Chapitre 89 : mercredi 3 août 2005 (2ème partie)

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Le soir

Quand Lawra, Maureen et le petit Kevin arrivèrent à l'appartement de Mickaël, les trois garçons avaient pris place dans les chaises, une bière à la main, devant la fenêtre ouverte. Ils les saluèrent d'ailleurs alors qu'elles montaient le petit escalier.

- Alors, vous bronzez ? demanda Lawra en entrant.

- Oh, tout doux, la Dublinoise..., fit Sam. On a bossé, nous, on n'était pas en vacances aujourd'hui.

- Pourtant, on dirait, à vous voir...

Mickaël s'était levé et présenta Sam et William à Lawra. Puis celle-ci demanda :

- C'est quoi, votre bière ?

- De la Kilkenny, grimaça Sam. Paraît qu'il faut boire irlandais, en ce moment.

- J'ai aussi de l'écossaise, si tu veux goûter, Lawra, proposa Mickaël alors qu'il enlaçait tendrement Maureen pour l'embrasser.

- Merci, répondit Lawra. J'en veux bien une.

Le jeune homme se dirigea vers le réfrigérateur, en sortit une bouteille.

- Tu veux boire quoi, ma douce ?

- Un jus de fruits, s'il te plaît. Si on va au pub... Je boirai une bière là-bas. Ca va les garçons ? ajouta-t-elle en faisant la bise à William et à Sam.

- Ouais, Princesse, répondit ce dernier. T'as un lit digne d'un palace, maintenant...

- Merci ! Plus de ressort qui grince...

- Plus de sommier défoncé... Tu devrais l'essayer ! lança William.

- Maintenant ? demanda Maureen en ouvrant de grands yeux.

- Si vous voulez... On peut vous laisser, dit Sam avec un regard malicieux. Et on emmène Lawra et le petit manger.

- Non, non, on va vous accompagner, répondit Maureen. On aurait trop peur !

- Pour Lawra ? demanda William.

- Non, pour vous ! répliqua Maureen.

**

- C'était une chouette soirée, n'est-ce pas ? dit Maureen en rentrant chez Mickaël, après avoir raccompagné Lawra et alors que William, de son côté, reconduisait Sam chez lui.

- Sam était bien allumé... Heureusement que Lawra était prévenue ! sourit Mickaël.

- Qu'est-ce qu'on a ri ! renchérit-elle.

- Ca, c'est rare qu'on pleure avec eux...

- Avec toi aussi ! Tu n'es pas en reste !

Mickaël sourit :

- Tu sais quoi ?

- Non ?

- Je me ferais bien un petit whisky. Tu en veux une goutte ?

Maureen hésita un instant, puis accepta. Ils s'installèrent au salon. Mickaël s'accroupit devant le placard et réfléchit. "C'est comme de choisir un thé, ou un vin, pour lui... Tout entre en jeu. Ce que l'on vient de manger - et même de boire ! -, l'atmosphère, l'heure qu'il est, si on est tous les deux ou pas...", songea la jeune femme en l'observant. Mickaël soupira. Il était très tenté par un whisky d'Oban, mais la bouteille d'Al lui faisait aussi de l'œil. Il ne voulait pas boire les deux, d'ailleurs, ils n'iraient pas ensemble.

- Tu veux lequel ? finit-il par demander à Maureen sans se retourner, tout en continuant à fixer les bouteilles.

- Le même que toi, répondit-elle.

- Ca ne m'aide pas..., soupira-t-il en bougeant deux bouteilles.

- Tu hésites ? s'étonna-t-elle.

- Un peu, oui. En rentrant, j'avais vraiment dans l'idée de boire un d'Oban, mais là... Je m'offrirais bien celui d'Al. Le 50.

- Fais-toi plaisir... Tu ne l'as pas encore ouverte !

- C'est vrai.

Et Mickaël se saisit résolument de la bouteille et de deux verres.

- Ne sors qu'un verre, dit-elle. Je boirai juste une goutte, dans le tien.

- Tu ne veux pas que je te le coupe avec de l'eau ? fit Mickaël.

- Pas celui-là, répondit Maureen. Ce serait dommage...

- Ok.

Il revint vers le canapé, s'assit et ouvrit la bouteille. Il commença par humer le whisky rien qu'au goulot, puis tendit la bouteille à Maureen. Elle aussi la porta à son nez. Elle sourit, se souvenant de leur visite au vieux monsieur, et lui demanda :

- Tu voudras retourner voir Al, la semaine prochaine ?

- Oui, répondit-il. Sam sera heureux de lui rendre une petite visite. Et, si j'ai bien compris, John serait intéressé aussi...

Maureen sourit plus franchement :

- Alors, il se pourrait que cette visite se termine en rendant hommage à ton grand-père, ton grand-oncle et à tes arrières-grands-pères !

- Comment ça ? fit Mickaël.

- Peut-être que vous voudrez vous amuser à comparer la gniole avec le whisky d'Al..., fit-elle malicieuse.

- Ce n'est pas comparable, sourit-il. Mais il est fort possible qu'un soir, vous ne retrouviez pas vos hommes en très bon état, Lawra et toi...

Maureen resta silencieuse, alors que Mickaël observait longuement la couleur du whisky dans son verre, le portant un temps vers la fenêtre, un temps plus devant lui. Il ne l'avait pas encore goûté.

- Tu crois que Sam ira voir Jenn ? finit-elle par demander.

- Je l'espère..., dit-il. En fait, j'en suis presque certain, mais avec Sam, et Jenn, je ne veux pas m'avancer. Et d'ailleurs, ce n'est pas parce qu'il irait la voir que ça changerait quelque chose...

Maureen soupira.

- Ca te rend triste ?

- Un peu, répondit-elle. Je ne connais pas beaucoup Jenn, mais je me dis qu'elle a besoin de soutien, en ce moment. Et quand on passe du temps avec Sam, je ne peux m'empêcher de songer aussi à elle. Qu'elle pourrait, certaines fois, être avec nous... et que ce serait tout simplement bien.

Mickaël se tourna vers elle, la regarda avec attention.

- Tu as raison. Ce serait tout simplement bien. Mais la raison et Sam... Néanmoins, tu sais, il réfléchit. Et il réfléchit sacrément, je peux te l'assurer. Il y a encore quelques semaines, je n'aurais pas affirmé qu'il viendrait avec nous, et, pourtant, c'est ce qui va arriver. Et je suis en effet maintenant presque certain qu'il ira la voir. Il ne m'en a pas parlé, parce qu'il n'est pas du genre à se livrer à cœur ouvert facilement, mais je suis persuadé que votre discussion, sur Arran, l'aura fait réfléchir.

- Il faut alors considérer cela comme une petite victoire ? demanda Maureen.

- Oui, dit Mickaël en hochant la tête. Tiens, goûte-le, ajouta-t-il en lui tendant le verre. Il est bien, maintenant.

- Comment ça, il est bien ?

- Je l'ai mis à la bonne température. Il est beau, n'est-ce pas ?

Maureen prit délicatement le verre, le porta à hauteur de ses yeux et en regarda la couleur. Même si elle se savait incapable de l'apprécier autant que Mickaël le ferait tout à l'heure, elle aimait sa couleur, cet ambre doré, et ce petit cérémonial autour de la dégustation. Le whisky d'Al, et celui-là en particulier, ne se buvait pas n'importe comment. Il était déjà évident pour Maureen qu'il ne pouvait se boire que dans des circonstances bien particulières, mais l'atmosphère que Mickaël avait su créer autour de cet instant lui plaisait vraiment.

- Comment as-tu fait la connaissance d'Al ? demanda-t-elle en portant le verre à son nez et en percevant la légère différence entre le parfum qui s'en dégageait et celui qu'elle avait senti au-dessus du goulot.

- La première fois que je suis allé le voir, j'étais avec mon grand-père. J'avais... un peu plus de cinq ans. Je me souviens parfaitement de ce jour. C'est un des souvenirs de ma petite enfance dont je garde le mieux la trace. Rien n'a changé, ni autour de la distillerie, sauf quelques arbustes qui ont un peu poussé, ni dedans. Cette même atmosphère, simple et chaleureuse, un peu mystérieuse aussi. J'ai tout de suite senti - avant même de le comprendre - que cet endroit était unique. J'ai, depuis, découvert des endroits un peu similaires, notamment chez un viticulteur près de Cahors, en France, et même chez d'autres producteurs de whisky, qui font de l'artisanal. Mais c'était vraiment le premier endroit de ce genre que je découvrais, et c'est pour cela que cela reste unique pour moi. Mon grand-père connaissait bien Al. Il s'approvisionnait chez lui. Comme son père, avant lui, s'approvisionnait chez le père d'Al, et les générations précédentes aussi... Les histoires de whisky remontent parfois très loin dans le temps. J'espère qu'un jour, la prochaine génération ira voir Meg avec autant de plaisir que moi, je vais voir Al. Il est des choses qui ne doivent pas changer. Qui doivent demeurer telles qu'elles sont, car elles sont autant de points de repère dans nos vies mouvementées et, parfois... quand nous sommes perdus, elles restent comme des phares qui nous guident et nous maintiennent la tête hors de l'eau. Il y a la même perception des choses, en France, autour du vin. Du moins, chez une partie des viticulteurs. Certains font évoluer les choses, certains font même du bien meilleur vin que leurs parents ou grands-parents, et c'est plutôt à souligner et à encourager ! Mais ceux qui ont un vrai savoir-faire, une vraie connaissance de leur terroir, de leur vigne... ceux-là possèdent une richesse qu'il faut préserver. Mais peut-être que le vin et le whisky, et l'amour d'un pays, au sens noble du terme et non par nationalisme, y parviendront...

Maureen appuya doucement sa tête sur l'épaule de Mickaël. Elle aimait quand il parlait ainsi, il semblait toujours alors voir plus loin que le moment présent. Ou plutôt, c'était comme s'il était capable de faire le lien entre un instant passé, aujourd'hui, et le futur. Un peu comme à Glencoe, quand ils avaient croisé le musicien de cornemuse... Il lui vint alors à l'esprit qu'elle avait eu vraiment beaucoup de chance de le rencontrer, mais que, peut-être, ce n'était pas tout à fait un hasard. Que cette page devait s'écrire, au milieu des milliers de pages de l'histoire humaine. Pour que leurs vies prennent un sens. Pour elle, c'était une évidence, et depuis longtemps, que Mickaël lui apportait tant et tant, qu'elle apprenait, découvrait et aimait ce qu'il lui faisait partager. Mais que, pour lui aussi, c'était essentiel de pouvoir partager et faire découvrir. Son pays, sa cuisine, ses saveurs, tout ce qu'il aimait.

- Tu veux que je le goûte d'abord ? demanda-t-il en voyant qu'elle n'avait pas encore bu.

- Oui, répondit-elle. C'est ton cadeau. C'est ce qu'Al t'a offert. C'est à toi de boire en premier.

Mickaël reprit le verre, huma à nouveau rapidement et le porta à ses lèvres. Le liquide ambré glissa sur sa langue, imprégna ses papilles, son palais. Il le garda un instant en bouche, avant de le laisser couler dans sa gorge.

- Hum... C'est... C'est un vrai, vrai cadeau. Tiens, vas-y. A toi, maintenant.

Maureen fit de même, prit le temps à nouveau de laisser le parfum se diffuser dans son nez, jusque dans sa gorge. Puis elle goûta, une gorgée plus petite que celle de Mickaël. C'était fort. Elle avait gardé le souvenir de celui dégusté chez Al, mais là, c'était encore un peu différent. C'était un moment de partage unique. Elle redonna le verre à Mickaël sans rien dire. Il le reprit, mais passa aussi son bras autour de l'épaule de la jeune femme.

- Maureen... Je n'aurais jamais pu partager cela avec une autre que toi.

- Je ne suis pas certaine d'en apprécier totalement la saveur..., dit-elle doucement.

- La saveur, peut-être. Mais la valeur, si. Et c'est tout aussi important pour moi.

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