Chapitre 35 : dimanche 8 mai 2005

22 minutes de lecture

Chose exceptionnelle pour un dimanche, Mickaël n'eut aucune difficulté à sortir du lit. Il se sentait impatient de partir et s'activait à préparer un brunch, à mi-chemin entre un déjeuner et un petit déjeuner, quand Maureen arriva, son sac à l'épaule. Elle venait de boucler le magasin et était prête à prendre la route.

Ils mangèrent rapidement, Mickaël parlant déjà de l'itinéraire qu'il comptait emprunter, lui décrivant les paysages qu'ils allaient traverser. Le sourire aux lèvres, Maureen l'écoutait. Elle percevait bien son enthousiasme et se sentait, elle aussi, emportée par sa joie.

Glasgow avait du mal à sortir d'une brume humide. Mickaël avait pris le volant. Il connaissait la route par cœur et voulait que Maureen puisse profiter des paysages. Il avait décidé d'arriver par la route côtière, moins directe, par Oban. Il ne voulait pas arriver à Fort William via la vallée de Glencoe, qu'il comptait montrer un autre jour à Maureen. C'était un endroit spécial pour lui et il tenait à ce qu'elle le découvre d'une façon un peu particulière et non, à la va-vite, lors du trajet. Les premiers kilomètres, une fois sortis de Glasgow, ne furent pas une découverte pour Maureen, puisqu'ils longèrent les rives du Loch Lomond. Mais le soleil commençait à percer la brume et leur offrait de belles lumières.

A Tyndrum, au lieu de poursuivre vers le nord, Mickaël obliqua en direction d'Oban.

- Tu veux aller chercher du whisky ? demanda Maureen, amusée, se souvenant qu'il comptait dans son placard deux bouteilles d'Oban.

- Pas aujourd'hui. On ira demain ou mardi, selon le temps, dans une petite distillerie, au nord de Fort William. Un endroit... pas comme les autres, expliqua Mickaël.

- Pourquoi prends-tu cette route et pas tout droit ?

- Parce que j'ai envie qu'on arrive par la côte. D'autant que le soleil est avec nous...

Après la vallée de Glenn Orchy, elle découvrit les ruines du Kilchurn Castle. Le loch, près duquel il avait été érigé, était calme, le château s'y reflétait. Elle resta silencieuse. La beauté du lieu ne lui donnait pas envie de parler. Elle demanda cependant, une fois le château derrière eux :

- C'est un loch ou la mer ?

- C'est un loch. Loch Awe. Il est très long, et surtout assez découpé. La mer, tu la verras après. Après la Passe de Brander.

- Comment on fait pour savoir si c'est la mer ou un loch ?

- On regarde la carte, dit-il en riant.

- Vrai ?

- Non, à force, on sait. Quand on connaît, c'est facile, mais sinon, c'est impossible. Avec les montagnes autour, on ne peut jamais être certain que ce n'est pas un bras de mer. Ou, au contraire, que c'est bien un loch dont on ne voit pas la fin.

- C'est tellement découpé... et si surprenant, ce mélange de montagnes et d'eau... Il n'y a pas l'équivalent en Irlande. Les premières fois où je me suis promenée autour de Glasgow, j'ai eu l'impression d'être face à de la dentelle.

- C'est une bonne impression. Mais c'est encore plus marqué quand on va vers le nord, et vers l'ouest, qu'autour de Glasgow. Il faudrait aussi qu'on aille sur Arran, un de ces jours. On peut faire la traversée depuis Ardossan. Mais, tiens, voilà la mer...

- Non ? fit Maureen, croyant qu'il se moquait d'elle.

- Si, si, je t'assure. On dirait un loch, mais ses eaux sont salines.

- On fait comment pour passer de l'autre côté ?

- Il y a un pont, à Connel. C'est le Loch Etive. Il ressemble à un coude et se termine de façon très étroite. Il y eut certainement une période géologique où il fut fermé, mais avec la montée du niveau de la mer, ce n'est plus de l'eau douce qu'on y trouve. On peut aussi y accéder par l'autre bout, par le Glen Etive. C'est une vallée magnifique et sauvage.

- Encore une, fit Maureen avec perspicacité.

- Je reconnais que cela ne manque pas..., fit Mickaël en lui jetant un coup d'œil.

- Quelle est celle que tu préfères ?

Il leva un peu les sourcils, son front se plissa pour réfléchir.

- Difficile à dire... Tant j'ai de souvenirs qui me rattachent à l'une comme à l'autre, tant l'Histoire a pu laisser son empreinte aussi, dans certaines.

Maureen replongea dans le silence, admirant les paysages sauvages et magnifiques qui s'ouvraient devant ses yeux, par cette belle fin d'après-midi de printemps. La brume de Glasgow était maintenant loin derrière eux. C'était une période où il faisait souvent soleil, même dans le nord de l'Ecosse, et elle espérait qu'ils auraient plutôt beau temps pour ces quelques jours à Fort William. Si elle avait pu fermer sa boutique toute la semaine, ils seraient allés jusqu'à Skye, et même plus au nord, vers Ullapool, mais cela serait pour une autre fois, avait dit Mickaël avec un léger sourire.

"Pour une autre fois", songea-t-elle. "Tout ce qu'il y a dans ces simples mots..."

Alors qu'ils franchissaient le Loch Etive, Mickaël lui désigna sur leur gauche l'île de Mull.

- C'est beau et sauvage. Un été, juste à la fin de mes études en France, on y avait passé plusieurs jours, avec des copains. Willy était avec moi, pas Sam. Il était à Aberdeen. Il nous avait rejoints plus tard. C'était un chouette séjour.

- Tu as exploré beaucoup autour de Fort William ? demanda Maureen, curieuse de l'entendre parler de ses séjours là-bas.

- J'y ai passé toutes mes vacances, depuis tout petit. Et dès que j'en ai été capable, à la fin de l'adolescence, je partais pour quelques jours, parfois une semaine ou un peu plus. C'est comme ça que je suis allé jusque sur les Hébrides. Ma grand-mère me laissait partir. Elle disait que c'était le bon âge pour découvrir et explorer. Il n'y a qu'un été, où je suis resté en France. Willy m'y avait rejoint, et là, on s'est éclaté. On est allé partout où c'était beau, où on mangeait bien... J'ai ramené des tas de recettes, d'idées, d'adresses... C'est aussi ce carnet d'adresses qui m'a permis d'être "repéré" par Harris.

- Tu n'y es pas allé depuis longtemps ? En France, je veux dire...

- Depuis... bientôt 3 ans. Je venais d'être embauché par Harris. C'est lui qui m'avait payé le voyage, pour que je retourne voir des viticulteurs et que je prenne des commandes avec eux.

- C'était au-delà du travail d'un chef cuisinier ! fit remarquer Maureen.

- Oui, mais il me faisait confiance et il disait aussi que je me débrouillerais mieux que lui. Pas pour goûter, ni faire le choix des vins, mais pour discuter. L'avantage d'être bilingue et de connaître aussi la culture. Même si j'arrivais avec ma bonne tête d'Ecossais et que je forçais un peu sur l'accent en parlant français, ça plaisait tout de suite : un Britannique capable de parler un bon français, ça ouvre des portes... Et quand, en plus, après quelques discussions, on raconte que le grand-père a débarqué en Normandie pour libérer la France...

- On est accueilli en héros ?

Il rit :

- Pas tout à fait, mais presque. Tiens, question : là, devant, c'est la mer ou un loch ?

- La mer, répondit-elle sans hésiter, au feeling.

- Bien vu. C'est le Loch Creran. On va le longer en grande partie, jusqu'au pont, puis on entrera dans la péninsule d'Appin. Ensuite, on remontera le long du Loch Linnhe, le grand bras de mer qui remonte jusqu'à Fort William. C'est une faille géologique, en fait, qui coupe les Highlands en deux. Elle part d'Inverness, le Loch Ness en fait partie, puis le Loch Lochy et le fameux canal calédonien. Ca fait une vraie trouée. C'était aussi une frontière naturelle, autrefois. Avant la conquête anglaise...

Maureen jeta un œil à la carte routière qu'elle tenait ouverte sur ses genoux. Non que Mickaël en ait besoin pour suivre leur itinéraire, mais elle, cela l'aidait à se repérer. Elle reprit :

- Tu aurais envie de retourner en France ?

- Oui, j'aimerais bien. Avec toi.

Elle encaissa ces deux petits mots. Encore une fois, ça accélérait, et elle ressentit à nouveau le tourbillon qui l'emportait. Comme toujours, cela la surprenait et elle restait silencieuse, un peu fermée. Mickaël lui jeta un coup d'œil. Il savait bien maintenant qu'à chaque fois qu'il lançait ce genre de petites phrases, d'allusions, qu'il exprimait ses propres sentiments ou envies, elle marquait ce petit temps de recul. En général, cela ne durait pas et, une fois qu'elle en avait pris la mesure, les choses se mettaient tout simplement en place, et elle les intégrait. Si, parfois, au début, cela l'inquiétait, aujourd'hui, tout en restant patient, lorsque l'occasion se présentait, il ne se retenait pas.

**

Ce fut dans la douce lumière de la fin d'aprés-midi qu'ils arrivèrent en vue de Fort William. La petite cité était dominée par les formes arrondies du Ben Nevis, le plus haut sommet des Iles Britanniques, précisa Mickaël avec une pointe de fierté. Maureen s'étonna que son sommet fût encore légèrement enneigé.

- En général, en plein été, tout a fondu, expliqua-t-il. Mais si le temps est mauvais, il arrive qu'il reste de la neige, même en juillet. On arrive à la bonne heure, constata-t-il en arrêtant la voiture devant la maison. On va avoir droit à un coucher de soleil somptueux. C'est aussi à cause des couchers de soleil que ma grand-mère est restée ici.

- Pas seulement à cause de ton grand-père ? demanda Maureen avec amusement.

- Si, beaucoup. Mais elle dit souvent que si ce pays n'avait pas été aussi beau... Elle ne sait pas si elle aurait supporté d'y passer sa vie. Ici, l'hiver, la vie est rude. Les jours sont très courts et il fait froid, humide.

La réflexion toucha Maureen. Avant même de connaître "Mummy", elle se sentait quelques points communs avec elle.

Ils empruntèrent une petite allée dallée, entourée par de jolis massifs de fleurs, qui faisait le tour de la maison. Maureen avait pourtant remarqué une porte, donnant sur la cour où Mickaël avait garé la voiture, mais visiblement, ce n'était pas par-là que se faisait l'accès. C'était une très ancienne maison, aux murs blanchis à la chaux, aux fenêtres entourées de pierres. Elle comptait un étage et Maureen se doutait qu'à une certaine époque, le toit avait dû être en chaume. Maintenant, c'était des ardoises qui la couvraient. Située sur la route menant à la montagne, elle dominait la ville qui se trouvait sur la droite en contrebas, et elle offrait surtout une vue magnifique sur le Loch Linnhe et la presqu'île d'Ardgour, en face.

La vieille dame qui les accueillit la charma aussitôt. Petite, des cheveux toujours châtain clair malgré les ans - et sans teinture, disait-elle avec une pointe de fierté -, elle afficha un grand sourire en leur ouvrant la porte. Dans ses yeux sombres, Maureen allait bien souvent déceler la même lueur que dans ceux de Mickaël.

- Entrez, entrez... Ah, c'est vrai, il faut que je parle anglais...

Et elle s'effaça pour les laisser franchir le seuil. L'entrée était petite, carrée, et donnait tout de suite sur un long couloir qui desservait les pièces du bas, deux chambres sur la gauche, la cuisine et une grande salle à manger sur la droite, avec un coin salon qui s'ouvrait sur le devant du jardin et qu'ils avaient contourné pour gagner la porte d'entrée. Maureen découvrirait un peu plus tard qu'en traversant cette grande pièce, il était possible d'accéder à une autre chambre et à une petite salle d'eau. Un escalier partait du couloir pour desservir l'étage.

- Mummy, je te présente Maureen, dit Mickaël juste après avoir embrassé sa grand-mère sur ses deux joues, bien rondes, aux pommettes à peine ridées.

- Bienvenue, Maureen, lui sourit la vieille dame. Entre... pas de chichis. Mickaël, va mettre tout de suite vos sacs dans la chambre, je vous ai préparé la tienne, comme d'habitude.

- Ok.

Maureen suivit Mummy dans le salon qui, comme dans bien des maisons en Irlande, Ecosse ou Angleterre, présentait donc la particularité d'avoir comme une petite véranda arrondie sur le devant. Cela offrait un recoin très "cosy", mais aussi un point de vue sur l'extérieur et une source supplémentaire de lumière. Mummy avait disposé sur la table de quoi prendre le thé, mais elle laisserait à son petit-fils le choix du parfum. Sur un grand plat rond, en porcelaine de Limoges - un cadeau de son mariage, précisa-t-elle à Maureen -, elle avait disposé une tarte aux pommes. Et dans un petit pot en terre, qu'elle sortit du réfrigérateur, elle proposa de la crème.

- Le secret de la cuisine normande, souffla-t-elle avec malice à Maureen. Je sais que Mickaël n'en abuse pas, mais, des fois, il me demande comment résoudre telle ou telle difficulté culinaire et je lui réponds toujours : "ajoute de la crème...".

- Et ça marche à tous les coups ? demanda Maureen.

- Presque... Veux-tu une part de tarte, Maureen ?

- Volontiers.

- Vous avez fait bonne route ? demanda encore Mummy.

- Oh oui, c'était... Je crois que je vais conserver longtemps le souvenir de tous ces paysages... C'était... somptueux, magnifique. On a eu beau temps, aussi, alors qu'à Glasgow, on était encore dans la brume ce matin.

- C'est à cause de la Clyde. Il y a toujours de la brume. Mais par ici, l'air est sain. Tu n'étais jamais venue ?

- Non... Le plus nord où je sois allée, c'est de l'autre côté de Glasgow, à Helensburgh. Autant dire que j'étais restée dans la banlieue de la ville. J'ai plus "exploré" vers la mer, la côte. Et, plus récemment, Mickaël m'avait emmenée pour une promenade en bateau sur le Loch Lomond. Mais une fois que nous l'avons dépassé, c'était toute une découverte pour moi.

A cet instant, Mickaël revint de la chambre. Il avait entendu les derniers échanges depuis le couloir entre sa grand-mère et Maureen, et devinait déjà que Mummy était ravie de cette visite et entreprenait de mettre la jeune femme à l'aise. La simplicité de sa grand-mère, sa gentillesse, en avaient toujours fait une personne facile à vivre, ouverte, généreuse. Tous les amis qui étaient venus avec lui ici, et même Betty, avaient toujours parlé en des termes dithyrambiques de "Mummy". Elle savait mettre à l'aise, sans poser de questions indiscrètes. Mais recueillait aussi bien des confidences...

- Je te laisse faire le thé, Mickaël... Je ne sais pas si tu trouveras à ton goût...

Il se dirigea vers la cuisine, trouva Fantasque.

- Tu as quelques bons échantillons, Mummy ! Je trouve toujours à mon goût... D'ailleurs, je t'en ai ramené deux nouveaux...

- Vous avez aussi du thé de l'alphabet ? s'étonna Maureen.

- Oui, soupira Mummy. C'est ce grand dadais qui m'a imposé cette idée.

- Avoue que tu étais emballée ! Tu as trouvé cela très drôle..., fit le jeune homme.

- C'est vrai. Et ça étonne toujours mes amies quand elles me rendent une petite visite. Mais là, je leur ai dit que tu venais, alors, elles ne passeront pas.

- Les copines de Mummy sont terribles, dit Mickaël. Mais adorables. Quand elles sont là, c'est impossible de leur échapper.

Il les servit, puis accepta volontiers la généreuse part de tarte qu'il couvrit de crème. Il étendit ses jambes devant lui, soupira de satisfaction en dégustant sa première bouchée, les yeux fermés.

- Hum... Toujours aussi fondante, Mummy. Je ne fais pas mieux ! Heureusement qu'Harris n'a jamais goûté ta tarte aux pommes, il me mettrait à la porte sinon...

- Fanfaron !

- Non, c'est Fantasque, que j'ai choisi, répondit-il en lui faisant un clin d'œil.

Maureen allait bien vite comprendre que les échanges entre Mickaël et sa grand-mère étaient teintés d'humour et de petites piques qui révélaient toute la tendresse et l'amour qui les liaient.

- Vous vous êtes arrêtés sur la route ? demanda la vieille dame avec intérêt.

- Non, pourquoi ? répondit Mickaël.

- Je commençais à me demander quand est-ce que vous alliez arriver.

- On est passé par Oban. Et par la côte.

- Ah...

- Je veux faire découvrir Glencoe à Maureen en venant de Fort William, et non l'inverse.

La vieille dame hocha la tête d'un air entendu.

- Pour ce soir, je vous ai fait une soupe. Tu veux peut-être montrer le quartier à Maureen ?

- On peut. Et le jardin.

**

Une fois le goûter terminé, ils sortirent dans le jardin. Il s'étalait en une pente douce, un peu plus prononcée vers le fond, plein ouest. Entouré d'arbustes, il était d'une belle largeur, ce qui avait permis de l'aménager avec une grande pelouse et plusieurs fruitiers, ainsi que de nombreux parterres fleuris.

- Le plus vénérable, fit Mickaël, en désignant à Maureen un pommier couvert de jolies fleurs blanches et roses.

- Tu racontes des histoires, Mickaël, fit Mummy. Ce n'est pas le plus ancien du jardin.

- Non, mais c'est celui auquel tu tiens le plus...

- Cela oui, reconnut la vieille dame.

- Pourquoi ? demanda Maureen avec intérêt.

- Il vient de France, expliqua Mummy. Un pied préparé par Eric, mon frère. Il poussait dans le verger de notre ferme.

- Mais surtout, il donne les fameuses petites pommes rouges que mon grand-père aimait tant et qui ont valu à ma grand-mère le surnom de "Petite Pomme".

- As-tu besoin de raconter ce genre d'histoires, Mickaël ? gronda gentiment Mummy.

Mais son sourire et l'éclat de bonheur et de malice qui s'alluma dans son regard montraient bien qu'elle n'était pas du tout en colère. Maureen s'amusa en voyant que les joues de la vieille dame étaient devenues très légèrement rosées et que son surnom lui venait certainement de là. Mickaël sourit et précisa :

- C'est le petit nom que mon grand-père avait donné à Mummy, quand ils se sont connus.

- Oh ! fit Maureen. C'est très joli et... adorable, compléta-t-elle. Je trouve qu'il vous va bien !

- Ah, tu vois, fit Mickaël à sa grand-mère.

- Bon, bon..., répondit-elle simplement avant de les guider sur le côté de la maison.

Au-delà de la cour où stationnaient les visiteurs, cour fermée par une barrière de bois aux pieds de laquelle poussaient des iris et des massifs de bruyère, se trouvait un grand bâtiment et un potager.

- C'est l'ancienne bergerie, expliqua Mummy. Elle avait été construite par mon beau-père, Donan MacLeod, et ses fils. Mais, maintenant, elle sert de hangar et on y trouve un sacré bazar !

- Et tout le nécessaire pour l'entretien de ton jardin, fit Mickaël d'un ton docte. Tu as commencé à planter ?

- Oui, John et Sven sont venus retourner le terrain, il y a quinze jours environ. Et Jimmy et Léony m'ont aidée pour les premiers plants. La pitchoune était contente de participer ! Mais elle ne comprenait pas pourquoi les framboises n'étaient pas encore mûres...

Cela fit sourire Mickaël et Maureen. Elle imaginait la scène, même si elle ne connaissait pas encore la petite fille. Elle avait cependant remarqué quelques photos, au-dessus du vieux buffet, dont des récentes où l'on pouvait voir une petite fille avec des couettes et avait deviné qu'il s'agissait de la nièce de Mickaël.

Ils passèrent ainsi un bon moment dehors, le regard de Maureen se portait souvent vers les alentours, la montagne majestueuse, le loch dont les eaux commençaient à changer de couleur avec la venue du soir. Il se dégageait de l'endroit une impression de paix, d'immensité qui lui plaisait. Elle échangea aussi avec la vieille dame, au sujet des fleurs qu'elle avait plantées dans son jardin, certains plants venant de France, comme les iris et plusieurs rosiers.

**

Après le repas, ils s'installèrent à nouveau tous les trois devant les fenêtres de la véranda qui donnaient plein ouest, pour admirer le coucher de soleil sur les montagnes, de l'autre côté du Loch Linnhe. Ce premier coucher de soleil fut somptueux et Maureen se sentit très émue de pouvoir vivre un tel moment. Mickaël était heureux de partager cette soirée avec elle et se souvint de ses pensées, l'été dernier, lors de son arrivée à Fort William.

- Même après des années et des années, fit Mummy, interrompant le silence qui s'était installé, je ne me lasse pas du spectacle. Je crois que je ne m'en lasserai jamais...

- C'est trop tard, maintenant, pour cela, Mummy, dit Mickaël.

- Ce qui est certain, c'est qu'il est tard, et tu vois déjà des papillons devant tes yeux ! répondit-elle.

Mickaël sourit. Il aimait bien cette image que Mummy employait depuis qu'il était tout petit - et qu'elle répétait aussi souvent à Véra - pour signifier qu'il était temps d'aller dormir.

- Tu veux faire quoi, demain ? demanda encore la vieille dame. C'est juste pour les repas, pour prévoir...

- Tu ne t'occupes de rien, je ferai, répondit Mickaël.

- Ttt... Tu es en vacances, et seulement pour quelques jours. C'est moi qui m'en occupe.

- Je pensais aller de l'autre côté, dit-il en désignant la masse sombre des montagnes en face d'eux. Et on aurait pu revenir par le bac. Tu pourrais nous accompagner, non ?

- Pourquoi pas... Je peux prévoir un pique-nique, dans ce cas. Mais il fera jour tard, vous me déposerez au retour et tu pourras emmener Maureen jusqu'au Ben Nevis. En haut, il reste de la neige, mais à mi-hauteur, vous pourrez profiter de la vue. Cela vaut le coup, si le temps reste dégagé.

- J'ai commandé le soleil pour trois jours, Mummy !

- Beau souhait... Allez, allez vous coucher. Sinon, c'est moi qui vais voir des papillons devant mes yeux, dit-elle en se levant avec un peu de difficulté.

**

La chambre que Mummy leur avait préparée était celle où Mickaël avait toujours dormi, depuis qu'il était tout petit. La fenêtre offrait une vue similaire à celle du salon. La décoration en plut immédiatement à Maureen.

- Comment tu la trouves ? Ma grand-mère, je veux dire, pas la chambre..., sourit Mickaël.

- Adorable. Je comprends que tu aies eu envie de la revoir... Elle a du mal à marcher, non ?

- Un peu, oui. C'est l'âge, comme elle dit souvent avec philosophie. Mais elle garde bon moral et elle est encore très active. Elle va faire ses courses toute seule, elle passe du temps dans son jardin...

- Ton grand-père est décédé depuis longtemps ? demanda Maureen.

- J'étais en France, quand c'est arrivé… J'avais 17 ans. Il était malade depuis quelques temps et s'était beaucoup affaibli. Ca a été un moment très dur, très douloureux pour toute la famille. Quand j'ai appris la nouvelle, je suis venu aussitôt. C'était un long voyage... Mes parents étaient arrivés dès le jour-même et j'ai fini le trajet avec ma sœur. On ne parlait pas. On était chacun dans nos pensées... C'était le premier deuil que nous avions à affronter elle et moi. Nous avions perdu Mémé Fine auparavant, mais nous étions encore petits quand c'était arrivé.

- Qui était Mémé Fine ? demanda Maureen.

- Notre arrière-grand-mère. La mère de notre grand-père. Je me souviens très bien d'elle. Je l'aimais bien aussi.

- Elle vivait ici ?

- Oui. Cette maison était celle de la famille MacLeod. Mon arrière-grand-père, Donan, y était né. De même que son père et son grand-père. Avant, je ne sais pas... Et les terres se sont transmises de père en fils, jusqu'à mon grand-père.

- Hum, je comprends, fit Maureen.

- Mummy te montrera peut-être des photos de tout ce monde-là.

- J'en ai aperçu, dans la salle, oui. J'ai vu aussi des photos de toi...

- De ma sœur, de Léony... Mummy dit qu'il faut se souvenir de nos morts, mais qu'être entourée par les vivants, ça l'aide à rester en vie... Je suis content qu'elle ait accepté de venir avec nous demain.

- Moi aussi, fit Maureen.

- Elle aimait bien quand nous allions en balade, quand nous étions plus petits. Elle a toujours aimé voir ou revoir différents endroits par ici. De même, quand nous étions enfants et qu'elle venait souvent à Glasgow par le train. Elle l'a fait encore plus après le décès de mon grand-père...

- Elle est étonnante, dit Maureen. Je l'aime beaucoup. Elle est très attachante.

Mickaël sourit. Mummy était la première personne de sa famille qu'il lui présentait et il était heureux qu'elle se sente déjà à l'aise avec elle. Sa grand-mère était, pour lui, une des personnes qui comptait le plus, dont il se sentait le plus proche. Qu'elle et Maureen s'entendent bien était essentiel.

Il se rapprocha de Maureen et l'enlaça tendrement. Elle se demanda si Mummy avait réellement vu des papillons devant les yeux de son petit-fils, car Mickaël ne lui semblait pas fatigué du tout, bien au contraire. Ils s'embrassèrent, mais ce fut elle qui commença à le dévêtir. Heureux, il la laissa faire. Depuis qu'il soupçonnait des moments douloureux dans sa vie et plus encore, maintenant qu'il comprenait certaines de ses réticences, il avait fait le choix de toujours la laisser aller au bout de ses initiatives, quitte à l'aider, à l'encourager si cela s'avérait nécessaire.

Les mains de Maureen se glissèrent sous son t-shirt, remontant vers ses épaules. Il l'aida à l'enlever, puis elle déboutonna son pantalon. Il la sentait sûre d'elle. Il se retrouva vite nu devant elle, alors qu'elle portait encore tous ses vêtements. Elle le poussa doucement vers le lit et il s'y assit, curieux de voir la suite du programme qu'elle envisageait.

Le visage grave, mais le regard pétillant, d'un bleu-gris lumineux, Maureen le fixa alors qu'elle ouvrait le premier bouton de son chemisier. Elle portait son ensemble vert, en dentelle, celui d'Edimbourg. Et il se dit qu'il associerait désormais toujours la capitale à cette couleur. Le chemisier rejoignit ses vêtements au sol, puis elle fit glisser ses jeans le long de ses jambes, avant de s'avancer vers lui. Il l'entoura de ses bras et vint poser sa tête au creux de sa poitrine.

- Tu sais ce que j'aime chez toi ? dit Mickaël en déposant des baisers le long de la corolle de dentelle.

Elle secoua la tête.

- Ta simplicité.

Elle passa la main dans ses cheveux, appuya son menton sur le haut du crâne du jeune homme et lui répondit, émue :

- Avec toi aussi, Mickaël, les choses sont simples, si simples...

Il releva alors son visage vers elle qui posa délicatement sa main sur sa joue. Elle soupira et dit :

- Je voudrais essayer, Mickaël. Mais j'ai peur.

Il comprit aussitôt de quoi elle voulait parler.

- Je suis très touché que tu le veuilles, ma douce. Tu sais que j'aime tout de toi, tout ce que tu es. Ton corps, mais pas seulement. Ta nature profonde, ton caractère. Ton regard. Tes mains. Ta bouche. Tes lèvres. Si... soyeuses. Et cela me plairait vraiment que tu puisses m'offrir des caresses plus intimes. Mais je te l'ai dit. Je ne te forcerai en rien. Et si toi, tu te forces, ce ne sera agréable ni pour toi, ni pour moi. C'est un cadeau. Pas une obligation. Mais si tu le veux, si tu veux qu'on essaye, on peut. Mais d'abord, tu veux finir de te déshabiller ou tu veux que je m'en charge ?

- On le fait ensemble ? suggéra Maureen.

- Très bien ! sourit Mickaël en réponse.

Et leurs mains se posèrent sur les hanches de la jeune femme pour faire glisser son slip. Maureen souleva ses pieds, l'un après l'autre, pour que Mickaël puisse lui retirer complètement le petit morceau de dentelle verte. Puis ses mains remontèrent le long des jambes, pour rejoindre celles de Maureen sur ses cuisses et les mener jusqu'à ses épaules pour soulever les bretelles du soutien-gorge. La première bretelle vint se poser dans le creux de son bras, dévoilant un peu son sein. Mickaël accompagnait ce petit effeuillage de baisers doux sur la poitrine de Maureen. Puis il dégrafa l'attache dans son dos et laissa tomber le dernier petit vêtement au sol.

Ils se regardèrent un instant, avant que Maureen embrasse Mickaël. Puis, rompant leur baiser, il s'installa au milieu du lit, assis en tailleur, le dos contre les oreillers. Tendant les bras, il invita Maureen à venir s'agenouiller face à lui.

- Je vais te guider, lui murmura-t-il à l'oreille. Surtout, si ça va pas, on arrête, d'accord ?

- D'accord, répondit-elle.

Et il entendit son sourire. Lui-même se sentait détendu et confiant.

- Tout ce qu'on va vivre ici, Maureen, ce sont de bons moments. On est là pour vivre de bons moments. Pour ramener de beaux souvenirs. Comme à Edimbourg, rappela-t-il.

- Mais vivre des beaux souvenirs, cela sert aussi à effacer les mauvais, fit-elle avec justesse.

- Oui. Oui, bien sûr.

Il lui prit la main, la caressa, nouant ses doigts aux siens, jouant avec. Il l'embrassa alors à nouveau doucement. Puis il guida sa main vers son épaule, son torse, son ventre. Lentement, il l'invitait à le redécouvrir, à le caresser. Quand il sentit que Maureen était toujours en confiance, il mena la main vers son sexe. Elle le caressa, le sentit durcir entre ses doigts. Elle rompit leur baiser, mais continua ses caresses. Il avait le cœur battant, elle aussi.

Mickaël lâcha la main de Maureen, la laissant désormais décider seule. Mais il remonta ses deux mains sur ses épaules, souleva ses cheveux. L'une de ses mains se posa sur la nuque de la jeune femme, mais elle frémit, ferma les yeux. Il la retira aussitôt et demanda :

- Tu préfères que je ne te touche pas ?

- Je ne sais pas trop... Mickaël, j'ai peur.

- Alors, arrête. Ne va pas plus loin pour ce soir. C'est déjà un très beau cadeau que tu m'as fait. Et le plus beau, c'est que tu aies la volonté et l'envie de faire ces découvertes avec moi. Viens, maintenant.

Et il l'invita à s'allonger sur le lit, se cala face à elle. Son regard plongea dans le sien : il y avait toujours du bleu, mais elle était moins assurée que quelques instants plus tôt.

- Je sais... que tu es différent. Je sais que ce sera différent. Avec toi. Mais j'ai peur quand même.

- Je le comprends. Ma douce... Ma si douce... Comme je t'aime !

Il caressa doucement son visage, effleura ses lèvres, puis dit encore :

- C'est la première fois qu'on essaye... tout en sachant, l'un comme l'autre, tout ce que cela implique pour toi. Je suis certain que, petit à petit, tu vas prendre de l'assurance.

- Mais... tu aimerais que je le fasse, n'est-ce pas ? demanda-t-elle d'une voix encore émue.

- Oui, bien sûr. Je te l'ai dit. Mais surtout, je ne veux pas que tu le fasses en te forçant. Je ne veux pas que tu te sentes mal à l'aise.

Elle le fixa un moment, puis ferma les yeux et vint se blottir contre lui. Mickaël passa ses bras autour de ses épaules, la serra tendrement contre lui.

- Ma douce... Ne reste pas sur une impression d'échec pour ce soir. Ce n'est pas ainsi que je le vis. Bien au contraire...

- Oui, je sais, dit-elle d'une voix plus assurée. Je t'aime et je voudrais... Je voudrais aussi pouvoir te rendre ce que tu me donnes. Et c'est tant pour moi. Mickaël... Je... Je me sens si heureuse et si chanceuse aussi de t'avoir rencontré !

- Je le suis aussi. Je n'ai jamais pu partager autant de choses avec une femme qu'avec toi. Et cela, c'est tout simplement merveilleux pour moi et cela me rend très heureux. Tu me rends très heureux.

Maureen s'écarta légèrement et leva son visage vers lui, Mickaël souriait. Elle vit alors s'allumer cet éclat bleuté dans son regard et sentit le désir se réveiller en elle. Elle voulait partager et se fondre avec lui. Elle voulait ne faire plus qu'une, avec lui. Alors elle se redressa légèrement, l'embrassa et s'allongea sur lui, laissant ses mains le parcourir tendrement. Il lui répondit avec la même ferveur et ils connurent une étreinte des plus intenses.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Luna Bell Catcher
|Suite de "Esprit Vengeur"|

Ce n'était pas juste une quête de vengeance. Ni seulement une course poursuite à travers les contrées de mon monde et de ma mémoire. Les batailles, la guerre. Les morts, les guerriers et les souverains n'étaient pas les uniques concernés dans cette histoire. Non, je ne parle pas que des secrets, des trahisons et des sacrifices.

C'était une quête de vérité, de confiance, qui ne faisait que se troubler, pénible et incertaine, bouleversée par d'insurmontables épreuves.

L'histoire de Vereessa, Fille des Etoiles, Koeri, dont le destin était de mener le peuple vers la lumière, peinait à voir l'aube se lever.
1
0
8
205
Tom Men

 Le temps s'était radouci depuis quelques jours. Après une étonnante période de chaleur, l'air frais du printemps avait enfin décidé de s'installer. Les vallées et collines étaient en fleur, les premières chasses étaient données, et les oiseaux migrateurs commençaient à revenir de leur long voyage. L'océan gratifiait Dhilia de son plus beau bleu, retenant ses vagues au large. Rares étaient les baigneurs qui osaient s'aventurer dans l'eau à cette période de l'année, mais ils étaient là.
 Au sud de la capitale s'étendait une plaine si vallonnée que personne n'osait transformer les terres en champs. Face à la réticence des agriculteurs, le Roi Elamin avait décidé, sept ans plus tôt, de garder cette partie du littoral intacte. Il n'avait qu'une condition : l'endroit devait être aussi agréable qu'un jardin. Le chevalier royal Gaillart Droy, le noble à qui appartenait le coteau, avait engagé une armée de jardiniers qui travaillait sans relâche à faire en sorte que la vallée soit toujours recouverte de fleurs, au cas où l'envie prenait à sa Majesté de visiter le bord de mer.
 L'herbe y était d'un vert éclatant. Elle poussait haut, dès le début de l'année, et offrait un somptueux contraste avec l'azur de l'océan. La singularité du panorama était son impressionnante palette de couleurs, changeant au fil des saisons. En été, la côte peinait à faire pousser des fleurs, mais leurs teintes rouges, roses et jaunes transformaient l'endroit, attirant les couples de tout âge, les demoiselles et les gentilshommes, les jeunes et les moins jeunes. Le soleil, qui pourtant grillait les autres plaines plus au nord, n'avait ici aucune emprise sur la végétation. En automne, c'était un véritable festival de couleurs, avec toutes les palettes de rouge et d'orange, de bleu et de violet. Il était même acquis de dire que, à cette époque de l'année, la plaine était l'un des plus beaux paysages de Dhilia, digne d'un tableau du plus grand artiste du monde.
 Cole ne venait ici qu'au printemps. Il préférait de loin la simplicité de la scène à cette période : la plaine n'était recouverte que de marguerites, constellant l'herbe émeraude de blanc et de jaune. La présence ivoirine lui rappelait les immenses plaines enneigés des montagnes, qu'il avait quitté quelques années plus tôt. Ses nouvelles fonctions au sein de l'armée de Dhilia ne lui avait pas laissé le temps d'y retourner, ne serait-ce qu'une semaine. Tout lui manquait, même le froid. Surtout le froid.
 Pour sa sortie printanière, Cole s'était habillé du seul vêtement neuf qu'il avait eu l'occasion d'acheter depuis son arrivée à la capitale : un veston d'un bleu vif qui lui avait coûté un quart de sa solde. Il avait mis sa plus belle paire de chaussures et un des rares pantalons qui n'était pas troué. Mieux encore, il avait lavé et peigné ses cheveux et coupé sa barbe, deux choses qu'il n'avait pas l'habitude de faire très souvent.
 Un tel apparat était rare pour lui. Il n'était pas des hommes qui prenait particulièrement soin d'eux. Il ne festoyait qu'occasionnellement et ne s'intéressait pas à faire la cour. Pourtant, en cette radieuse journée, il s'était fait le plus beau possible. Cole se tenait à côté d'une belle jeune femme. Le chevalier de Dhilia avait invité Ceti à l'accompagner pour découvrir ce paysage. Elle avait peu l'occasion de quitter le château.
 Le cœur du chevalier battait à tout rompre. Pour ne pas lui montrer son embarras, il marchait un pas devant elle et évitait tout contact visuel. Cole avait invité Ceti par pure gentillesse, sans aucune arrière pensée. Maintenant qu'ils étaient ici tous les deux, en dehors d'une chambre comme à leur habitude, il se rendait compte que cela ressemblait beaucoup à un rendez-vous galant. Il était déjà trop tard lorsqu'il s'en était rendu compte, et il n'osait plus regarder son invitée dans les yeux.
 De son côté, Ceti était dans le même état d'esprit. À ceci près que son visage ressemblait à une pivoine. Elle préférait torturer ses doigts plutôt que d'engager la conversation, laissant le vent et les oiseaux combler le silence. Elle gardait ses yeux rivés sur le sol.
 Cela faisait plusieurs semaines que Ceti et Cole se fréquentaient. Depuis leur brève rencontre juste avant le bal royal de la fin d'année, ils se voyaient occasionnellement, toujours dans un cadre plus intime qu'un grand espace vert. De temps en temps, le chevalier passait la voir dans sa chambre à la fin de ses rondes et ne restait jamais dormir sur place. En dehors de ça, les deux ne se croisaient presque jamais. Quelques jours plus tôt, Cole s'était vu attribué une permission. Après l'amour, il avait proposé à Ceti de l'accompagner en balade sans réfléchir. Aujourd'hui, ils se retrouvaient seuls au milieu d'un jardin qui s'étendait sur plusieurs hectares et qui offrait l'une des plus belles vues sur l'océan.
 Les deux amants se promenaient le long de la côte depuis un bon moment. Durant ce laps de temps, ils ne s'étaient échangés que quelques phrases banales et sans intérêt. En son for intérieur, Cole se torturait l'esprit. Il ne trouvait rien à raconter et plus le temps passait, plus le silence oppressant se faisait ressentir. Lorsqu'ils étaient ensemble, ils n'avaient pas trop l'habitude de faire la conversation. C'était plus fort que lui : il ne trouvait rien à dire.
 En descendant la colline vers la mer, Ceti manqua de trébucher. Ses chaussures plates convenaient mieux aux dalles et aux pavés qu'aux terres des sentiers de randonnée. Cole, prompt à réagir, retint la servante en l'attrapant avec ses deux bras. Confuse et plus empourprée que jamais, Ceti se redressa et se confondit en excuses.
— Arrêtez, arrêtez ! lança le chevalier en riant. Cela peut arriver à tout le monde.
— On me reproche toujours ma maladresse, au château, soupira Ceti après un instant. Même ici, ma gaucherie ne me lâche pas d'une semelle.
 Cole se souvint de la première fois qu'ils s'étaient rencontrés, du vase inestimable qu'elle avait brisé en le poussant du coude, et du geste de grande bonté de la jeune princesse Asena, évitant à Ceti une vie entière de servitude. La domestique était sans conteste l'une des personnes les plus malhabiles qu'il avait rencontré.
 Elle arrangea sa tenue et s'inclina devant Cole pour le remercier. Il était chevalier depuis plusieurs mois, mais il ne se faisait toujours pas aux courbettes de tous les serviteurs qu'il croisait. Il avait vécu jusque là dans la modestie et le don de soi, alors voir tous ces gens se pencher vers lui à chaque fois qu'ils le voyaient le dérangeait profondément.
— Redressez-vous enfin ! insista Cole. Nous ne sommes ici qu'entre nous, personne ne vous tiendra rigueur d'un manque au protocole.
— La loi est la même partout, monsieur, récita la jeune femme, une touche de sarcasme dans la voix.
 La plaisanterie tira un sourire au chevalier. Les deux amants poursuivirent leur route, côte à côte, en direction du sud, longeant lentement l'océan. Dans le ciel d'un bleu presque estival, le soleil donnait des reflets d'or aux vagues. Ils ne marchèrent que peu de temps avant que Ceti ne reprenne la parole.
— Vous venez souvent ici ? demanda Ceti après un instant.
— J'ai découvert cet endroit peu de temps après mon arrivée à Dhilia, il y a cinq ans.
— Il existe des jardins bien plus beaux près du château, fit remarquer Ceti avant de se rattraper. Non pas que je trouve le paysage désagréable !
 Le soldat laissa s'échapper un rire.
— Je ne suis pas vexé. Au contraire, je suis plutôt d'accord avec vous. Mais... (Cole désigna le décor d'un geste ample de la main) Il n'existe aucun autre endroit près de la capitale qui me rappelle autant ma ville natale.
— Et d'où venez-vous exactement ?
— De l'Oblihati.
 Ceti s'exclama d'apprendre les origines de Cole. Elle n'avait encore jamais rencontré personne venant du sommet du monde. Les seuls gens en provenance du Temple de l'Oracle étaient des marchands itinérants et des forains, que la jeune femme n'avait jamais eu l'occasion de voir. Sa tête se mit à bouilloner de questions.
— Est-ce vrai qu'il y neige la moitié de l'année ?
— Plus encore. Il n'y a qu'en été que la neige fond. La végétation est très absente en dehors de la ville. J'aimais beaucoup m'asseoir sur un rempart pour observer les plaines complètement blanches. J'essayais de repérer des traces avec des jumelles. Mon ami Oscar était bien meilleur que moi à ce petit jeu.
— J'aimerais beaucoup que vous me montriez à quoi ça ressemble, souhaita Ceti.
— Si l'occasion se présente, pourquoi pas.
 Ceti se retourna pour observer le paysage. Elle imagina à quoi pouvait ressembler les grandes plaines enneigées des montagnes, les hautes murailles de la ville et le Temple, célèbre lieu de pélerinnage. Dans sa vie, elle n'avait quitté Dhilia qu'à trois reprises, sans jamais voyager plus d'une demie journée. Elle n'arrivait tout simplement pas à concevoir le panorama de l'Oblihati. De ce fait, elle s'aidait des marguerites pour recouvrir son point de vue actuel d'un épais manteau blanc. Un léger sourire apparut sur son visage.
— Puis-je vous poser une question, Cole ? demanda la jeune femme après un bref silence. Elle pourrait vous sembler déplacée.
— Dîtes toujours, je jugerais moi-même.
— M'aimez-vous ?
 Le chevalier accusa la surprise. La servante de la princesse se retourna pour lui faire face et le regarder dans les yeux. Cole la considéra d'un regard interdit, bouchée bée. Les secondes s'écoulèrent lentement, et l'espace d'un instant, il pensa avoir compris de travers. Mais la jeune femme poursuivit.
— Les chevaliers qui jouent de leur position ne se cantonne rarement qu'à une seule servante. Et maintenant que nous sommes ici, ensemble... J'ai pensé que, peut-être, vous...
— Vous avez raison, coupa le soldat.
 Une main dans les cheveux, le chevalier se rendait compte des efforts qu'il avait produit pour cette journée, notamment le temps qu'il avait passé à se toiletter et à s'habiller. Il ne l'avait jamais fait auparavant, et il constata que cela lui était venu naturellement. Devant la stupeur que sa réponse avait provoqué, Cole enchaîna.
— Vous commencez à me connaître, Ceti. Maintenant que vous posez le doigt dessus, je vous considère bien plus que comme une simple domestique.
 La servante se remit à jouer avec ses doigts. Le chevalier la regarda faire un instant avant de lui tendre sa main. Ceti hésita puis y glissa la sienne. Ils se rapprochèrent l'un de l'autre lentement, jusqu'à ce que leurs lèvres se touchent. Pour la première fois, Cole n'avait envie de rien de plus que ce simple baiser.
1
0
0
8
Défi
HemlocK
Tout le monde fait des cauchemars et notre héro sans emploi, Maxwell Green, ne fait pas exception à la règle: Voici donc un petit aperçu d'une de ses nuit quelque peu agitée.

Si les différents protagonistes de cette histoire ne vous sont pas encore familier, je vous suggère de consulter le premier chapitre de "The Green House" où tout vous sera révélé, cher lecteur !

N.B: j'espère avoir au mieux respecté les termes de ce défi et l'on me pardonnera, je l'espère, de tempérer quelque peu l'horreur par l'humour, et ce n'est certes pas Max Green qui s'en plaindra.
0
0
0
15

Vous aimez lire Pom&pomme ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0