Chapitre 54 : dimanche 12 juin 2005

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Habituellement, Henry et Ingrid se rendaient chez les parents de ce dernier une à deux fois par mois, en fin de semaine. Ils vivaient à côté de Stirling, dans le joli petit village de Doune. Mais la santé de la maman d'Henry était fragile et elle allait devoir passer des examens à Glasgow. Henry était donc allé les chercher en milieu de semaine et ils logeaient chez eux pour quelques jours. Cela faisait un moment que Mickaël n'avait pas vu ses grands-parents et il avait proposé à Maureen de rendre une petite visite à ses parents ce dimanche après-midi-là, pour les voir tous. Elle avait accepté bien volontiers. Mais ce serait aussi la première fois qu'elle se rendrait chez Ingrid et Henry. Néanmoins, elle était heureuse de les revoir.

Mickaël avait convenu de passer pour prendre le thé, en milieu d'après-midi. Cela lui laisserait le temps de réaliser un dessert, une tarte aux fraises que sa grand-mère appréciait particulièrement. La sachant en petite forme, il mettrait un point d'honneur à le mitonner.

Maureen allait ainsi découvrir la maison d'Ingrid et Henry, située à Bearsden, dans la banlieue nord de Glasgow. Elle se fit la remarque qu'ils n'avaient sans doute pas choisi ce quartier par hasard, car ils pouvaient ainsi se rendre très facilement à Doune, sans avoir à passer par la ville. Et l'accès à la route menant à Fort William était également aisé.

Il faisait assez beau ce dimanche-là, même si la matinée avait été pluvieuse. Le vent avait vite chassé les nuages et si, un temps, Maureen s'était demandé si elle aurait de la clientèle, elle avait finalement bien vendu. Mais elle avait pu fermer sa boutique à une heure normale et avait rejoint Mickaël chez lui. Il était tout juste levé quand elle arriva et sortait de la douche. Ils déjeunèrent ensemble, puis il s'attela à la préparation de la tarte. Il avait pu ramener de belles fraises des halles la veille.

- Les fraises sont de petits fruits délicieux, dit-il à Maureen alors qu'il préparait son fond de tarte. Mais elles sont fragiles. Pas facile de faire un dessert en les ayant achetées la veille.

- C'est vrai que c'est bon, dit Maureen. Que vas-tu mettre dans ce gâteau ? Tu ne fais pas qu'un fond de tarte sur lequel tu poses les fruits ?

- Non, bien sûr. Je vais faire une crème pâtissière, assez légère. Je vais la parfumer avec de la bergamote, c'est doux et c'est un parfum que tout le monde aime bien.

- Tu ne mets pas de menthe ?

- Non, expliqua-t-il. Ma grand-mère a le sommeil très léger et la menthe n'est pas conseillée pour elle.

- Hum, je comprends, fit Maureen. Qu'a-t-elle exactement ?

- On ne sait pas trop…, soupira-t-il. Elle a toujours été plutôt fragile, attrapant aisément des rhumes, des bronchites… Mon grand-père est plus solide.

Maureen hocha la tête.

- Tu as encore la chance de les avoir, dit-elle après un petit moment de silence.

Mickaël releva les yeux de sa préparation et la fixa. Il devina qu'elle n'avait pas dit cette phrase par hasard. Mais se retrouva comme quelques semaines auparavant à hésiter à lui poser plus de questions trop personnelles. Et, pourtant, il avait désormais connaissance de tout ce qu'elle avait vécu de marquant au cours des dernières années. Maureen soutint son regard et dit d'une voix un peu triste :

- Il ne me reste qu'une grand-mère, la mère de mon père. Elle vit encore dans sa maison, dans un petit village au sud de Dublin. On allait là-bas quand j'étais enfant, souvent l'été, et puis quand ma mère allait accoucher. C'était elle qui nous gardait. J'ai connu mes autres grands-parents, mais pas le père de mon père, il est décédé très jeune dans un accident. Mon père avait 15 ans quand c'est arrivé. J'aimais bien aller chez elle, être dans la nature. Le rythme de vie d'un village, c'est différent de la grande ville, et puis, quand nous y allions, c'était souvent juste nous, les quatre aînés. Nous nous retrouvions entre nous, sans les plus jeunes… Ca faisait du bien aussi.

Mickaël hocha la tête. Il la laissa continuer sans dire un mot, les mains pleines de pâte.

- Je ne sais pas comment elle va, soupira Maureen. Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis mon départ. Elle est très croyante elle aussi. Elle a été très peinée de mon divorce, mais elle n'a pas réagi comme mes parents. Quand je lui l'ai annoncé - j'avais été la voir pour cela, je préférais lui parler de vive voix -, elle a simplement pleuré.

- Et ? demanda Mickaël doucement.

- Et... C'est tout. Elle m'a embrassée et m'a dit : "Ma pauvre petite". Mais je n'ai jamais pu déterminer si c'était parce que j'avais été malheureuse avec Brian ou si c'était parce que je divorçais et que cela heurtait ses convictions profondes. Je lui ai téléphoné avant de quitter Dublin et je lui ai écrit depuis, mais je n'ai pas eu de réponse à mes lettres.

- Si... S'il lui arrivait quelque chose, penses-tu que tu serais prévenue ? demanda-t-il encore.

- Je l'espère, soupira Maureen. Mais...

Elle fit un vague geste de la main, ne sachant pas quoi ajouter. Mickaël demanda alors :

- Et tes autres grands-parents ?

- Ils sont décédés quand j'étais enfant. Mon grand-père d'abord, quand j'avais 8 ans, et ma grand-mère quand j'en avais 12.

Il comprit qu'elle ne voulait pas en dire plus et se demanda un peu comment changer de conversation. En même temps, il était soulagé et presque "heureux" qu'elle lui en ait parlé spontanément, qu'elle ait ainsi évoqué sa famille d'elle-même. Mais ce fut Maureen qui revint à leur premier sujet de conversation :

- Tes grands-parents habitent donc à Doune ?

- Oui, dit Mickaël en reprenant le pétrissage de sa pâte. C'est un joli village, pas très loin de Stirling. Je t'y emmènerai. Peut-être durant un week-end cet été, on verra. Mais en juillet, c'est la haute saison pour nous et ce n'est pas reposant du tout. En général, je ne bouge que très peu durant mes jours de repos à cette période. Comme je sais que je serai en vacances en août...

- Nous faisons donc bien d'en profiter maintenant ! sourit Maureen. Pour nous promener un peu dans les alentours.

- Tout à fait.

**

- Je pense qu'on va pouvoir prendre le thé sur la terrasse, dit Mickaël en conduisant. Le jardin de mes parents n'est pas très grand, mais il est agréable.

- Cela fait longtemps qu'ils habitent là-bas ? demanda Maureen.

- Ils ont déménagé après la mort de mon grand-père. Mummy avait vendu les moutons, loué les terres... Cela lui avait rapporté de l'argent. Mais elle ne voulait pas tout garder. Elle avait sa maison, son bout de jardin, une pension qui lui suffisait pour vivre. Elle a placé une petite somme, pour le cas où elle aurait besoin, et a donné le reste à ma mère. Du coup, mes parents ont quitté le centre de Glasgow, pour aller vers la campagne. En fait, seule ma sœur a habité un temps dans cette maison. Moi, j'étais en France, puis, après, j'ai travaillé et je n'ai fait qu'y passer quand je suis revenu à Glasgow, le temps de trouver mon appartement. Mais ils se plaisent là-bas, maman était contente de retrouver un peu la campagne. Enfin, la proche campagne.

- Ta maman n'a pas de frères et sœurs ? s'enquit Maureen, se souvenant que Mickaël ne lui avait jamais mentionné avoir des oncles et tantes et une remarque dans les propos du jeune homme lui faisait aussi se poser à nouveau la question.

- Non, elle est fille unique. C'est aussi pour cela que ma grand-mère n'a pas gardé les moutons... Il n'y avait personne pour reprendre l'exploitation après mon grand-père.

- Je comprends, fit la jeune femme. Cela n'a pas dû être une décision facile à prendre pour elle...

- Non, je pense. Je t'avoue que, comme je n'étais pas en Ecosse quand elle a dû gérer "l'après-décès", et qu'elle ne me parlait pas de ce genre de souci quand je lui téléphonais... Mais les terres ont été en grande partie reprises par un cousin de maman, John, qui élève aussi des moutons. Lui avait hérité de l'exploitation de son propre père, le jeune frère de mon grand-père.

Maureen hocha la tête. Mickaël dit, malicieux :

- Ca va, je ne t'embrouille pas avec l'arbre généalogique ?

- Non, rit-elle doucement. Pour l'instant, ça va. Et du côté de ton papa ? Tu as des oncles et tantes ?

- Oui, papa a une sœur. Elle habite à Edimboug, elle est mariée et elle a deux enfants, un garçon et une fille. Ce sont mes seuls cousins germains. Ils sont dans nos âges, à Véra et moi. Ils vivent en couple et mon cousin a déjà un petit garçon. Plus jeune que Léony, cependant, il n'a que trois ans.

Ils quittaient maintenant les faubourgs de la ville. C'était une route que Maureen ne connaissait pas. Ils furent vite rendus et Mickaël s'arrêta dans un quartier résidentiel, où de petites maisons assez récentes se côtoyaient, entourées par des jardins.

L'accueil d'Henry et d'Ingrid fut très chaleureux envers Maureen et Ingrid fut ravie du bouquet. La jeune femme en avait aussi composé un petit rond pour la grand-mère de Mickaël et elle comprit que la vieille dame était touchée du geste. Elle apparut en effet un peu affaiblie aux jeunes gens et surtout, fatiguée. Mais tous eurent plaisir à déguster la tarte de Mickaël, accompagnée d'un thé. Ingrid avait préparé deux théières, une avec Chatoyant, et l'autre avec Subtil.

- Alors, Mickaël, comment cela se passe-t-il au travail ?

- Bien, papy, bien. Toujours beaucoup à faire, mais toujours aussi passionnant, répondit le jeune homme. Pas le temps de m'ennuyer !

- Tu es toujours là-bas avec Sam ? demanda sa grand-mère d'une voix un peu lente.

- Oui... C'est chouette de pouvoir travailler avec lui.

- Vous faites une bonne paire, reprit son grand-père.

Mickaël hocha la tête. Il avait bien perçu une pointe de regret dans sa voix : son grand-père aurait apprécié de pouvoir venir dîner au restaurant, mais sa grand-mère n'aurait pas tenu toute une soirée. Elle se couchait toujours très tôt.

- Tu es donc fleuriste, Maureen ? demanda la vieille dame. Nous avons vu ta sœur, hier, ajouta-t-elle à l'adresse de Mickaël, et Léony nous a vanté tes jolis bouquets ! Je suis heureuse d'en voir un en vrai.

- Merci, sourit Maureen. Oui, c'est mon métier. J'aime beaucoup les fleurs et c'était un bon choix pour moi que de l'exercer.

- Tu viens d'Irlande… Tu te plais à Glasgow ? demanda le grand-père.

- Oui, répondit Maureen. Beaucoup. Et Mickaël me fait découvrir son pays, j'apprends à le connaître et à l'apprécier de jour en jour.

Un temps, en entendant la première remarque de l'aïeul, elle avait craint que les grands-parents de Mickaël ne lui posent des questions plus personnelles, mais la deuxième question lui avait aussi permis de parler du présent, de ce qu'elle appréciait ici. Mickaël fit une remarque anodine et ils changèrent de sujet. Intérieurement, Maureen se sentit soulagée : elle n'aurait pas aimé se sentir mal à l'aise et devoir paraître impolie ou renfermée devant sa famille. Mais elle nota aussi que chacun évitait de parler des examens médicaux que la grand-mère de Mickaël allait devoir subir au cours de la semaine à venir.

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