Chapitre 41 : vendredi 13 mai 2005

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C'était le début d'après-midi, Maureen s'activait à préparer la grosse commande reçue la veille. A nouveau, des compositions pour un mariage. Elle se disait qu'elle aurait certainement à en faire d'autres pour les prochains samedis. Mais, contrairement à la première de ce type qu'elle avait eu à réaliser, cette fois, elle prenait les choses avec plus de recul. Elle se sentait même presque joyeuse à assembler les fleurs. Elle était en plein travail, dans l'arrière-boutique, lorsqu'un client entra.

Enfin, ce n'était pas un client. C'était Mickaël.

- Je passe vite fait, lui dit-il après l'avoir embrassée. Sam est rentré d'Aberdeen, je lui ai proposé de dîner avec nous ce soir. Tu es d'accord ?

- Oui, bien sûr... Pas de soucis, répondit-elle.

- Bon, je file chercher des provisions. J'ai une idée de menu... Tu n'as pas besoin de moi, là ?

- Non, je m'en sors. Si je ne suis pas trop dérangée, je devrais avoir terminé la commande ce soir.

- Ok, alors, à tout à l'heure, dit-il en franchissant le seuil de la boutique pour reprendre son vélo qu'il avait laissé appuyé contre le mur.

Et, à travers la vitrine, Maureen le vit repartir avec énergie, s'éloigner dans la rue.

**

La jeune femme tenait vraiment à terminer sa commande ce soir, car elle se doutait que si Sam venait dîner, ils ne seraient pas couchés tôt et qu'elle aurait peut-être du mal à se lever aux aurores pour travailler dessus avant d'ouvrir demain matin. Même si elle pouvait toujours arguer qu'elle n'était pas en vacances pour aller se coucher, elle se disait aussi que les garçons auraient peut-être envie de sortir après le repas et qu'ils traîneraient en ville, ou iraient dans un pub.

Elle arriva donc un peu plus tard que d'habitude chez Mickaël, mais bien contente d'avoir pu achever les compositions pour le lendemain. Sam était déjà là, une bière à la main, laissant Mickaël préparer seul tout le repas.

- Salut, Maureen ! lança-t-il avec emphase en levant sa bière en sa direction.

- Bonsoir, Sam. Tu vas bien ? lui sourit-elle en réponse.

- Une bière, un chef cuistot qui me prépare un délicieux repas, une beauté qui me salue d'un sourire... Et je devrais être malheureux ? La vie est belle, profitons-en !

Maureen sourit, s'approcha de Mickaël, occupé devant le grand plan de travail. Elle s'appuya sur son épaule, il déposa un léger baiser sur ses lèvres et elle lui demanda :

- Qu'est-ce que tu nous mitonnes ?

- Des tournedos. Avec une macédoine de petits légumes. Et des champignons farcis.

- Je peux regarder ? fit-elle curieuse, en désignant la casserole.

- Cela ne t'apprendra pas grand-chose..., lui répondit Mickaël avec un petit sourire.

Elle souleva le couvercle et afficha une mine dépitée qui fit éclater Sam de rire. Dans la casserole, il n'y avait qu'un peu d'échalote émincée finement et un morceau de beurre.

- Ah, c'est juste le début..., fit-elle.

- Oui, Sam m'a un peu retardé..., expliqua Mickaël, le regard pétillant.

- Ouais, tu parles..., intervint celui-ci. Micky était encore en train de rêvasser à sa fenêtre quand je suis arrivé. Il regardait par-là en se demandant quand tu allais venir...

Maureen sourit et s'installa à table face à Sam, assis le dos à la fenêtre.

- Maureen, il faut que tu me dises, fit Sam. Micky a fait bien des mystères de votre séjour à Fort William. Oh, il m'a raconté que Mummy allait bien, qu'elle avait demandé de mes nouvelles, qu'il t'avait emmenée jusqu'à Mallaig... Mais... Il n'a pas voulu m'en dire plus. Quel cachottier !

- Et bien, ma foi, je ne sais pas ce que je peux t'en dire de plus, commença Maureen. Je crois que Mickaël t'a dit l'essentiel.

- Ttt... Moi, je pense qu'il y a autre chose. Glencoe, forcément, il faut toujours qu'il nous fasse le coup de la légende...

- Ce n'est pas une légende, Sam, tu le sais pertinemment, intervint Mickaël. Et c'est tout aussi sérieux pour moi que Nessie pour Jonathan.

- Tiens, celui-là, je me demande s'il aura réussi à le pêcher...

- Laisseras-tu jamais ce pauvre garçon en paix ? demanda Maureen avec empathie.

- Pas tant qu'il ne m'aura pas apporté la preuve de l'existence de Nessie...

- Alors, je crois qu'on peut attendre longtemps..., fit Mickaël.

En cuisine, le jeune homme poursuivait ses préparatifs. Il avait découpé finement persil, lard et les pieds de champignons. Tout cela avait rejoint l'échalote dans la casserole. Il avait mis le feu dessous juste quand Maureen et Sam avaient commencé à discuter et l'échalote avait déjà légèrement doré. Il poivra le tout et fit revenir à feu doux. Pendant ce temps, il disposa les têtes des champignons dans un plat, la viande dans un autre, et vérifia la chaleur du four.

Puis il proposa une bière à Maureen avant de s'attabler avec eux.

Ils dînèrent avec plaisir. Mickaël avait trouvé le vin qu'il voulait pour accompagner son plat, un vin de Bourgogne, dont Maureen décrivit avec précision la couleur, puis le parfum. Sam resta admiratif et lança un clin d'œil à Mickaël avant de déguster à son tour.

Après le repas, ils s'installèrent au salon, Sam attrapant seulement un coussin "mes fesses ne méritaient guère mieux" pour s'asseoir par terre, alors que les amoureux prenaient place dans le canapé. Mickaël commença alors d'un ton très sérieux :

- On a rendu une petite visite à Al, Sam...

- Ah, je savais bien..., répondit celui-ci d'un ton joyeux.

- J'ai quelque chose pour toi, poursuivit Mickaël sans changer de ton. Mais il faut que tu le mérites...

Sam grimaça.

- N'ai-je pas fait honneur à ton repas ? Ai-je été minable face au vin ? Peut-être trouves-tu que je n'ai pas assez complimenté Maureen pour sa bonne mine, ses beaux yeux et son sourire, ou alors, que j'en ai fait trop ?

- Du tout, Sam, fit Mickaël. On a vu Jenn, aussi.

Sa phrase était courte, et était tombée comme une sentence. Le visage de Sam perdit soudain son sourire et devint très sérieux, mais il ne dit rien. Mickaël continua :

- Elle m'a dit de te saluer, ce que je fais.

- Comment va sa mère ? demanda le grand jeune homme d'une voix désormais soucieuse.

- Pas très fort, répondit Mickaël en secouant légèrement la tête de tristesse. Elle était alitée. J'ai pu la voir. Elle m'a reconnu, mais parle peu. Elle est méconnaissable et très affaiblie.

Sam hocha la tête. Cela se voyait que ces nouvelles lui faisaient de la peine.

- Ce serait bien que tu arrêtes de déconner, Sam, poursuivit Mickaël. Jenn a toujours des sentiments pour toi, j'en suis certain. Et ne me dis pas que tu ne penses pas à elle, toi aussi.

Il fixa son ami avec sérieux. Maureen ne dit rien, observant toute la scène avec attention. Elle n'avait pas reparlé de la jeune femme blonde à Mickaël depuis leur retour et se dit qu'elle avait bien deviné : il y avait bien quelque chose dans la question anodine de Jenn concernant Sam, sans compter les quelques mots échangés avec Mickaël avant qu'ils ne prennent congé.

- T'as pas un truc à boire, là ? demanda Sam en faisant un vague geste de la main pour désigner la table vide.

Mickaël se leva, ouvrit le placard des whiskys et en sortit deux bouteilles. Le 20 ans d'âge d'Al et une que Maureen ne connaissait pas encore, un whisky fabriqué sur l'île de Skye. Histoire d'attaquer tout de suite avec du lourd.

- Tu veux le goûter ? demanda-t-il à Maureen en lui désignant la bouteille. Il est puissant, je te préviens...

- Non, répondit-elle. Juste le sentir. Mais, par contre, je veux bien un thé... Hum... Disons... Allez : A ?

- Non, pas A. Ce n'est pas le moment...

Et l'éclat dans les yeux de Mickaël lui fit comprendre que cette lettre cachait certainement un thé bien particulier.

- Alors, je te laisse choisir ce qui ira le mieux après ce que nous avons mangé, dit-elle.

Le jeune homme se leva, ouvrit le placard et sortit Boisé sans hésiter, prépara l'eau. Face à Maureen, Sam jouait un peu nerveusement avec une boucle abîmée du tapis. Elle n'osa pas lui dire quoi que ce soit. Ce qui se jouait là lui était un peu étranger. Mais si Mickaël avait provoqué la discussion, devant elle, ce n'était sans doute pas un hasard.

Mickaël revint avec la théière, une tasse, laissa infuser, sans rien dire. Puis, quand il estima que le thé était bon, il la servit. Elle le remercia d'un sourire et d'un regard qui en disait long. Mais elle perçut bien une certaine préoccupation dans le sien et comprit qu'il allait peut-être avoir besoin d'elle pour la discussion qui s'annonçait.

Il ouvrit alors seulement la bouteille, servit une bonne rasade à Sam, et une tout autant généreuse pour lui-même.

- Oui, Sam, je suis sérieux, reprit-il après avoir dégusté sa première gorgée et laissé le temps à son ami de faire de même.

Mais Sam en était déjà à la deuxième.

- Cesse de te voiler la face, vieux...

- Qu'est-ce que j'irai foutre en plein milieu des Highlands ! lança Sam, un peu amer. Elle n'a pas voulu me rejoindre... J'ai respecté son choix, non ?

- C'est pas à toi que je vais expliquer les raisons pour lesquelles elle reste à Fort William, nom de Dieu ! s'agaça Mickaël. Tu pourrais au moins t'inquiéter d'elle...

- Pour lui faire plus de peine ? répliqua le grand jeune homme maigre. Tu me vois l'appeler, là, demain et dire : "Ouah, salut Jenn, vas-tu bien ? Fait beau, hein..." T'es con, ou quoi ?

- Sam, vous étiez bien partis pourtant..., reprit Mickaël d'un ton à peine plus posé. Qu'est-ce qui vous aurait empêché de continuer, même si tu bosses à Glasgow ? C'est à deux heures de route, putain ! Tu pourrais aller la voir chaque fin de semaine, au lieu de traîner dans les pubs et de lever des filles que tu rejettes au petit matin ! Tout ça parce qu'il n'y en a aucune qui arrive à la cheville de Jenn pour toi !

- Tu m'engueules, là, ou je rêve ? lança Sam avec un petit sourire provocateur.

- Presque, Sam, presque. Je veux juste te faire réfléchir... et mériter ceci, soupira-t-il en désignant la bouteille d'Al.

Maureen sirotait son thé, les genoux repliés sous elle. Elle sentait la tension chez Mickaël, tension qu'elle n'avait encore jamais perçue. Mais elle se dit aussi que ce n'était pas que l'éloignement géographique - somme toute relatif comme l'avait rappelé à juste titre Mickaël - qui avait provoqué la rupture entre Sam et Jenn. Peut-être Mickaël lui en dirait-il un peu plus, plus tard.

- Si on retourne voir Mummy cet été, et il y a de fortes chances qu'on le fasse, tu viendras avec nous, dit Mickaël d'un ton autoritaire.

Sam dodelina de la tête. Son verre était vide. Il le tendit à Mickaël.

- Ta réponse d'abord, fit celui-ci.

- Pff... Faux frère... Ok... Ok. J'irai voir ta grand-mère cet été, Micky.

Les deux jeunes hommes se fixèrent un moment dans les yeux, puis Mickaël s'empara finalement de la bouteille d'Al pour servir une petite rasade à Sam. Ce dernier prit beaucoup plus de temps de le savourer que le whisky de Skye. Maureen comprenait pourquoi : il avait eu besoin de boire quelque chose d'un peu fort quand Mickaël avait commencé à parler de Jenn. Mais là, Sam voulait pouvoir apprécier. Et, peut-être, se consoler un peu.

**

Maureen s'était rassise dans le canapé. Il était près d'une heure du matin, Mickaël venait de raccompagner Sam en bas de l'escalier et de le coller dans le taxi qu'il avait appelé pour lui.

- A mardi, vieux.

- Ok, ça marche. Dormez bien... Et bon courage encore à Maureen pour le taf' demain...

Le taxi s'éloigna dans la nuit. Mickaël resta encore quelques secondes sur le trottoir, après qu'il avait disparu au premier carrefour. Puis il rentra, rejoignit Maureen.

Il refit chauffer de l'eau, se prépara un thé pour lui aussi. Il n'avait pas vraiment sommeil, mais il ne voulait pas faire traîner la jeune femme plus que de raison. Demain, une grosse journée l'attendait. Il irait l'aider, certes, mais quand même.

Il se prépara Marin, un des rares thés capables de supporter d'être bus après quelques verres de whisky.

- J'ai bien cru que la bouteille y passerait, fit Maureen, en le regardant ranger celle d'Al.

- Si tu n'avais pas été là, il y a de fortes chances qu'elle y serait passée, en effet, répondit-il. Ce n'est pas pour rien que j'en avais pris deux...

Il retourna dans la cuisine, ramena une tasse pour lui et la théière.

- Tu en veux ? proposa-t-il.

- Non, merci. Je veux dormir quand même... J'ai deux questions, cependant, reprit-elle.

- Vas-y, fit Mickaël en prenant place à ses côtés.

- Pourquoi Sam a-t-il quitté Jenn ? La distance lui fait peur ? Ou à elle ?

- Cela fait plus que deux questions..., sourit-il.

- Considère que c'en est une seule. L'autre, c'est pour après, dit Maureen.

- Ok. Pour en revenir aux choses sérieuses, soupira Mickaël, la raison qui a éloigné Sam de Jenn n'a rien à voir avec la distance. C'est à cause de la mère de Jenn.

- Parce qu'elle veut rester auprès d'elle et qu'elle a renoncé à le rejoindre ?

- Non. Pas du tout. Cela, Sam le comprend très bien. Trop bien, même.

Mickaël but une gorgée de son thé. Son regard était lointain. Il s'enfonça dans le canapé et reprit :

- Sam a perdu sa mère quand on était gamins. On avait 9 ans. Elle est morte... d'un cancer. Pas le même que celui qui atteint la mère de Jenn, mais peu importe. Sam sait pertinemment, et mieux que quiconque, ce que vit Jenn. Il a beaucoup souffert de la mort de sa mère. Il s'entend bien avec son père, il a beaucoup d'affection pour lui. De même pour sa belle-mère, la deuxième femme de son père, même s'il a eu un peu de mal, au début, à accepter que son père se remarie. Peut-être auras-tu l'occasion, un jour, de faire leur connaissance. Ce sont des gens très gentils. Son père travaillait à l'arsenal, comme ingénieur. Quand on était mômes, on allait indifféremment chez l'un, chez l'autre ou chez Willy. Il arrivait que Sam reste à la maison, surtout quand sa mère a été hospitalisée, que son père passait une grande partie de ses soirées avec elle, à l'hôpital. C'était une toute petite femme, très douce, un peu effacée. Sam lui ressemble, physiquement, même s'il est grand. Je me souviens très bien d'elle. Le jour où elle est morte...

Mickaël secoua la tête, doucement. L'émotion l'étreignit à se souvenir de ce jour-là. Maureen le perçut et glissa doucement sa main sous son bras.

- Le jour où elle est morte, reprit-il, on avait fait les cons... On était parti en vadrouille, avec quelques autres gamins du quartier. On jouait dans les terrains vagues, le long des quais de la Clyde. Un endroit qui a été construit depuis. Ma mère, Véra, d'autres mamans du quartier, nous ont cherchés pendant des heures. Le père de Sam avait prévenu ma mère que sa femme n'allait sans doute pas survivre à la journée. Il voulait permettre à Sam de la revoir une dernière fois... Sauf qu'elles nous ont trouvés trop tard. On s'en est toujours voulu. Sam de ne pas l'avoir revue... et nous, de l'avoir entraîné dans des jeux qui n'en finissaient pas.

Maureen resta silencieuse. Elle essayait d'imaginer cette journée. La peine du père de Sam, seul face à l'agonie de sa femme. Sam, Mickaël, Willy et d'autres, jouant. Les mamans cherchant en vain leurs rejetons, ne les trouvant qu'à la nuit tombante. Puis, les couloirs blancs de l'hôpital. La mère de Mickaël accompagnant Sam jusqu'à la chambre mortuaire. Les larmes. Du père. Du fils.

- Ce que vit Jenn, reprit Mickaël, cela fait peur à Sam. Il refuse de voir la mort. Il se sentirait totalement démuni, incapable d'aider Jenn lorsque cela surviendra. C'est pour cela qu'il ne veut pas vraiment s'engager avec elle. Alors qu'il tient à elle, je le sais. Même s'il ne l'avouera jamais franchement.

- Peut-être qu'il croit qu'il ne pourra pas l'aider... Alors que c'est faux, murmura Maureen.

- Bien entendu, que c'est faux, soupira Mickaël. Mais va faire comprendre cela à cette tête de mule... Il arrive que les Ecossais aient la tête plus dure que les pierres des quais de la Clyde !

- Tu as réussi à le décider à aller à Fort William, avec nous, reprit la jeune femme. C'est une petite victoire, non ?

- Toute petite. Rien n'est gagné, loin de là..., fit-il. Et je voudrais aussi éviter que Jenn souffre trop. Elle a assez à faire...

Maureen hocha la tête. Ils ne dirent plus rien et Mickaël termina son thé en silence.

**

- Au fait, c'était quoi ton autre question ?

Maureen soupira, elle était en train de s'endormir, blottie entre les bras de Mickaël.

- Ca n'avait rien à voir avec Sam... Cela pourra attendre demain..., répondit-elle d'une voix déjà ensommeillée.

- Ah, ok... Dors bien.

Et Mickaël déposa un dernier baiser sur ses lèvres avant de sombrer lui aussi dans le sommeil.

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