II - Euphorie

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  Je respirais fort, mon corps s'agitait. Je commençai à transpirer. Devant mes yeux, les escouades échangeaient des encouragements supplémentaires avant l'assaut.

  La voix du chef des opérations surgit soudain dans les communications pour annoncer le début de l’attaque.

  Avais-je peur ? Evidement !

  Mais l’excitation avait pris le pas sur le reste de mes émotions. Je n’avais plus le temps de me poser des questions concernant ma survie… j’avais un boulot à faire.

  Le blindage prêt à encaisser, les canons automatiques secondaires activés, je lançai mon blindé qui grondait en suivant les troupes.

  Mon regard était concentré sur les informations transmises par les senseurs. Mes oreilles étaient comme animées d'une vie propre, attentives aux moindres bribes d'information qu'elles pouvaient capter.

  La cité, autrefois grouillante de vie, brillante de ses hautes tours de verres et véritable centre technologique, n’était plus que l’ombre d’elle-même.

  A chaque coin de rue, des bâtiments réduits en cendres répandaient leurs pathétiques débris qui tapissaient le sol. Les tours mutilées ouvraient leurs structures béantes sur un monde chaotique ou penchaient dangereusement, prêtes à s’écrouler au moindre changement de leur fragile équilibre. Le verre brillait en millions d'éclats argentés, rivières de diamants scintillantes aux éclats acérés.

  Au fur et à mesure de notre avancée, la dévastation montait d’un cran.

  La rue était large ; une importante artère pour la circulation vers le centre de la cité, mais l’accumulation des destructions réduisait toute perspective. La sensation d'étouffement s'accentuait au fur et à mesure de notre progression et l’habitacle de mon blindé me semblait en comparaison bien plus accueillant malgré son encombrement.

  Plus un seul bâtiment ne demeurait intact. Les façades aveugles étaient grêlées d’impacts. Ca et là des taches sombres sur le sol signalaient la présence de sang séché auréolant des corps pourrissants. Amis ou ennemis, unis dans la même destinée, parfois mêlés dans des étreintes obscènes.

  La désolation était totale, succession de piles de matériaux et de tas de poussière mélangés à des entrailles. Des flammes couvaient sous les débris et d’autres léchaient des façades éventrées. La fumée formait un voile opaque que les soldats traversaient avec prudence, vague formes indistinctes.

  Insidieusement, petit à petit, et en dépit des filtres, une odeur de chaire brûlée commençait à atteindre l’habitacle…

  « Rien de nouveau, et puis, ce n’est pas si désagréable… »

  Cette idée me surprit, je ne m’y attendais pas. J’avais déjà vu des corps brûlés, et à chaque fois cela m’avait écœuré. Mais à force, je m’y étais habitué. Penser apprécier cette odeur me troubla donc un court instant, mais ce n’était pas le moment de s’interroger.

  Je pensais mon action juste et donc finalement, ce sentiment semblait logique étant donné les circonstances.

  L’Empire avait réussi à faire sortir Prima de son état primitif pour élever sa civilisation à un niveau supérieur de développement technologique, et maintenant c’était un brutal retour en arrière. Par la faute des rebelles… Je n'éprouvai pas de pitié. Juste un vague sentiment de gâchis. La chance donnée à cette planète avait été gaspillée par ses habitants. Il n'était que justice qu'elle paye le prix de sa rébellion.

  Tout au long de la rue, les carcasses de transporteurs et autres vaisseaux civils, jonchaient la route. Certains mêmes, étaient encastrés dans les tours. Mon blindé les repoussait comme de la poussière sur une veste, du revers de la main. Ils avaient été utiles en couverture de l'attaque. A présent, leurs pauvres débris témoignaient de la vacuité des espoirs des rebelles.

  Les senseurs ne détectaient toujours rien, et le groupe s’enfonçait de plus en plus dans ce chaos au calme insupportable.

  « Allez, on sort de son trou… »

  Les soldats s’arrêtaient régulièrement pour examiner les bâtiments susceptibles d’abriter l'ennemi. Une embuscade était prévisible à chaque coin de rue, recoin sombre ou entrée dévastée. Je suivais leur progression avec attention, prêt à réagir en soutien, mais aussi à riposter en cas d'attaque directe.

  Mes mains, posées sur les commandes de tirs, me démangeaient. Je ne saurais dire si c’était à cause de l’excitation du combat à venir ou de l’angoisse du chaos attendu.

  Une chose était pourtant certaine : dans ce blindé, j’étais en sécurité. Je ne cessais de me le répéter.

  Le moteur ronronnait doucement dans un bruit apaisant qui brisait un peu le silence lourd de menaces qui régnait autour de mon véhicule. Les soldats progressaient presque sans bruit et la tension était palpable ; aussi épaisse que de la poix. Le monde semblait engourdi, mais prêt à se réveiller de sa léthargie mortelle à tout moment.

  Au bout de plusieurs minutes interminables, nous pûmes enfin apercevoir la fin de la rue, et avec elle, le vrai début de la mission. L’image sur le moniteur montrait une haute barricade, faite de carcasses de véhicules calcinés et de morceaux de murs écroulés. Alors que je zoomais sur l'écran, je détectais un mouvement furtif dans deux bâtiments de part et d'autre de la rue, à chaque extrémité de la barricade.

  Chacun des immeubles était renforcé de plaques métalliques au niveau du rez-de-chaussée. Comme des panneaux publicitaires indiquant la présence de l'ennemi.

  « Franchement, marquez ‘Nous sommes ici’, et le tableau sera complet. ». Vraiment pitoyables ces rebelles, si évident comme piège.

  Les chefs d’escouades avaient déjà réagi et donnaient les ordres requis à leurs soldats qui se mirent aussitôt en position.

  Je reçu moi aussi un ordre de mon chef d'escadron et plaçais mon canon en ordre de tir vers la structure blindée de droite. J'avais choisi d'instinct celle-là qui me semblait plus menaçante, et pour tout dire je n'avais pas attendu l'ordre pour réagir. L'expérience sans doute, ou alors l'impatience d'engager le combat.

  Un sourire se dessina doucement sur mon visage.

  « C’est parti. »

  Soudain, l'un des chefs d'escouade rugit le mot contact dans l'intercom et l'ordre de tir suivit immédiatement.

  Le chaos se déchaina.

  Mon canon tirait sans interruption sur le blindage et je suivais toute l’action via mes moniteurs dont l'image tremblait fébrilement à chaque coup.

  D'autres blindés avaient ouvert le feu, soit sur la barricade principale, soit sur les blindages de l'autre bâtiment. Un tir de soutien s'ajoutait au mien. Ma cible était illuminée et déchirée par des impacts multiples. Bien à l'abri dans mon habitacle je profitai de l'excitation du combat tout en restant concentré.

  A l’extérieur se déroulait une scène bien différente.

  La rue s’illumina des tirs ennemis partis des façades éventrées et de la barricade au loin.

  Instantanément, les soldats se mirent à couvert. Chaque véhicule, chaque bloc de maçonnerie leur offrait un semblant d'abri. Les flancs de mon blindé servaient aussi de refuge à quelques soldats.

  Les tirs ennemis ricochaient sur mon blindage en un staccato fébrile mais, pour moi, inoffensif… je savais pourtant qu'il n'en était pas de même pour les soldats qui s'abritaient autour de mon véhicule.

  En réaction, et pour leur permettre de se dégager vers un couvert plus sûr, je déclenchais mes canons secondaires à tir rapide en arrosant la barricade d'où j'avais vu les éclairs des départs de coups.

  Des étincelles et des traits de lumière rouges virevoltaient sur celle-ci, soulevant la poussière et en grignotant la structure comme un monstrueux rongeur.

  Mais les rebelles avaient quand même du répondant. Un des soldats à proximité eut le malheur de relever la tête trop tôt de son couvert et fut atteint d’un tir en plein visage. Il tomba comme un pantin sans ficelles dans une gerbe de sang, d'os et de cervelle mêlés. D'autres, touchés en plein mouvement, semblaient voler dans les airs et retombaient sur le sol dans des positions grotesques.

  Devant mon blindé, un soldat était agenouillé tête baissée, et mon scope avait une vue directe sur la barricade à travers sa poitrine béante. Pas ragoûtant. Mais pas pire que de finir brûlé dans un blindé. Au moins, c'était rapide.

  Les tirs des rebelles étaient anarchiques. Des tirs d'interdiction, visiblement faits pour ralentir l'assaut et baisser les têtes. Mais énergiques. Etre touché relevait donc plus de la malchance que de la précision du tireur.

  Cependant, à force de mitrailler dans tous les sens, le déluge de projectiles allait finir par payer et causer de lourdes pertes.

  Je me disais qu'il fallait faire avec, mais que je pouvais essayer d'en atténuer les effets en me concentrant sur les façades. Dans mon intercom, je donnais des directives aux autres blindés et décidai de me concentrer sur ma cible initiale d'où partait un grand nombre de tirs.

  Je redirigeais les canons automatiques et concentrais mon feu.

  Les rebelles me prirent alors directement pour cible, mais cela se réduisait à des « tics-tics », qui ne me détournaient pas de mon objectif, pendant que sur les écrans, les soldats se recroquevillaient derrière les murs. En fait je ressentais une bouffée d'orgueil. J'avais clairement été identifié comme un objectif majeur. Une sorte d'hommage en quelque sorte pour le danger mortel que je représentais.

  Ravageant la première façade, les canons firent tomber deux corps réduits en charpie aux pieds du bâtiment. Même avec ces protections, les plaques de renforcements étaient trouées aussi facilement que du papier.

  Les tirs cessèrent et l’escouade la plus proche entra dans le bâtiment pour nettoyer ce qu’il restait. Les cris se mêlèrent et d’autres rebelles tombèrent à travers les ouvertures des fenêtres. Un autre chef d’escouade me demanda de couvrir ses soldats pendant qu’ils se préparaient à investir le deuxième bâtiment.

  « Désolé, mais j’aimerais qu’on avance. »

  Alors que je pointais le canon principal, je me surpris à fredonner, essayant de coller au rythme des tirs qui ricochaient. Tic tac, tac tic, tic toc… presque une mélodie. Il ne fallait pas que je me laisse aller à l'euphorie, à l'ivresse du combat. C'est toujours dans ces cas là qu'on fait une dernière erreur… fatale !

  Sur le moniteur, le viseur se cala sur la cible. Ma respiration s’était accélérée sous mon masque et le débit du fluide respiratoire s'était ajusté automatiquement. La température de l'habitacle avait augmenté sensiblement, tant à cause de la chaleur de mes tirs et de l'échauffement des armes, que de celle de mon propre corps.

  Je me souvenais de Lexus. De son climat chaud et humide qui me manquait terriblement sur cette planète au climat si froid et capricieux. Il fallait en finir, et vite, je voulais brusquement terminer cette guerre et rentrer chez moi.

  Soudain je vis une ombre se précipiter vers mon char, sur la droite, et je réagis instinctivement en faisant pivoter mon véhicule dans sa direction et en avançant brusquement. Un choc mou, un bruit sourd transmis par les senseurs audio. Le corps de l'ombre venait d'éclater sous mes stabilisateurs antigrav comme une grenade trop mûre. Trop près, beaucoup trop près.

  Dans un sentiment d'urgence irrépressible, je fis feu de nouveau sur la façade dévastée.

  Pendant un bref instant, l'extrémité de mon canon principal parut comme relié physiquement à ma cible par un arc de lumière bleue intense auréolé de poussière.

  Le temps ralentit. Une cloque monstrueuse apparut sur la façade touchée et cette dernière commença à se fissurer dans des motifs zigzaguant. Puis, en silence, cette cloque explosa dans une gerbe de débris mêlant corps et matériaux dans une arabesque grotesque.

  A cet instant, seulement, je pris conscience du bruit terrible qui parvenait à mon cerveau avec un temps de retard. Les flammes dévoraient tout le bâtiment et une multitude de masses noires et fumantes se mirent à tomber devant moi. Les corps carbonisés des adversaires qui s'écrasaient au sol et éclataient brutalement en répandant leur matière morte tout autour des impacts.

  Le chef d'escouade devant moi arrêta son avance. Un nuage de poussière obstruait la vision des troupes au sol malgré les systèmes intégrés à leurs casques.

  Pour moi rien de tel. Mes senseurs optiques détectaient toujours les mouvements ennemis. Je transmis les informations à mon escadron tout en arrosant à nouveau la barricade de mes armes secondaires.

  Les tirs ennemis cessèrent pendant un bref instant et j'observais alors nos soldats qui en profitaient pour accélérer leur progression et se repositionner.

  Je me sentais invincible.

  J'avais oublié le reste des éléments blindés qui avançaient de concert avec moi. J'étais la pointe de la flèche, le destructeur de mondes et tout reposait sur mon action… Toutes mes peurs s'étaient évanouies. Je ne voulais plus qu'une chose, avancer encore et hâter la fin.

  Sans attendre plus longtemps, j’augmentai ma vitesse et lançai mon blindé en avant afin de percer, non, de pulvériser les défenses rebelles. Si les troupes au sol devaient constamment balancer entre prudence et prise de risque pour avancer, pour ma part je n'avais pas ce genre de préoccupations triviales et ne m'en souciais pas.

  J'ordonnais à l'escadron de me suivre, et j'entendis les chefs de pelotons relayer mes ordres avec, me semblait-il, la même excitation que moi.

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