelles dont je voyais les corps se tordre dans les flammes.

  Rien ne semblait pouvoir survivre. Et pourtant, du vaste réseau de tranchées entourant l'édifice, des barricades ceinturant le plus grand des vestiges au milieu du dôme, des tirs jaillissaient toujours.

  Avec mes canons secondaires je balayais furieusement les tranchées sur toute leur longueur. Autour de moi, tout le monde faisait de même. J'observais les impacts qui pulvérisaient dans des gerbes écarlates les rebelles qui avaient le malheur de lever la tête ou de simplement se trouver sur leur passage.

  Portés par une frénésie guerrière, que je ressentais moi aussi, les soldats des troupes au sol se ruaient en avant. Les corps s'effondraient les uns sur les autres, mais quand l'un tombait, un autre surgissait pour le remplacer. Rien ne pouvait résister à cet assaut.

  Une à une, les tranchées étaient envahies, se remplissant presque jusqu'au rebord de cadavres et de sang. Vu du ciel, le spectacle devait ressembler à un réseau de veines et d'artères dirigé vers un cœur palpitant de bruit et de fureur.

  Je me risquais à ouvrir l'écoutille et sortis la tête. Aussitôt l'odeur âcre de l'air emplit mes poumons malgré les filtres de mes narines, et le bruit assourdissant envahi mes oreilles. Les cris de souffrance et de victoire, les bruits des impacts transperçant les chairs, tout se mêlait dans une symphonie chaotique mais puissante, saturant mes sens mais exaltant mon esprit.

  Je refermais l'écoutille. Mon escadron tout entier se lançait dans les tranchées derrière moi et nous nous enfoncions jusqu'aux dernières "fortifications", si on pouvait donner ce nom aux obstacles pulvérisés qui s'étalaient devant nous. Nous passions au dessus des défenses, traversant sans effort les tirs qui s'écrasaient comme des insectes contre nos blindages, écrasant des rebelles, pulvérisant des structures déjà ravagées par les flammes.

  Nous avancions inexorablement, sans ralentir, tout en tirant de toutes nos armes, de même que les soldats autour de nous.

  Les rebelles étaient encerclés. Quelques barricades fragiles, collées autour de bâtiments à moitié détruits, demeuraient seules en place, entourant de leurs tristes vestiges la structure centrale. Les cadavres de ceux qui n'avaient pas réussi à se mettre à l'abri à temps y restaient accrochés de leurs mains ensanglantées.

  "Jusqu'au bout ils se battront, et jusqu'au bout nous avancerons"

  C'était leur dernier effort, et de nouveau je me surpris à leur accorder un certain panache, en reconnaissance de leur courage… je savais pourtant pour l'avoir déjà vécu que ce n'était pas vraiment exceptionnel. J'avais vu d'autres combattants, sous d'autres cieux, sur d'autres champs de bataille, dans la même situation, s'avérer incapables d'accepter l'inévitable.

  Je regardais autour de moi. Le feu ravageait tout. Une épaisse fumée s'élevait dans le ciel qui enroulait ses volutes autour de la structure centrale en emportant les cris des morts.

  Toujours plus de feu, toujours plus de chaos… J'étais comme hypnotisé par le spectacle que me renvoyaient les moniteurs. Mes cœurs tambourinaient dans ma poitrine, jusqu’à bientôt couvrir les autres bruits, un sourire figé sur mes lèvres.

  Droit devant moi, tirant sans discontinuer, je vis soudain un groupe de combattants ennemis. Je pouvais presque sentir leur épuisement et leur désespoir dans leurs tirs désordonnés.

  D'un geste, j'orientais le canon principal sur cette nouvelle cible et j'observais du coin de l'œil d'autres blindés faire de même. Je zoomais sur la cible et le visage blafard et couvert de suie et de sang d'un rebelle remplit soudain mon champ de vision. Pendant un bref instant, je crus qu'il me fixait, les battements de mes cœurs synchronisés sur le sien.

  J'appuyais sur la commande de tir… un bruit puissant… une lumière aveuglante…

  Plus de visage devant mon regard.

  Pulvérisé.

  Plus que de la fumée, noire et lourde. Nauséabonde malgré le filtrage de l'air de mon véhicule, mélangeant l'odeur des bâtiments en feu, des corps carbonisés et de ceux qui pourrissaient tout autour exposant leurs entrailles.

  Je pris alors conscience du silence autour de moi.

  C'était fini.

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