Chapitre 40 : jeudi 12 mai 2005

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C'était la bonne surprise de cette semaine : Mickaël était avec elle chaque soir et Maureen apprécia grandement. Dès ce matin, alors qu'elle rouvrait sa boutique après ces quelques jours de congés, il vint l'aider à ranger sa livraison de fleurs, à mettre quelques pots en devanture et à réorganiser le magasin. Pendant qu'il s'activait ainsi, elle entama de son côté la composition des bouquets ronds. Elle reçut deux clients au cours de la matinée, alors que Mickaël était avec elle. Dès qu'il en eut terminé, il se rendit aux halles pour faire les courses et quand elle gagna l'étage, l'appartement embaumait. Il lui avait préparé le repas, filets de lieu jaune et un mélange de riz et de lentilles. Dans le four finissait de cuire une tarte aux pommes.

L'après-midi, il avait décidé de se rendre au Palais des thés, pour prendre le temps d'acheter d'autres thés pour Maureen, car il estimait que les trois qu'il avait déjà pris pour elle étaient insuffisants. Le séjour chez Mummy lui avait aussi donné quelques idées et il créa ainsi, ce jour-là, le thé Zen qu'il destinait à sa grand-mère.

Quand il regagna l'appartement de la jeune femme, l'après-midi touchait à sa fin et il se remit aux fourneaux, lui préparant une soupe que sa grand-mère n'aurait pas reniée. Quand Maureen le rejoignit, elle lui annonça qu'elle aurait une grosse journée demain, car elle avait reçu une commande pour un mariage. Elle ne s'y attendait pas, c'était pour samedi, et elle avait été obligée de rappeler son fournisseur pour qu'il lui livre le complément de fleurs pour le lendemain.

- Je crois qu'il va falloir que je prévoie en conséquence, pour les fins de semaine, dit-elle à Mickaël alors qu'il glissait un bol de soupe chaude devant elle. C'est pratiquement tous les samedis désormais que je reçois ce type de commandes. Et parfois, j'en ai même deux...

- Je pourrai t'aider encore demain matin, fit-il. Pas pour les assemblages, mais à d'autres tâches...

- Pour les supports, peut-être, réfléchit-elle.

- Je suis content que tu aies ces demandes, ajouta-t-il. Cela veut dire que ton commerce plaît. Pour ce type de commandes, je pense que le bouche-à-oreilles fonctionne beaucoup. Cela va t'apporter une nouvelle clientèle, même plus occasionnelle.

- C'est possible, répondit Maureen.

Puis elle goûta la soupe, du bout des lèvres, car elle était encore bien chaude.

- Hum, quels parfums ! Du thym, non ?

- Oui, sourit Mickaël. Et puis ?

- Poireaux, oignons certainement...

- Tout à fait.

- Pois cassés ?

- Exact.

- Et bien entendu, de la crème, termina Maureen en souriant.

- Bien entendu. C'est l'ingrédient obligatoire pour une soupe digne de ce nom ou presque ! sourit-il.

- Elle est délicieuse.

Mickaël goûta à son tour, puis Maureen demanda :

- Tu as des nouvelles de Sam ?

- Non. Il avait prévu de rester quelques jours chez son père, mais je ne sais pas s'il comptait rentrer hier ou aujourd'hui. Je l'appellerai demain. A moins que ce ne soit lui qui m'appelle avant...

**

- As-tu trouvé le thé que tu voulais pour Mummy ? demanda Maureen alors qu'ils achevaient leur repas.

- Oui, sourit Mickaël en réponse. Je pense qu'il lui plaira. C'est un qu'elle pourra boire le soir, cela la changera de Doux.

- Avec quoi l'as-tu réalisé ? Comment l'as-tu appelé ?

- Zen. Pour les ingrédients, essaye de deviner...

- Sans goûter ? Sans sentir ? fit-elle étonnée.

- Oui. Juste pour voir. Au feeling.

- Alors...

Maureen porta un doigt à ses lèvres et réfléchit. Mickaël l'observait, amusé. Elle commença :

- Et bien... Je vais me servir de quelques indices. Tu me dis si j'ai faux.

- Ok.

- Tu disais que ce serait un thé pour le soir, donc tu as mis une base qui ne l'empêchera pas de dormir. Spontanément, je choisirais du thé rouge.

- Bien. Et puis ?

- Du fait du surnom que ton grand-père lui avait donné, tu n'as pas pu, à mon avis, éviter la pomme.

- Très bien. Tu es en bonne voie, fit Mickaël, admiratif.

- Après, c'est plus difficile... Je pense que tu as choisi des parfums assez doux. Combien me manque-t-il d'ingrédients ?

- Deux, répondit-il. Tu as trouvé la moitié.

- Ce n'étaient pas les plus difficiles à deviner, je pense...

- Je le reconnais, sourit-il. Que proposes-tu d'autre ?

- Elle aime beaucoup son jardin, ses fleurs... Je choisirais le parfum d'une fleur. Rose.

- Non, je n'ai pas mis de fleurs. Mais c'était une bonne suggestion. D'autant que la rose se serait bien mariée avec les deux autres ingrédients. J'ai choisi des fruits.

- Ah...

- Oui, dit Mickaël. Noisette et amande. Ce sera doux, parfumé et légèrement sucré. Ca rend très bien. Tu veux le goûter ?

- Pourquoi pas... Il ira bien avec ta tarte.

- C'est aussi pour cela que j'ai fait ce choix pour les ingrédients. Je l'imagine très bien boire ce thé le soir, en regardant le coucher du soleil et en mangeant un petit morceau de tarte. Ou simplement une pomme.

Maureen sourit : elle aussi imaginait déjà bien la vieille dame, assise dans son fauteuil, contemplant la vue magnifique qui s'offrait à elle.

- Sais-tu qui a construit la maison de ta grand-mère ? Le grand-père de ton grand-père ?

- On ne sait pas, répondit Mickaël. Je n'ai jamais pensé poser la question à mon grand-père et d'après Mummy ou mes grandes-tantes, elle remonte au moins à la moitié du 19ème siècle. Ce qui est certain, c'est que les terres sont dans la famille depuis plusieurs générations. Pour le reste, c'est difficile d'avoir des précisions. Il faudrait faire des recherches... Une de mes lointaines cousines s'est lancée dans l'arbre généalogique, mais je ne crois pas qu'elle soit remontée bien loin...

Maureen hocha la tête.

- Pourquoi demandais-tu cela ? l'interrogea Mickaël.

- Parce que j'étais en train, comme toi, d'imaginer ta grand-mère regardant le coucher de soleil et je me disais qu'elle avait effectivement une vue magnifique sous les yeux. Et j'ai pensé que la personne qui avait construit la maison, qui avait choisi cet emplacement, ne l'avait pas fait par hasard. Que la vie était peut-être rude à cette époque, comme dans le monde paysan en général, mais qu'au moins, il pouvait profiter de la beauté du paysage.

- C'est juste, fit Mickaël. Et il est certain que cet ancêtre ne nous a pas légué que des terres. La vue vaut son pesant d'or aussi. Mais pour en revenir aux thés... J'en ai pris pour toi aussi.

- Oh ! fit Maureen et son visage s'éclaira d'une joie simple et si naturelle que Mickaël en fut tout ému.

Il se leva et ouvrit le placard où il avait rangé les boîtes. Il lui avait acheté aussi des contenants, pour que le thé garde ses parfums mieux que dans les petits sacs en papier.

- Oui, dit-il. J'ai repris pour toi Lumineux, Corsé et Subtil. Tu n'avais presque plus de ce dernier...

- J'en bois tous les midis ou presque, fit-elle remarquer.

- Et puis, je t'ai pris aussi 100 g d'Envoûtant..., dit-il en se tournant vers elle et en lui adressant un petit sourire en coin.

Elle lui répondit par un sourire similaire, mais il continua :

- Et un autre. Un... qui a beaucoup de valeur pour moi. C'était le dernier que j'avais créé, avant celui de Mummy.

- Ah ? fit Maureen, intriguée par le ton qu'il avait pris.

Il était toujours debout devant le placard et tenait la boîte entre ses mains, fixant l'étiquette sur laquelle il avait tracé quelques lettres. Elle se leva et le rejoignit, appuya sa tête contre son épaule. Il glissa un bras derrière ses reins et dit :

- Oui, je l'ai créé cet hiver. Je ressentais le besoin... d'imaginer un thé... Comment t'expliquer ? Un thé qui me mènerait sur la voie, sur le chemin vers... toi.

Elle leva les yeux vers lui, le fixa. Le regard de Mickaël fut à cet instant d'un vert très profond qu'elle trouva à la fois beau et émouvant. Il poursuivit :

- Je voulais exprimer mon désir profond d'être bien avec une femme, j'ai lâché la bride à mon imagination pour dire ce qu'elle serait, ce que j'aimerais qu'elle soit. Et surtout, comment je me sentirais avec elle. Voilà pourquoi j'ai créé... Harmonieux.

Maureen entoura de ses bras la taille de Mickaël, pour se trouver face à lui. Elle lui demanda alors :

- Et c'est celui-là que tu as envie de partager maintenant avec moi ?

- Oui, répondit-il avec assurance et franchise.

Puis il effleura ses lèvres d'un baiser avant de reprendre :

- J'en ai bu souvent les premiers temps... Quand on s'est rencontré. C'était très... révélateur. Quand je le buvais, c'était toi que je voyais, que je sentais à mes côtés. Même si... Même si nous n'en étions qu'au début. De notre histoire.

Elle se sentit très émue par ses propos. C'était comme s'il lui faisait à nouveau sa déclaration et elle se revit, un bref instant, sur la colline d'Arthur's Seat, le vent qui balayait ses cheveux, le soleil couchant qui éclairait leurs deux visages face à face. Un peu comme maintenant, car une belle lumière du soir entrait par la fenêtre et les enveloppait. Elle déglutit, pour repousser un peu son émotion et réussir à lui répondre :

- J'ai très envie de le goûter. Mais aussi... De tout goûter de toi. Et que tu goûtes tout de moi.

Alors il referma son étreinte sur ses reins et l'embrassa longuement, avant de préparer le thé.

**

Harmonieux distillait ses parfums. La théière et les tasses étaient posées sur la table de nuit. Maureen et Mickaël se tenaient face à face et avaient entrepris de se dévêtir l'un l'autre, sans hâte, mais avec suffisamment de lenteur pour apprécier chaque geste, chaque vêtement retiré, chaque partie de corps dévoilée. Puis ils s'étendirent sur le lit, elle tournant le dos à la fenêtre, lui dos à la porte. Ils se caressèrent avec tendresse, se redécouvrant une fois encore. Maureen ne savait pas exactement ce que Mickaël avait eu à l'esprit en créant Harmonieux, mais elle espérait parvenir à lui faire vivre, à leur faire vivre, ce moment en étant au plus proche de sa création, de ses envies.

Ils se donnèrent baiser pour baiser, se rendirent caresse pour caresse. Il se montra aventureux, elle se fit plus hardie. Leur entente était merveilleuse et émouvante et l'un comme l'autre se sentait entouré, emporté par les parfums du thé. Comme si ces fragrances avaient créé, juste pour eux deux, un cocon protecteur, comme si elles figuraient les frontières de leur monde secret, intime.

Le plaisir déferla, les emporta en une longue vague brûlante. Quand, le souffle encore court, Mickaël murmura à son oreille : "C'est tout en Harmonie...", Maureen en frémit et resserra plus fort encore son étreinte autour de ses reins, de ses épaules. Elle aurait voulu demeurer ainsi, étroitement unie à lui, prolonger ce moment merveilleux où ils ne faisaient plus qu'un.

Mais si ce moment devait prendre fin, elle sut alors qu'il revivrait toujours à travers le thé.

A travers Harmonieux.

**

- Mickaël ?

- Hum ?

- Est-ce que...

La voix un peu interrogative de Maureen le tira de ses songes. Elle venait de boire la dernière gorgée et reposait la tasse sur la table de nuit.

- Est-ce que... C'était ainsi que tu l'imaginais ? Que tu imaginais Harmonieux ?

Ils s'étaient assis, adossés à la tête de lit. Il la regarda, puis enfouit son visage entre ses seins. Avant de répondre, il déposa un baiser sur chacun, puis releva la tête et dit :

- C'est encore mieux que ce que j'avais imaginé. Encore mieux. Parce que c'est toi. Et que tu es mieux qu'un rêve...

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