Chapitre 21 : samedi 2 avril 2005

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Ce samedi-là, Maureen s'activait depuis le matin. Elle avait une grosse commande à assurer, dont elle avait commencé la réalisation la veille. De grandes compositions pour un mariage. Mickaël était rentré tard, bien fatigué de sa journée et de sa soirée. Et il avait dû repartir tôt, pour la criée, se levant comme elle. Elle avait de toute façon prévu de commencer les compositions avant d'ouvrir sa boutique. Autant, certains jours, en début de semaine notamment, elle voyait peu de monde, autant le samedi et le dimanche matin, en général, elle réalisait un bon chiffre. Elle parvenait ainsi à équilibrer son budget sur la semaine et s'y tenait depuis le début de l'année. Elle pouvait en être satisfaite et plus assurée pour les mois à venir, au moins jusqu'à l'été, car la belle saison poussait aussi les gens à acheter plus souvent des fleurs. Elle mettait un point d'honneur à varier au mieux ses bouquets ronds qui rencontraient de plus en plus de succès.

Les premiers clients arrivèrent, elle s'interrompit, reprit, dut s'interrompre à nouveau. Elle termina juste à temps, avant que la sœur de la mariée n'arrive. Elle fut soulagée de voir la satisfaction de cette dernière, car c'était la première fois qu'elle réalisait une telle commande. Et pour un mariage, elle voulait vraiment ne pas se rater. Elle l'aida à charger les compositions dans sa voiture, discuta quelques instants avec elle et leur souhaita une belle fête.

Mais, quand elle rentra dans la boutique, son sourire professionnel avait disparu et elle se réfugia un instant, dans la pièce à côté, s'essuyant les yeux d'un revers de la main.

"C'est trop bête, de pleurer pour ça..."

Quand elle remonta en fin de journée chez elle, elle ressentit le besoin de souffler. Elle avait passé la journée debout, à piétiner, plus que les autres jours. Elle ne comptait vraiment pas ses heures. Elle était satisfaite aussi d'avoir réussi cette première commande importante pour un mariage, espéra que la fête se déroulait bien. Elle ne put s'empêcher cependant d'avoir encore une pensée triste.

Elle s'installa en cuisine, mais n'avait pas très faim. Elle se prépara un thé Subtil, le plus léger des trois que Mickaël avait ramenés pour elle. Quand les parfums lui parvinrent, elle se sentit un peu réconfortée, de sa fatigue comme de ses pensées tristes. Mickaël avait le don d'apporter de la légèreté et de la beauté dans sa vie. Il avait le don de lui faire du bien. Les paroles qu'elle avait formulées à Lawra n'étaient pas fausses, loin de là.

Mais sa lassitude ne s'effaçait pas avec une simple tasse de thé, aussi bon et riche fût-il, aussi décida-t-elle de s'offrir ce qu'elle considérait comme un luxe : un bain. Elle ôta ses vêtements sans hâte, vérifia la température de l'eau et s'y plongea avec délices. Elle avait noué ses cheveux et les avait relevés sur sa tête. La nuque appuyée contre le rebord, elle ferma les yeux et savoura ces premiers moments de pur plaisir et de détente. Son esprit s'attarda alors sur une seule pensée : Mickaël.

Elle se demanda ce qu'il faisait à cette heure. Elle ne savait pas en quoi consistait précisément son travail, comment toute l'équipe et lui-même étaient organisés. Il ne lui avait pas encore décrit une de ses journées. Il lui avait juste dit qu'il passait au moins deux heures, voire trois, certains matins, à la criée pour choisir les poissons du jour et qu'ensuite, il partait aux halles pour acheter la viande, les légumes et les fruits dont ils auraient besoin pour le soir-même. Il faisait cela un jour sur deux, en alternance avec le patron. C'était là aussi une marque de confiance de la part de ce dernier. Une fois ce choix terminé, il bénéficiait souvent de quelques heures de pause qu'il passait chez lui, faisant une sieste à une heure peu habituelle pour le commun des mortels. Puis il repartait au restaurant, en général pour 15h environ, pour les premières préparations. Mais ce qu'il faisait exactement le soir, elle ne le savait pas encore. Elle pouvait simplement imaginer qu'il régnait un certain stress en cuisine, car les réservations étaient complètes pour ce samedi soir. Elle songea qu'il serait certainement heureux de voir arriver la fin de semaine et se demanda déjà ce qu'ils feraient de leur dimanche après-midi et de leur journée de lundi.

Cette nuit, exceptionnellement, il ne la rejoindrait pas : il allait rentrer chez lui pour dormir et pour pouvoir profiter de son dimanche matin pour récupérer. Ils avaient prévu de se retrouver plus tard quand elle-même aurait fermé sa boutique.

"Il va me manquer cette nuit", songea-t-elle en passant ses mains le long de ses jambes, s'asseyant dans la baignoire. "Cela va me faire bizarre qu'il ne soit pas avec moi. Comme c'est étrange de ressentir cela ! Je n'aurais jamais cru, après Brian, éprouver ce genre de choses, me sentir tout simplement bien avec quelqu'un. Est-ce que je ne suis pas en train de tomber amoureuse de Mickaël ? Est-ce que ce sont juste des bons moments, qu'il faut apprécier, car ils prendront fin tôt ou tard ? A quoi s'engage-t-on ?"

S'engager. C'était un mot qui lui faisait peur, après ce qu'elle avait vécu. Peur de se retrouver à nouveau prisonnière, peur d'un étau qui se refermerait insidieusement autour d'elle. Peur de dépendre à nouveau de quelqu'un. Elle avait gagné chèrement sa liberté, ce qui s'était aussi accompagné d'une grande solitude, mais elle savait qu'elle aurait du mal à y renoncer. C'était un combat difficile, douloureux par moments, cependant, elle avait aussi ressenti la satisfaction de devenir elle-même, de se prendre en main, de s'assumer.

Mais n'avait-elle pas aussi le sentiment de devenir elle-même en fréquentant Mickaël ? Il la révélait aussi, à travers ce qu'il lui apportait et ce qu'il lui faisait découvrir. Le plaisir dans la relation intime. Les sensations charnelles. La découverte de son propre corps et des bonheurs qu'il pouvait lui procurer. Mais également en lui faisant goûter des choses qu'elle n'avait jamais mangées, jamais bues, lui révélant ainsi l'étendue de sa propre sensibilité.

Elle sentit un peu le rouge lui monter aux joues en repensant à leur étreinte du matin, alors qu'à demi-ensommeillés, il avait lentement soulevé sa nuisette de coton, que ses mains avaient commencé à la caresser. Rien qu'à ce souvenir, elle sentit ses seins picoter et une douce chaleur naître dans son ventre. Mickaël lui révélait combien son propre corps pouvait être sensible, combien il pouvait être bon de faire l'amour dans le respect et l'attention à l'autre. Mais il l'avait surprise, en lui soufflant à l'oreille ce : "Viens sur moi...". Il lui avait dit cela si doucement, si tendrement, qu'elle avait obtempéré, pourtant hésitante de ce qu'elle devait faire. Jamais Brian ne lui avait demandé cela. Elle ferma les yeux et réprima un violent frisson : non, jamais Brian n'avait suggéré une étreinte de cette façon, mais il lui avait demandé des choses qui l'avaient dégoûtée et même... écœurée. Elle ne savait pas si elle pourrait faire cela avec Mickaël. Mais ce qu'elle savait, en revanche, c'était qu'une fois passées sa surprise et ses premières caresses timides sur le torse du jeune homme, elle avait pris de l'assurance. Il l'avait guidée aussi et elle avait eu beaucoup de plaisir à le sentir en elle, ainsi, à onduler sur lui. Il lui avait fait le cadeau de la laisser décider de leur étreinte, de la laisser aller à son rythme et elle avait lâché la bride à ses élans, à ses envies.

"C'était une autre façon de faire", pensa-t-elle, "mais surtout, une autre façon de partager... Je crois qu'il a aimé, si j'en juge par le sourire qu'il m'a adressé avant qu'on se lève..."

Elle soupira. Songea à nouveau à ce que tout cela pouvait impliquer, cette relation naissante entre eux, ces découvertes, ces échanges. Ce sentiment, diffus, aussi, qu'ils s'entendaient bien, qu'ils s'accordaient bien. Mais elle doutait quand même un peu, du fait de son manque d'expérience. Ce qu'elle prenait pour une entente était-ce vraiment cela ? Elle ne pouvait que comparer avec Brian et ce n'était pas du tout à l'avantage de son ex-mari. Tout cela la poussait aussi, jour après jour, de plus en plus, vers Mickaël. Mais pourrait-elle s'engager plus ? S'engager réellement ?

Il y avait aussi toutes ces petites attentions qu'il avait déjà pour elle, le petit déjeuner préparé l'autre matin, le repas à peine improvisé chez elle vendredi, son souci de savoir si sa journée s'était bien passée. Elle essayait d'imaginer Brian à la place et n'y parvenait pas. Jamais il ne s'enquérait de ce qu'elle avait fait ou, plutôt, il ne s'y intéressait que dans le but de contrôler ce qu'elle faisait, qui elle voyait... Mais, cela, elle avait mis du temps à s'en rendre compte. Il pouvait être si manipulateur... Ce qui lui apparaissait déjà comme certain, c'était que Mickaël ne cherchait pas du tout à la contraindre. Et rien que cela, c'était bon signe.

Elle se dit qu'elle devait garder confiance en elle, en sa capacité à vivre une relation équilibrée et harmonieuse. Et s'appuyer sur tous ces petits éléments qui rendaient, déjà, cette histoire avec Mickaël différente.

Et réjouissante.

Elle se redressa dans l'eau. Elle commençait à ressentir les bienfaits de la détente que lui procurait le bain. La tête appuyée sur ses genoux, elle se remémora une conversation qu'elle avait eue avec Lawra, un soir, alors que John se trouvait en déplacement à Galway. Son amie était enceinte de près de 8 mois et le bébé ne cessait de remuer. Elle réentendit leurs rires en voyant le ventre tressauter. Même si elle savait que sa question était un peu idiote, elle l'avait quand même posée à Lawra :

- Peut-être que Brian et moi n'avons pas pu avoir d'enfant aussi parce que ça ne se passait pas très bien entre nous deux au lit ? Tu crois que ça joue ?

Lawra l'avait regardée un peu étrangement :

- Comment peux-tu imaginer une chose aussi stupide ? Le problème est purement physiologique. Rappelle-toi ce qu'a dit le médecin, après les tests. Ca vient de lui. Pas de toi. Toi, tu es normale. Tu pourras avoir des enfants, avec un autre homme. Ca n'a rien à voir.

Elle revoyait encore ses doigts qui tordaient les franges de son pull. Lawra avait poursuivi :

- Les tests sont fiables, Maureen. Tu n'as pas de souci à te faire à ce sujet. Tu pourras être maman, un jour.

- Oui, bien sûr. Je ne remets pas les tests en doute... En fait, je me demandais...

Elle avait été un peu hésitante à continuer. Mais, enfin, cela faisait déjà plusieurs mois que John et Lawra la soutenaient. Elle avait appris à se confier.

- Est-ce que ce sera différent, Lawra ? D'être avec un autre ? Au lit, je veux dire...

Et là, Lawra avait répondu très sérieusement :

- Bien sûr ! Il n'y a aucune raison que tu retombes sur un égoïste comme Brian.

- Mais peut-être que ça vient de moi, non ? Que... Que je ne ressente pas grand-chose ? Que je ne trouve pas cela particulièrement agréable ?

- Il paraît que les Français ont un dicton à ce sujet : "Il n'y a pas de femmes frigides, il n'y a que des mauvais amants". Considère que les Français ont raison...

Les yeux rivés sur les quelques bulles qui s'étaient formées à la surface de l'eau, ce souvenir la fit sourire. Est-ce que Mickaël connaissait ce dicton ? Elle n'en serait pas étonnée. Avec sa connaissance de la France et de la langue française... Elle soupira, se redressa un peu. Un autre souvenir revenait. Avant de quitter l'Irlande, Lawra l'avait obligée à prendre la pilule, en disant : "On ne sait jamais... Tu pars vers l'inconnu. Tu peux rencontrer quelqu'un, sans que cela soit une relation durable. Tu dois te protéger". De ce côté-là, elle était tranquille.

L'eau fraîchissant, elle se décida enfin à se laver, appréciant la caresse du gant couvert de mousse sur sa peau. Autrefois, avant, elle se lavait pour se laver. Là, elle découvrait que se laver pouvait aussi signifier se faire plaisir. Puis elle se rinça et se sécha rapidement. Elle enfila alors sa nuisette et gagna sa chambre. Sur le lit, elle avait déposé deux petites choses qu'elle avait achetées un midi deux jours plus tôt. Elle avait fait une folie, financièrement parlant, mais tant pis. Elle chercha loin dans sa mémoire la dernière fois qu'elle s'était offert un cadeau, pour se faire vraiment plaisir. Peut-être un livre, il y a des années. Ou non, plutôt... Oui, l'été dernier, avant de quitter Dublin, Lawra l'avait entraînée dans un magasin pour qu'elle s'achète une robe. Son amie tenait absolument à lui faire un cadeau un peu personnel avant qu'elle ne les quitte. La robe était dans sa penderie, elle pourrait la porter cet été. Un petit sourire éclaira son visage et ses yeux gris se teintèrent légèrement de bleu alors qu'elle se demandait si cette robe plairait à Mickaël.

Mais elle reporta vite son attention sur ce qui était posé sur son lit. Un petit ensemble de dentelles, de couleur verte, mais de plusieurs verts : foncé pour les bretelles et l'armature, plus clair pour la dentelle. Avec une petite fleur jaune entre les deux seins. Il lui avait aussitôt fait penser aux yeux de Mickaël. Elle l'avait lavé hier soir, il était sec. Elle pourrait le porter prochainement. Faire ainsi une petite surprise à son amant. Après tout, il ne l'avait vue jusqu'à présent qu'avec son ensemble blanc ou en nuisette. Elle ne lui dirait pas forcément qu'elle l'avait acheté exprès. Mais elle avait aussi joint l'utile à l'agréable : elle avait vraiment besoin de se racheter des sous-vêtements. Sauf qu'elle ne pensait pas avoir le coup de cœur pour celui-ci et qu'il lui coûterait plus qu'elle ne pouvait se le permettre. Tant pis, elle se restreindrait un peu... à moins que les ventes ne soient meilleures que ce sur quoi elle avait misé pour ce premier printemps et que cette petite entorse budgétaire ne soit plus qu'un simple accroc temporaire.

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