Chapitre 79 : mercredi 20 juillet 2005

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Mickaël sentit les jambes de Maureen se détendre contre les siennes en une douce caresse. Il la tenait encore étroitement enlacée. Il faisait nuit. Il ne dormait pas encore quand il avait senti qu'elle le cherchait, que ses doigts avaient commencé à courir sur sa peau. Il l'avait laissée venir, puis il s'était souvenu de leur première fois et il avait mis autant de tendresse que ce jour-là dans la façon dont il lui avait fait l'amour. Le visage enfoui dans le cou de la jeune femme, il profitait encore de ces instants de détente et de bien-être absolu. Il sentait son souffle léger contre son épaule, son pouls redevenir normal.

- Je t'aime, lui murmura-t-il dans le creux de l'oreille.

- Mickaël...

- Hum ?

- Merci...

Il redressa la tête, la regarda. Il n'aimait rien tant que son regard dans ces instants-là, ce mélange si riche de bleu et de gris, avec une telle profondeur. C'était la porte ouverte de son monde, cette porte qu'elle lui ouvrait maintenant si naturellement.

- Pourquoi, merci ? demanda-t-il doucement.

- Parce que tu m'aides, là...

Il sourit. Elle fixa son regard vert avec amour. Ce regard qui la rassurait, la réconfortait, ce regard qui lui permettait aussi de se projeter vers l'avenir et de ne pas voir que le passé.

- Je veux voir la joie dans tes yeux. Je n'ai pas le pouvoir d'effacer les sombres souvenirs, mais je veux faire en sorte qu'il y en ait de nouveaux, des heureux. C'est notre vie, mon amour... Notre vie.

L'après-midi

Quand Alisson arriva vers 16h, Harris lui demanda aussitôt de venir dans son bureau. Elle en ressortit moins d'un quart d'heure après, le visage fermé, le regard glacial. En cuisine, Mickaël était là, avec Jonathan. Mais Sam aussi était là, à discuter avec Timothy au sujet des différents crus à mettre au frais en prévision du repas du soir. La jeune femme traversa la pièce et sortit, d'un air hautain.

- Elle n'a pas l'air d'être à prendre avec des pincettes, aujourd'hui, fit remarquer le sommelier.

- Avec ce genre de vipères, ce n'est pas des pincettes qu'il faut, cracha Sam. Il faut prendre des tisonniers !

Timothy le regarda avec étonnement. Derrière eux, Mickaël ne broncha pas, mais Jonathan leva les yeux et s'interrompit un instant, fixa son chef. Celui-ci poursuivit, l'air de rien :

- Tu as le bon geste, pour lever les filets et couper la viande, Jonathan. C'est délicat à faire, c'est presque aussi important que la cuisson-même des produits. Une viande bien découpée, le long du muscle, d'une part, c'est beau, ensuite, c'est bon. Chaque muscle a un goût différent.

- Je n'aurais jamais imaginé cela avant de venir ici, dit le jeune homme en se replongeant dans son travail et en suivant avec attention les gestes de Mickaël. A l'école, on nous apprend certaines choses à ce sujet, mais sans être aussi précis...

- C'est en France que j'ai appris cela, expliqua Mickaël. Les bouchers français ont une façon bien particulière de nommer les pièces de viande, de les découper. Et chacune se cuit différemment. J'ai passé deux semaines en stage d'observation dans une boucherie et je peux t'assurer que j'en ai appris autant que Sam en une année de cours !

- S'il n'y avait pas la barrière de la langue, j'aimerais bien aller en France travailler un peu, moi aussi...

Mickaël sourit à la remarque de l'apprenti. Ces jours-ci, il le préparait au mieux à la "soirée" qu'il devait assurer. Il sentait que le jeune homme était prêt. Et, surtout, très motivé, comme il l'avait toujours été depuis qu'il avait commencé son stage parmi eux.

De leur côté, Timothy et Sam gagnèrent le cellier, pour y chercher les bouteilles à mettre au frais. Une fois là-bas, Timothy demanda :

- Que s'est-il passé pour que tu parles ainsi d'Alisson, Sam ? Ce n'était pas de l'humour, là...

- Elle ne me donne pas franchement envie de rire, Tim, répondit le second. Elle a tenté de mettre le grappin sur Micky et, en plus, elle a menacé Maureen. Alors, si tu veux, j'ai pas envie d'être gentil et de lui faire des cadeaux...

- Hé bien..., fit Timothy en ouvrant grand les yeux.

- Micky a voulu rester discret, parce que la situation était déjà suffisamment compliquée pour nous tous, mais là, elle est allée trop loin.

- Tu m'étonnes..., répondit le sommelier. Surtout que Maureen, ça a l'air d'être une crème... Toute douce et toute gentille.

- Elle l'est, dit Sam avec aplomb. Alors, imagine face à une salope...

Timothy tiqua un peu. Le langage de Sam l'avait toujours un peu surpris, surtout dans le milieu où ils travaillaient, mais il s'y était habitué. Sauf que Sam parlait rarement des femmes en ces termes. Timothy hésita un instant, puis ajouta :

- J'avais entendu dire un truc... qui se serait passé chez Callagan, mais tu sais, moi et les ragots...

- Dis voir, fit Sam, soudain vivement intéressé.

- C'est mon collègue sommelier chez Callagan qui m'a raconté ça. On se croise de temps en temps à l'aéroport, quand les livraisons arrivent. On est juste collègues, mais on s'entend bien. Il m'a dit qu'il y avait eu un souci avec une remplaçante. Qu'elle aurait couché avec le second de Callagan pour espérer un poste... Sauf que la femme de celui-ci a découvert le pot-aux-roses...

- Oh !

- Je ne sais pas s'il s'agit d'Alisson... Callagan fait toujours tourner pas mal de monde, fit remarquer Timothy.

- C'est vrai, mais ce serait plausible, dit Sam. Bon, on ne va pas l'accuser à tort, mais... ce serait bien le genre du personnage !

- Tiens, Sam, prends celles-là, dit Timothy en sortant deux bouteilles de vin blanc.

Puis le sommelier s'empara de deux autres. Ils regagnèrent la cuisine, les mirent au frais. Timothy jeta machinalement un regard sur le thermomètre du réfrigérateur, pour en contrôler la température. C'était une habitude, une vérification qu'il faisait toujours. Cela faisait partie de son métier.

Vincent venait d'arriver, suivi de peu par le reste de l'équipe, Tony et Harry. Tony s'attaqua à la préparation de ses desserts, Jonathan le rejoignit pour l'aider. Le pâtissier avait encore quelques petites choses à apprendre au jeune homme. Alisson revint après avoir passé un moment dehors. Elle ne dit rien, s'absorba dans son travail. Mais la tension était palpable. Mickaël se fit la réflexion que la journée allait être difficile. Mais, très vite, l'enchaînement des préparatifs, puis le début du service firent que chacun s'activa à la place qui était la sienne.

**

Comme les autres soirs, Mickaël ne s'attarda pas. Il assura les vérifications, que le rangement était bien fait et repartit très vite. Quand il reprit son vélo et s'éloigna dans la ruelle, Alisson était au-dehors avec Jonathan et Sam qui vidaient les poubelles. Jonathan jeta un regard au second, puis rentra pour se changer. Sam resta dehors, sortit son paquet de cigarettes et commença à fumer, en s'éloignant un peu dans la ruelle. Puis il revint tranquillement vers la porte arrière du restaurant.

- Je peux te prendre une cigarette, Sam ? demanda Alisson un peu froidement.

Il la fixa, les sourcils froncés. "Qu'est-ce qu'elle cherche ? Harris lui a parlé. Je suis certain qu'il lui a dit qu'il mettait fin par anticipation à son contrat. Si elle croit qu'elle va m'amadouer..."

- J'en aurai pas assez pour finir ma soirée. Désolé, répondit-il en lui jetant un regard noir.

- Sympa..., fit-elle avec une moue dédaigneuse.

- J'ai pas envie d'être sympa avec toi. J't'avais prévenue, Alisson. Pas touche à Micky. T'as touché à Maureen, t'as voulu toucher Micky. Ce que t'as fait, c'est une grosse saloperie. Alors, t'attends pas à ce que j'aie pitié. Salut.

Et il écrasa son mégot, rentra à son tour au vestiaire.

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