Chapitre 70 : dimanche 10 juillet 2005 (1ère partie)

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Mickaël était rentré chez lui le plus discrètement possible. Ici, la porte ne grinçait pas, les tuyauteries étaient plus récentes aussi. Il jeta un œil dans la chambre. Maureen dormait à poings fermés. "Au moins, elle se repose", songea-t-il avec tendresse. Il fit un rapide passage dans la salle de bain et, bien que tenté par un petit whisky, il évita le salon et entra dans la chambre, se coucha à ses côtés. Il savait que, dans moins de deux minutes, elle se tournerait, viendrait se blottir contre lui. Même encore endormie. Parfois, il s'endormait ainsi, parfois elle se réveillait et ils échangeaient quelques mots dans un demi-sommeil. Parfois aussi, ils faisaient l'amour.

Il ne savait trop quel choix préférer, cette nuit-là. Peut-être le premier. S'endormir tout de suite... tout en la tenant entre ses bras. Il ferma les yeux, mais les rouvrit assez vite. Le sommeil allait le fuir, il s'en doutait. Elle, elle dormait. Profondément.

L'aube le cueillit encore éveillé. Il était crevé, un peu énervé.

- Hum... Mickaël ?

La voix ensommeillée de Maureen l'apaisa.

- Oui ? souffla-t-il doucement.

- Ca n'a pas été trop dur ?

- Un peu si... Beaucoup de monde. Et tard. Dors, il est encore tôt.

- Hum... Mummy m'a téléphoné, hier soir.

- Ah ? fit-il un peu intrigué.

- Oui, poursuivit la jeune femme dont les yeux étaient toujours fermés. Elle m'a juste dit qu'il fallait qu'on prenne notre temps pour venir. Elle a dit qu'elle ferait une tarte aux pommes pour le goûter, mais que si on n'arrivait que pour le souper, on la mangerait en dessert...

Il resta un instant silencieux, puis éclata de rire. Rien ne valait que de revenir à l'essentiel. Une tarte aux pommes, fondante, à la crème. Une tarte de sa Mummy. Et Maureen entre ses bras.

Maureen.

- Je t'adore..., murmura-t-il à son oreille.

- J'ai rien fait pourtant..., répondit-elle d'une voix toujours endormie.

- Si... Si... Tu es toi. Et ça, c'est génial. Je t'aime.

Il se rallongea un peu plus confortablement, la reprit contre lui et s'endormit enfin.

**

Maureen se leva vers 8h. Elle quitta doucement le lit, essayant de ne pas faire grincer le fichu ressort qui lâchait toujours de son côté. Mickaël avait promis de changer la literie. Il s'en occuperait au mois d'août, quand il serait en congés.

Elle prit ses vêtements sur l'étagère, entendit Mickaël se tourner. Elle sourit, amusée. Elle savait qu'il était tout simplement en train de s'étaler dans le lit, de prendre toute la place. Lui dirait qu'il cherchait seulement à garder sa chaleur et à la retrouver, à travers son parfum et la douceur qu'elle laissait toujours sur l'oreiller.

Elle sortit de la chambre, referma la porte après avoir jeté un dernier coup d'œil en direction du lit. "Repose-toi bien, mon amour..."

Douche, petit déjeuner en contemplant la ruelle, le ciel. Un rayon de soleil entrait déjà dans la pièce, par le côté, éclairant le début du couloir. "En plein hiver, il doit entrer jusqu'à la porte de la chambre, peut-être même plus loin", pensa-t-elle.

Elle quitta l'appartement de Mickaël vers 8h45. Dix minutes plus tard, elle ouvrait sa boutique, sortait les plantes sur la rue. Elle avait mis de côté pour Mummy un beau pied de lavande qu'elle avait reçu cette semaine. La veille, elle avait préparé des bouquets ronds. Elle les installa sur les étagères et n'avait pas encore terminé que les premiers clients se présentèrent.

Elle ne vit pas sa matinée passer, comme bien souvent le dimanche, et ferma un peu après 13h. Elle avait préparé son sac la veille, avant d'aller chez Mickaël. Elle le récupéra, chargea la voiture et se rendit jusque chez lui.

Quand elle arriva, il était sous la douche, mais la table était prête pour le repas improvisé du dimanche midi. Elle s'étonna un peu cependant, car il avait prévu la même chose pour lui que pour elle. Petit déjeuner copieux. "C'est bizarre, il n'a rien ramené d'hier soir..."

- Ah, t'es là ? fit-il en sortant, nu, de la salle de bain, secouant encore ses cheveux dans la serviette qu'il reposa ensuite autour de son cou.

- Oui, répondit-elle, j'ai réussi à finir tôt. Ca va ?

- Ouais, ouais... Un peu mal au crâne, mais ça va passer.

- Tu as été réveillé par ta sœur ? s'inquiéta-t-elle.

- Pff... Même pas ! sourit-il en entrant dans la chambre.

Il en ressortit, habillé, deux minutes, plus tard. Traversa le couloir et vint l'enlacer.

- J'ai rien ramené hier soir, dit-il après l'avoir embrassée. En fait, j'étais trop crevé, j'ai pas fait gaffe... Je me suis dit : "On n'est pas là...". Je n'ai plus pensé à ton repas de ce midi. Tu veux que je te prépare quelque chose ou tu manges comme moi ?

- Ca ira très bien, ne te soucie pas, répondit-elle avec un petit sourire. Hier soir, je n'ai pas mangé tout le dessert que tu avais ramené vendredi. C'était copieux.

- Un peu lourd, hein ? fit-il remarquer.

- Disons qu'avec de la crème..., commença-t-elle en prenant place à table alors qu'il ouvrait la porte du placard des thés et s'absorbait dans la contemplation des boîtes, affinant son choix pour le repas.

- La crème est un ingrédient magique, dit-il. Mais c'est vrai que ce dessert était un peu lourd. Tony a voulu essayer un truc... Je n'étais pas franchement convaincu, mais je l'ai laissé faire. Il y a de l'idée dedans, mais c'est à retravailler. Bon... Qu'est-ce qu'on se boit, ce matin ?

- Ce midi..., fit Maureen.

- Hum ? Tu disais ?

- Je disais : qu'est-ce qu'on se boit ce midi.

- Ah oui, t'as raison..., dit-il en bâillant. Ah, voilà. Ca, c'est pas mal. Volontaire.

**

Après un bref détour par chez les parents de Mickaël pour récupérer la voiture de sa mère et y laisser celle de Maureen, ils prirent la route directe pour Fort William. Cette fois, ils n'avaient pas le temps de cheminer par la côte et Mickaël ne voulait pas arriver trop tard, afin de pouvoir se reposer un peu. Une fois sortis des faubourgs de Glasgow, Maureen reprit le volant. Par moments, Mickaël somnolait et elle se disait qu'il vivait des semaines difficiles au travail. Sans doute était-ce aussi le contrecoup de l'accident de Dan, combiné au fait que le festival attirait beaucoup plus de clients.

Ce fut la traversée des Rannoch Moor, peu avant d'arriver dans le défilé de Glencoe, qui le tira totalement de son sommeil.

- Pfiou... Hum... , fit-il en s'étirant. Ca ne fait pas de mal, une petite sieste ! Ca va la route ?

- Oui, ne t'inquiète pas. C'est facile. Et c'est beau... J'ai profité ! répondit Maureen en souriant.

- J'espère ! sourit-il. Ha, je me réveille au bon endroit.

- Prémonition ? demanda-t-elle en lui jetant un coup d'œil.

- Certainement ! répondit-il avec assurance.

Maureen entama les premiers virages, puis demanda :

- Pourquoi aimes-tu autant Glencoe ?

- Pour des tas de raisons. L'Histoire, d'abord. Ce massacre terrible, la haine contre les Anglais. Cette farouche volonté d'indépendance. De ne pas se "laisser bouffer la laine sur le dos". La volonté de rester libres. Non que je haïsse les Anglais, je n'ai absolument rien contre eux, simplement... Simplement, je déteste cet esprit de conquête, d'asservissement, ce besoin de pouvoir. Et puis, Glencoe est tout simplement un lieu magnifique, quels que soient la saison, l'heure du jour, le temps qu'il fait... Je n'y vois jamais la même chose. Enfin, c'est là que j'ai fait ma première "escapade", seul. Quand je suis arrivé au sommet, là-haut, dit-il en désignant l'un des monts, j'ai ressenti quelque chose de...

Il s'arrêta, le regard dans le vague, revit cet instant si marquant pour lui.

- Le sentiment de m'être dépassé et d'avoir atteint quelque chose que seuls la volonté, le désir, et une certaine forme de courage pouvaient me donner. Allié au fait que la nature, la montagne, m'avaient laissé passer et m'avaient offert une vue saisissante sur tous les alentours. Comme si j'avais le monde à mes pieds. Non en le dominant, mais en y étant juste un minuscule élément qui était accepté par une force bien supérieure.

Maureen hocha la tête. Elle comprenait ce qu'il exprimait là. Elle aussi ressentait quelque chose de similaire devant ces paysages grandioses. Ils restèrent silencieux quelques instants, puis elle reprit. Mickaël reconnut instantanément sa voix, le ton qu'elle employa : le même que celui qu'elle avait pris lorsqu'ils étaient venus au printemps et qu'elle lui avait parlé de Brian.

- En Irlande aussi, on n'aime pas beaucoup les Anglais. Tant de morts... et l'exil, aussi. La lutte. Les combats. Et la guerre, encore, en Ulster, plus ou moins larvée. Mais qui se réveille périodiquement. Je ne suis pas née un jour heureux, pour les Irlandais. Le jour où les Protestants d'Ulster célèbrent les Marches Orangistes, la victoire de Guillaume d'Orange. Il y a toujours des heurts, des manifestations, à Belfast, à cette période de l'année. J'imagine que ces jours-ci, la tension monte. Même si les choses évoluent et qu'on a le sentiment que la paix gagne du terrain. Elle est encore très fragile.

Mickaël l'écoutait avec attention, comme toujours lorsqu'elle évoquait son passé, son pays. Il savait qu'en Ulster, on n'aimait pas beaucoup les Ecossais non plus. Car c'étaient eux qui avaient pris pied dans la province, pour le compte des Anglais. A une époque où chacun se disputait la dépouille irlandaise.

- A chaque anniversaire, poursuivit Maureen, j'avais droit à une remarque du genre : "Si seulement tu avais pu naître la veille ou le lendemain...". Il est même arrivé, certaines années, quand on entendait parler d'échauffourées très violentes, à Belfast ou à Derry, surtout quand j'étais petite, qu'on me le fête le 13... et pas le 12.

- Cette année, on va te le fêter à la bonne date, précisa Mickaël.

- Je crois que cette année, je vais tomber dans un traquenard, sourit-elle en lui jetant un coup d'œil de côté tout en prenant avec soin une série de virages.

- Pas un traquenard, dit-il avec sérieux. Juste une invitation à passer une bonne soirée. Et une sorte de découverte et de surprise. C'est pas mal pour un anniversaire, non ?

- C'est parfait ! dit-elle.

- Tiens, arrête-toi là, un peu plus bas, fit-il en désignant un petit dégagement sur le côté. Il y a un parking. On va s'offrir une petite pause et une belle vue.

Maureen se gara comme il le lui avait indiqué. Ils descendirent de voiture, firent quelques pas dans l'herbe. Mickaël la prit dans ses bras. Il ressentait vraiment le besoin d'elle, de la sentir contre lui, de la tenir contre lui.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Maureen en entendant, intriguée, une mélodie.

Mickaël sourit.

- Viens voir, dit-il simplement.

Ils firent le tour du promontoire, descendirent un peu. Et elle découvrit, debout, se détachant sur les montagnes environnantes, un musicien de cornemuse. Vêtu d'un costume traditionnel écossais, aux couleurs des MacDonald.

- Il est tout le temps là ? demanda Maureen.

- Presque, répondit Mickaël. Il joue pour que le monde n'oublie pas...

Maureen frissonna.

- C'est là... exactement ?

- Le lieu du massacre ? Oui.

Maureen baissa les yeux. La musique la prenait, comme si elle l'entourait. C'était grave, fort. Pas forcément triste, juste... émouvant. Elle se laissa aller contre l'épaule de Mickaël qui l'entoura aussitôt de ses bras. Puis il l'écarta un peu, plongea son regard dans le sien, y découvrit une émotion profonde. Ses yeux avaient pris une teinte presque délavée. Ils restèrent ainsi à se regarder un moment, conscients seulement de la présence de l'autre, de la musique et du lieu qui les entourait, oublieux de tout le reste. Puis Maureen se dressa légèrement sur la pointe des pieds, sa main glissa dans les cheveux de Mickaël, attirant doucement le visage du jeune homme plus près du sien. Le regard de la jeune femme le retint, l'attira. Ils firent durer cette seconde, cette petite seconde d'éternité. Avant de s'embrasser.

- Je t'aime, lui souffla-t-elle.

- Je t'aime. Aussi. Très fort, répondit-il.

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— Si l'occasion se présente, pourquoi pas.
 Ceti se retourna pour observer le paysage. Elle imagina à quoi pouvait ressembler les grandes plaines enneigées des montagnes, les hautes murailles de la ville et le Temple, célèbre lieu de pélerinnage. Dans sa vie, elle n'avait quitté Dhilia qu'à trois reprises, sans jamais voyager plus d'une demie journée. Elle n'arrivait tout simplement pas à concevoir le panorama de l'Oblihati. De ce fait, elle s'aidait des marguerites pour recouvrir son point de vue actuel d'un épais manteau blanc. Un léger sourire apparut sur son visage.
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— M'aimez-vous ?
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