III - Réaction

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  Mon euphorie martiale fut de courte durée et je fus subitement coupé dans mon élan.

  Le voile de poussière à peine dispersé, les tirs ennemis avaient repris en force et en intensité fauchant les troupes au sol avec une énergie renouvelée.

  Devant moi plusieurs silhouettes amies s'écroulèrent brusquement, fauchées en plein élan entre deux positions. Deux soldats parurent s'évaporer dans des nuages organiques, certainement touchés directement par du gros calibre. Pas bon du tout. Il n'y avait pas que des armes légères en face… Un frisson glacé me parcouru soudain en prenant conscience de mon exposition.

  L'alarme de proximité se mit soudain à rugir. L'éclairage fut pris d'une frénésie rouge sang et un étau glacé enserra ma poitrine. Son énergie détectée trop tard, sans doute à cause des interférences générées par les débris et la poussière, un missile tiré de la barricade fonçait droit vers moi.

  Je n'eus que le temps d'un souffle pour réagir. Un virage serré et brutal sur la gauche en accélérant sauvagement… mon blindé bondit en avant, tapant droit dans un muret branlant et écrasant presque un groupe de nos propres soldats… presque ! Mais le missile toucha de biais, raclant mon flanc droit, arrachant des plaques de blindage en explosant dans une boule de lumière aveuglante.

  Après le flash, l'obscurité. Toutes lumières éteintes dans l'habitacle, je me sentais projeté dans tous les sens, heurtant mes instruments avec une violence inouïe. Puis le silence et l'immobilité, véhicule arrêté, pendant ce qui me sembla une éternité, même si elle ne dura en fait qu'un instant. Grâce à mon casque, aux protections de ma combinaison de combat et aux amortisseurs de chocs intégrés à la structure, je n'étais que légèrement contusionné… sur tout le corps cependant.

  J'étais stoppé. En plein milieu du combat, à la pointe de l'assaut, et derrière moi l'avance de nos troupes, chars compris, était elle aussi stoppée, comme paralysée. Le réseau intercom était saturé des communications des chefs d'escouades hurlant des ordres frénétiques. D'autres soldats s'écroulaient pendant que je me remettais du choc et un autre missile ne tarderait pas à surgir pour terminer le travail.

  Finalement, mon orgueil était en train de me tuer.

  J'étais glacé.

  La sueur coulait le long de mon visage et dans mon dos. Toutes les lumières de l'habitacle et les écrans s'étaient éteints. Il faisait sombre autour de moi, et seules les lumières des systèmes vitaux de survie clignotaient de leur lueur violette et fantomatique, projetant un semblant de luminosité dans cette caverne obscure.

  Pendant un instant, mon esprit confus m'imagina perdu dans un endroit inconnu. Au dehors, les bruits du combat devaient être assourdissants, mais je n'en percevais plus que des sons étouffés. Des tirs d'armes légères continuaient à frapper mon blindage dans un staccato de petits chocs et, alors qu'un instant plus tôt je ne ressentais que l'exaltation du combat, maintenant j'étais effrayé… au bord de la panique.

  Pour la première fois, je pris conscience de la prison mortelle que constituait mon blindé.

  Pas le temps de rêvasser, plus le temps pour la peur… Le souffle court et saccadé je me démenais pour faire repartir tous les systèmes, essayant de contrôler la panique que je sentais monter en moi. A tâtons, je trouvais sous mes doigts le bouton d'ouverture de la trappe de vision de secours. Un bruit sec et un rayon de lumière jaillirent juste devant mes yeux, sublimant les particules en lévitation alentour.

  A l'extérieur, toujours le chaos, tout au moins d'après ce que je pouvais en voir. Les tirs adverses s'abattaient toujours sur les escouades malgré leurs couverts et plusieurs soldats gisaient sur le sol devant moi.

  A ce moment précis, je remarquais l'éclair de départ d'un deuxième missile sur ma droite. Jamais je n'avais senti la mort à ce point, arriver si vite et de manière inexorable… Mais, inexplicablement, le missile passa loin au dessus de ma tourelle et explosa contre la façade vérolée d'un autre bâtiment. Je ne réalisais pas tout de suite… jusqu'à ce que j'entende le sifflement strident des réacteurs de notre chasse de couverture. Un de nos chasseurs avait ciblé le tireur et en le détruisant in extremis avait dévié son tir à coup sûr mortel.

  J'avais tendance à oublier que si nous étions le poing, la chasse veillait sur nos assauts comme une mère sur ses petits. Ce fut comme un électrochoc. Il fallait à tout prix sortir de cette situation. Je continuais fébrilement à m'acharner sur la commande de démarrage, sans succès… Il fallait que je me calme. Respirant à fond et lentement je recommençais la séquence plus lentement et, dans un soupir, le moteur reprit enfin vie.

  Tout s'enchaîna alors très vite. Les systèmes de nouveau opérationnels, mon blindé s'ébroua et les stabilisateurs de gravité rétablirent l'équilibre.

  "Peloton sigma, en avant cible Alpha 1 sur vecteur 3.1. Feu à toutes les unités" je criais dans l'intercom d'une voix blanche mais ferme. "Attention aux lances missiles ! Saturez la cible".

  Tout autour de moi, les éclairs des départs de coups me signifiaient que l'ensemble des blindés avait ouvert le feu sur l'objectif désigné par mes soins. Dans le même temps, la chasse de couverture faisait pleuvoir un déluge de fer et de feu sur les troupes ennemies embusquées.

  Personne ne pouvait survivre à un tel enfer.

  Je retrouvais mon énergie et mon exaltation… et c'est à ce moment que je remarquais qu'un liquide chaud et poisseux coulait dans mon œil droit. Je l'avais occulté jusque là mais la douleur envahit ma tête, mon corps, comme si j'avais été malaxé dans une mâchoire monstrueuse. J'accueillis cette douleur comme un signe du destin. J'étais bien en vie et en rogne.

  Les moniteurs se rallumèrent à l'unisson, juste à temps pour détecter l'énergie d'un nouveau missile… Ainsi il y avait encore quelqu'un de vivant en face.

  Un éclair fulgurant sur ma gauche. Le blindé de mon adjoint explosa dans une gerbe éblouissante. Un compagnon de cent combats. Disparu comme tant d'autres avant lui.

  Tout de suite j'aperçus du coin de l'œil un de nos chasseurs qui piquait sur la barricade, crachant le feu de toutes ses armes… Mais aussitôt il parut s'arrêter en plein ciel, comme happé par une main gigantesque et explosa soudain en milliers de morceaux de métal brûlant.

  Pas d'éjection…

  Une fureur glacée m'envahit. D’un geste rapide sur le tableau de bord, j’actionnais les canons auxiliaires et rechargeait le principal. Je faisais feu de toutes mes armes. Mes tirs et ceux de mon escadron, pelotons après pelotons, frappaient le sommet de la structure, obligeant l'ennemi à garder la tête baissée.

  La fumée envahit l’écran devant mes yeux. Je savais que je faisais mouche. Un signal retentit indiquant que le principal était prêt. J’ajustais ma cible avec soin…

  Une respiration – souple et profonde.

  Pas d’hésitation… Feu !

  Le choc du recul. Un éclair bleu jaillissant droit vers la barricade. Et un spectacle dantesque et total… Une pyrotechnie digne des dieux !

  Une béance lumineuse apparut sur les défenses adverses, enfla démesurément dans un silence surréaliste, et soudain, l’explosion, grandiose, magnifique… dispersant les protections de fortune dans toutes les directions. Puis l’onde de choc acheva de disperser les débris pulvérisés… béton, métal, et corps désarticulés et démembrés dans un ballet grotesque et indécent. Les flammes aussi, grandes, majestueuses, impitoyables. Élément de pureté virginale dans cette débauche de mort…

  Le souffle de l’explosion revint vers mon blindé, faisant trembler la structure et grésiller mes moniteurs. Sans perdre un instant je fis rugir mon moteur et fonçais droit sur la barricade…

  « Escadron derrière-moi ! A tous les pelotons – en avant ! »

  A ma suite, je sentis les troupes s’élancer au pas de course. Sur les côtés je vis les mâchoires de l’assaut se déployer vers l’avant dans un élan irrésistible. Hommes à pieds et blindés, et dans les airs des chasseurs bombardiers déversant leurs chapelets de mort.

  Je sentais, sans les entendre, les cris des soldats, le grondement des moteurs, le bruit strident des propulseurs des aéronefs. Je sentais la joie et l’exaltation de voir la voie dégagée.

  Plus rien ne faisait obstacle désormais. Des rues adjacentes jaillissaient d’autres blindés et soldats qui se regroupaient pour converger vers l’objectif principal, le dôme. La barricade était éventrée et la foule des assaillants se déversait en continu entre les lèvres béantes de son corps éventré.

  Le dôme était maintenant tout proche. A ma portée. Il rassemblait les reliques d’une lointaine époque. Artefacts et structures anciennes. Derniers symboles d’une civilisation antique qui avait fait preuve d’une certaine magnificence et de prouesses architecturales étonnantes.

  Sous cette immense bulle de verre et d’acier étaient concentrés les derniers vestiges d’une grandeur éteinte. En son centre trônait son symbole le plus éclatant, comme un gardien veillant sans fin sur une gloire déchue. Sur un passé maintenant livré aux flammes.

  C’était un musée… autrefois ! Aujourd’hui ce n’était plus qu’un champ de bataille.

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