Chapitre 19 : mardi 29 mars 2005

10 minutes de lecture

Elle était restée.

- La clé est sur la porte, souffla Mickaël à l'oreille de Maureen. Il y a ce qu'il faut dans la cuisine pour déjeuner. Laisse tout, je rangerai tout à l'heure. A la nuit prochaine...

Elle entendit ses mots dans un demi-sommeil, se tourna un peu, le chercha. Il l'entoura de ses bras et l'embrassa. Puis un dernier baiser, sur la pointe de son nez, et il quitta le lit, la chambre, l'appartement, pour se retrouver dans la nuit, dans cette pâleur qui précède l'aube. Les journées rallongeaient et, bientôt, il partirait au grand jour.

Maureen se rendormit dans la chaleur de Mickaël, dans son odeur, le sommeil peuplé de rêves et d'images douces. Elle fut finalement réveillée par un peu de bruit dans la rue et, surtout, la lumière du jour levant. Le ciel était nuageux, mais le soleil parvenait à percer. Elle se redressa dans le lit, regarda autour d'elle, découvrant la pièce, digne de celle d'un éternel adolescent, avec les étagères en guise d'armoire, les posters au mur. Cette affiche annonçant un concert d'AC/DC et puis cette grande photo, en noir et blanc, un phare dans le soleil couchant, avec une mer d'huile. Elle se demanda si ce paysage était écossais, français ou même d'un autre pays. Puis elle fixa les petits chiffres lumineux du réveil : elle avait encore un peu de temps.

"Il me laisse toute seule, ici, chez lui", songea-t-elle. "Il n'a pas peur... Je ne crois pas que je serais capable de faire cela. Je ne lui ai même pas laissé une clé de mon appartement, je dois me lever dans la nuit quand il arrive. Et quand il part tôt, comme ce matin, je me lève aussi. Je pourrais au moins lui laisser une clé... Il pourrait dormir plus longuement, les matins où il n'est pas de criée. Après tout, je suis juste à côté, dans le magasin. Je n'ai rien à cacher... Ou plutôt, tant de choses, mais il ne trouvera rien chez moi... Tout est en dedans."

Elle baissa la tête, regarda ses mains posées sur le drap. S'interrogea encore. Elle avait cru tomber amoureuse de Brian, sans doute même était-ce réellement ce qui s'était produit ; pourtant, Mickaël ne lui faisait vraiment pas le même effet. Tout semblait si simple avec lui... Si simple et si différent.

Heureusement.

Heureusement qu'il n'était pas comme Brian ! Elle s'en voulait encore. De s'être laissé embarquer, de s'être laissé imposer un mariage, un engagement. Alors qu'elle était si jeune, inexpérimentée. Mais voilà, elle serait "casée" et ce serait une bonne chose. Une charge de moins pour ses parents. Elle ne devrait pas dire ou même penser cela, mais elle savait qu'il y avait un fond de vérité dans ces mots. Elle avait cru aimer Brian, alors ses parents l'avaient poussée au mariage. Sans compter cette image de gendre idéal qu'il savait si bien afficher devant sa mère. Mais elle avait été en enfer.

Oui, en enfer. Enfin, au début, c'était juste le purgatoire. Mais à aucun moment, cela n'avait été le paradis. Pas même durant la nuit de noces. Elle ferma les yeux, retint une larme. Surtout pas durant la nuit de noces. Après... Après, elle avait appris. A faire avec. A attendre qu'il en ait terminé. Le plaisir ? C'était quoi le plaisir ? Celui de Brian, certainement, le sien... Elle n'avait jamais su ce que c'était. Avec Brian. Elle ne le découvrait maintenant qu'avec Mickaël. Elle voudrait le lui dire, mais ne s'en sentait pas capable. C'était trop tôt, encore, pour les confidences. Trop tôt, mais pas impossible. Rien ne pressait.

Elle se leva, passa sous la douche, sourit en découvrant deux parfums pour homme, assez différents l'un de l'autre, posés sur la tablette au-dessus du lavabo. Elle les ouvrit, en reconnut un d'emblée, celui qu'il mettait au quotidien. L'autre, il ne l'avait pas encore porté depuis qu'ils se connaissaient. Puis elle s'habilla rapidement et gagna la cuisine. Il faisait clair, maintenant, le jour était lumineux.

Lumineux.

C'était le nom du thé qu'il avait sorti pour elle ce matin.

En fait, il avait sorti deux boîtes : Lumineux et Corsé. Sans doute pour lui laisser le choix, car chez elle, le matin, ils buvaient plutôt un thé assez fort. C'était ce qu'elle avait l'habitude de prendre pour bien démarrer sa journée. Comme pour les parfums, elle ouvrit les deux boîtes. Corsé ne la surprit pas vraiment, même s'il était plus raffiné que le sien. Elle se sentit curieuse de le goûter. Mais Lumineux... Lumineux la tentait plus encore. Sans doute à cause de cette lumière printanière qui jaillissait par flots dans la cuisine. Et ce parfum mêlant orange et citron. Elle se demanda cependant quelle base il avait choisie pour le réaliser et son propre choix en découla naturellement : elle était curieuse et tentée à la fois.

Mickaël lui avait tout préparé. La théière, une tasse, une assiette. Le pain pour les toasts. Beurre et confiture. Et un petit mot : Si tu veux des œufs, ils sont dans le frigo... Je t'embrasse... fort ! Passe une bonne journée. A cette nuit. Mickaël

Jamais Brian n'aurait fait cela. Jamais il n'aurait préparé le petit déjeuner pour elle. Jamais il ne lui aurait laissé un petit mot gentil pour lui souhaiter une bonne journée. Elle resta un moment immobile, debout, à fixer le message de Mickaël. Une autre larme perla à ses paupières. Mais elle se reprit vite, en inspirant profondément. Elle ne voulait pas être triste alors que la journée s'annonçait si belle et qu'il y avait cette promesse qui dansait devant ces yeux, ce "à cette nuit..."

Plus tard, dans la journée...

Une jeune femme allait et venait dans le couloir, poussant le chariot, vérifiant les données de son écran de contrôle. Elle jeta un œil à sa montre. Il lui restait encore deux chambres et deux patients à visiter, puis elle pourrait s'offrir un café, une petite pause. Quand elle entra dans le bureau des infirmières, elle ralluma son téléphone et vit un petit message s'afficher. Elle reconnut aussitôt le numéro de Maureen et s'empressa d'ouvrir. Les mots firent bondir son cœur de joie :

Mickaël est revenu. Tout va bien. Nous sommes allés à Stirling hier. Je te souhaite une bonne journée. Embrasse Kevin et John pour moi ! Maureen.

Elle ne put retenir un grand cri de joie. Le silence de son amie, ces derniers jours, l'avait inquiétée. Surtout après la conversation qu'elles avaient échangée le dimanche précédent, alors que Maureen, en larmes et bouleversée, venait de quitter l'appartement de Mickaël, sans savoir ce qu'elle devait faire. Qu'était-il arrivé depuis ? Elle avait donc revu Mickaël... et avait même accepté cette nouvelle balade avec lui. Il fallait qu'elle l'appelle ce soir, absolument.

A son cri, une de ses collègues leva le nez d'une revue qu'elle feuilletait et demanda :

- Et bien, Lawra ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

- Une bonne nouvelle. Enfin, j'espère. Il faut que j'appelle John... Je sors cinq minutes !

- D'accord... Mais ne tarde pas ! On reprend bientôt...

- Pas de soucis.

Et elle se précipita vers l'escalier, descendit un étage et sortit sur le parking, derrière le bâtiment de l'hôpital où elle était affectée. Elle composa rapidement le numéro de son mari et celui-ci eut à peine le temps de décrocher qu'elle lança :

- John ! J'ai des nouvelles de Maureen ! Elle va bien...

- Ah, tu vois... Tu t'inquiétais pour rien ! Si ça se trouve, elle n'avait plus de forfait...

- Mais non... Rien à voir avec son forfait, j'en suis certaine.

- Mickaël ?

- Je n'en sais pas plus, hormis qu'ils se sont revus et qu'ils sont allés ensemble à Stirling hier.

- Ah, c'est bien... Bon, je suis dans un dossier, là, ma chérie... Merci de m'avoir donné des nouvelles de Maureen !

- Tu t'inquiétais toi aussi !, rit-elle. Je te laisse. Moi aussi, faut que j'y retourne. Mais je ne pouvais pas garder cela pour moi !

- Je comprends.

Et elle entendit sourire John.

- Je t'embrasse, poursuivit-il. A ce soir.

- Moi aussi, je t'embrasse. A ce soir.

Et elle raccrocha. Bien décidée à téléphoner à Maureen au cours de cette soirée et à en apprendre vraiment plus sur Mickaël.

Le soir

- Maureen ?

- Lawra !

- Bonsoir, ma belle. Comment vas-tu ? Tu es sortie de ton silence radio ?

Maureen sourit.

- Je suis désolée de t'avoir inquiétée... Je voulais y voir clair avant de te rappeler. Je vais bien. Et toi ?

- RAS. Mais c'est toi qui m'intéresses. C'est pour toi que j'appelais. Tu as revu Mickaël ?

- Oui..., soupira Maureen. Il est revenu me voir, lundi dernier. Il... On a couché ensemble, Lawra. Et... Et, c'est bien. Il passe toutes ses nuits avec moi. Enfin, ses fins de nuit, car il rentre rarement avant 1h du matin, parfois un peu plus tard, surtout en fin de semaine. Et hier, nous sommes allés jusqu'à Stirling. C'est la région natale de son papa. C'est joli. Cela ressemble un peu à l'Irlande, mais la ville est vraiment mignonne. On s'y est promené, puis il m'a fait visiter une distillerie de whisky...

- Oh, c'est vrai ? T'as goûté ?

- Non, pas là-bas. J'ai juste senti les différents whiskys que le vendeur proposait. Mickaël avait l'air content que je perçoive les différences entre eux. Mais il m'a fait goûter un autre whisky, un Dalwhinnie, chez lui, après.

- Et alors ? Tu as trouvé cela bon ? Je te demande cela car John, lui, va vouloir le savoir !

Maureen éclata de rire. Elle imagina aussitôt la demande de John.

- J'ai trouvé que c'était fort, répondit Maureen en souriant. Pourtant Mickaël l'avait préparé avec de l'eau.

- Tu as toujours eu un peu de mal avec l'alcool..., rappela justement Lawra.

- Oui... Mais si John insiste, tu pourras lui dire que j'ai trouvé que c'était bon. Fort, mais bon. Et après, il m'a fait goûter un autre thé et je suis très contente d'avoir trouvé tous les ingrédients ! Il m'a juste donné un indice...

Lawra sourit. Elle se souvenait encore de leur échange, la semaine dernière, quand Maureen lui avait fait part de certains détails, d'autres petites particularités de Mickaël. Et notamment, d'Envoûtant. Et puis, de Quelconque aussi, et des propos de Sam... ce qui avait fini par les faire rire et ce qui avait, elle le savait, fait vraiment du bien à son amie. Et donc là, il s'agissait maintenant de... Comment avait dit Maureen ? Marin.

- A cause de mes yeux, a-t-il dit, précisa la jeune femme. Que mes yeux lui font penser à la mer...

- Tu as des yeux magnifiques, Maureen, ne l'oublie pas. Mickaël semble avoir de la sensibilité et je ne doute pas que tes yeux lui plaisent certainement beaucoup, fit remarquer Lawra pour conforter son amie.

- Peut-être, oui... Lui aussi a de très beaux yeux, tu sais, confia-t-elle.

Lawra opina, mais n'ajouta rien. Elle ne voulait pas troubler son amie plus que de raison, mais lui apporter confiance et encouragement. Elle demanda donc :

- Donc, vous avez passé plusieurs moments ensemble ?

- Oui. Et hier... comme on était chez lui, j'ai dormi chez lui.

- Oh, bien ! Il te laisse venir chez lui aussi...

- Oui, dit Maureen avec assurance.

- Et sinon, vous avez parlé un peu ? Tu lui as fait quelques confidences ou pas ?

- Non. Je ne m'en sens pas capable, répondit Maureen. Tu crois que c'est grave ? Je veux dire... J'ai plus envie de profiter du moment présent, tu vois ? Il m'arrive de comparer avec Brian, de repenser à certaines choses que faisait Brian ou qu'il ne faisait pas, comme ce matin...

Sa phrase resta un moment en suspens : elle revoyait le petit mot de Mickaël, qu'elle avait gardé, presque comme un trésor. Et la table dressée juste pour elle.

- Qu'a-t-il fait ce matin ? demanda doucement Lawra.

- Il est parti tôt, pour la criée. On n'allait pas se recroiser avant que j'aille ouvrir la boutique. Il avait tout préparé pour moi. Le petit déjeuner, je veux dire.

- Je vois... Ca, c'est certain que Brian en aurait été incapable, assura Lawra.

- Cela fait du bien. Des petites attentions, comme ça. C'est... C'est nouveau, pour moi, mais ça fait du bien. J'ai envie d'en profiter, sans repenser au passé. C'est pour cela que je n'ai pas voulu raconter. Pas encore. C'est trop tôt.

- Tu as raison. Tu as raison que c'est encore tôt. Et tu as surtout raison de vouloir profiter. Tu le mérites bien. Mais, dis-moi, Mickaël ne s'est pas montré curieux ?

- Si... L'autre fois, il m'a demandé de quoi j'avais peur. Je lui ai juste dit que je ne voulais pas en parler pour le moment.

- Et qu'est-ce qu'il a répondu ? demanda Lawra sans pouvoir ôter un voile d'inquiétude de sa voix.

- Il a dit qu'il comprenait. Mais qu'il voulait juste savoir si je voulais bien qu'il revienne et si je voulais bien qu'on passe des moments ensemble. Alors... Alors, je lui ai dit oui.

Lawra respecta le silence qui suivit, mais se sentit aussi soulagée. Elle-même était vraiment passée par tous les stades au fil de la semaine et cet échange avec son amie la rassurait pleinement sur le début de la relation qu'elle entretenait avec Mickaël. Elle était incapable de dire combien de temps cela durerait, mais, pour l'heure, ce qui lui importait était que Mickaël se montrait respectueux de Maureen et qu'il lui faisait du bien.

- Cela m'a fait bizarre de dire "oui", tu sais, fit Maureen, rompant finalement le silence.

- Je peux le comprendre. Mais je te l'avais dit... Plus tu verrouilleras, et plus ce sera dur de rouvrir. C'est courageux de ta part de l'accepter dans ta vie. Mais l'essentiel, pour le moment, c'est que cela te fasse du bien et que tu puisses mesurer que les hommes ne sont pas tous comme Brian. Et notamment, que Mickaël est vraiment différent de lui. Cela va te donner confiance. En lui, et en toi aussi.

- Oui, tu as raison, Lawra. C'est à cela que j'arrivais, comme réflexion.

- Alors, je ne peux dire qu'une chose : continue comme cela. Continuez comme cela...

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Défi
Elea1006

" J'étais à l'entrée d'une ruelle. Tout était gris et bleuté. Ça sentait fort la friture et le poisson. Les panneaux étaient écrits en chinois, je ne comprenais rien. Il fallait que je traverse mais mes jambes étaient paralysées. Et puis je t'ai vu au fond du couloir, j'ai tendu les bras pour t'attraper mais tu as disparu.
C'est là que j'ai hurlé "Maman".
- C'est fini, ma chérie, c'était juste un cauchemar. "
7
6
1
0
Guillaume Conpte

Le blanc. Couleur de vertu, vertu du temps froid
Où tu couvres les monts, les cimes des arbres.
Que j'aime ces instants où ton luisant éclat
Apréhende le temps et te change en marbre.

C'est d'éternité que tu gèles les saisons
Comme le peintre au sommet de son art,
Et tu figes la faune et la flore, et tu pares
De ta longue trainée les boutiques et maisons.

Mais j'ai peur de ta faux, impitoyable amie,
Qui du corps des égarés ôte la chaleur
Et dans leur coeur transi y enfouit la terreur.

Le blanc. Couleur de vertu, vertu du temps froid
Où les corps s'endorment, où les âmes s'échappent,
Car c'est de marbre aussi que les défunts se drapent.
4
0
0
1

Vous aimez lire Pom&pomme ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0