Chapitre 15 : lundi 21 mars 2005 (2ème partie)

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Etendu sur le flanc, Mickaël regardait la ligne du dos de Maureen. L'arrondi de sa hanche qui se devinait sous le drap, et le creux de ses reins. Son regard remonta le long de sa colonne vertébrale, petites saillies au milieu de son dos, vers la rondeur de ses épaules. Quelques mèches de cheveux couvraient sa nuque. D'un geste doux, il les écarta pour déposer un léger baiser à la naissance de son épaule. Il ferma les yeux.

Velouté.

Sa peau était un velouté.

Il posa la main sur son épaule, la laissa doucement descendre le long de son bras. Il se rapprocha un peu d'elle, chercha sa main, la trouva et noua ses doigts aux siens. Elle avait les yeux ouverts. Ouverts sur un monde qu'il n'avait pas pu pénétrer, dont elle ne lui avait pas laissé franchir la frontière.

"C'est trop tôt", pensa-t-il. "Ou peut-être que c'est trop tard et que ce ne sera jamais possible..."

- Mickaël ? demanda-t-elle doucement.

- Oui ? souffla-t-il en réponse.

- J'ai besoin... d'être un petit peu seule.

- Ah..., fit-il alors que ses lèvres s'aventuraient sur son épaule.

Il arrêta sa caresse et demanda :

- J'ai fait quelque chose de mal ?

Elle secoua la tête. Non, rien de mal, bien au contraire... Sauf qu'elle avait besoin d'un peu de temps et de solitude pour digérer tout ça.

- Je pourrai pas passer demain matin, dit-il, c'est mon tour de criée. Je... Je pourrai te faire un coucou mercredi matin ?

- Oui, bien sûr, dit-elle en se retournant vers lui et en lui offrant la vision ravissante de sa poitrine et de la naissance de son ventre.

- D'accord. Alors, je passe mercredi à ta boutique.

Puis il déposa un léger baiser sur ses lèvres et s'écarta en disant simplement :

- Dors bien.

- Merci.

Et elle se tourna à nouveau sur le côté, pendant qu'il s'activait à récupérer ses vêtements et à les enfiler rapidement. Il sortit de la petite chambre en refermant la porte et en jetant un dernier regard vers le lit. Maureen avait les yeux fermés, alors il s'éloigna, longea le couloir et ouvrit la porte donnant sur l'escalier étroit qui le mena au rez-de-chaussée, puis à la porte de la rue, juste à côté de la boutique. Il se fit la réflexion qu'il n'avait pas la clé pour verrouiller... qu'elle se relèverait peut-être pour le faire.

Mais qu'il devait faire ce qu'elle lui avait demandé : partir.

**

Il était revenu.

Comme attiré, aimanté, il s'était tenu là, sous la pluie, devant la boutique, à la fixer alors qu'elle le regardait de même, derrière la maigre protection des carreaux de la fenêtre de sa chambre.

Il était revenu et elle avait ouvert. La fenêtre d'abord, la porte ensuite, et puis... sa chambre, son lit, son corps.

Mais pas son cœur. Pas... encore.

Elle était là, couchée sur le côté. Dans son dos, elle avait senti la présence de Mickaël. Une présence. Forte. Marquée. Puissante et volontaire. Mais attentive aussi, attentionnée. Et tendre. Très tendre.

Tout cela était fort. Trop fort pour elle à cet instant. Oui, elle avait eu besoin de se retrouver seule, de réfléchir à tout ce qui était arrivé, à tout ce qu'il lui avait fait vivre et découvrir.

Alors il était parti. Comme elle le lui avait demandé. Sans insister, sans chercher à en savoir plus. Même s'il s'était inquiété d'avoir pu faire quelque chose de mal. De lui avoir fait mal.

C'était pourtant bien différent...

Elle n'avait pas bougé alors que, pas à pas, la nuit entrait dans la chambre. La lumière d'un réverbère filtrait maintenant à travers les carreaux mouillés. Elle entendait la pluie tomber. Son regard se perdait dans un inaccessible lointain. Dans son esprit revenaient sans cesse les images de ce qu'ils venaient de vivre et de partager. Oui, de partager. Et oui, encore cent fois, mille fois oui, Mickaël était très différent de Brian.

Elle ferma les yeux un instant, se souvenant de son émotion quand un rayon de soleil s'était posé sur son sein nu, que lui aussi en avait été ému et qu'ils s'étaient regardés et souri. Puis Mickaël avait posé doucement sa main sous son sein, l'avait caressé aussi tendrement que ce rayon de soleil. Et cela avait été comme si une nouvelle lumière entrait en elle, en son cœur, là, juste sous cette main tendre et chaude, là, juste sous ce rayon de soleil printanier.

Puis il y avait eu tout le reste. La façon dont Mickaël l'avait déshabillée, en prenant le temps de la regarder, de la caresser. Comment il avait fait naître en elle des sensations inconnues. Mais si agréables... Oui, elle avait aimé ses mains sur elle, ses lèvres qui effleuraient sa peau ou se refermaient, gourmandes, sur un de ses tétons, sur un de ses doigts, sur le lobe de son oreille. Oui, elle avait aimé les sensations qu'il avait fait naître en elle, cette chaleur, ce désir. Elle se souvenait d'avoir puisé bien du courage en elle, mais d'en avoir eu la volonté farouche, de retirer son petit slip, de lui dévoiler ainsi le plus secret de son corps, mais d'accepter aussi de se dévoiler, de s'offrir à lui.

Lui, Mickaël.

Qui était-il, cet homme, pour, en quelques jours, en quelques heures, l'avoir bouleversée jusqu'au plus profond de son être ? Pour avoir bouleversé sa vie ? Pour lui avoir apporté plus, en si peu de temps, que Brian en trois ans de vie commune ?

Qui était-il ?

Mickaël ? Mickaël. Mickaël !

Mickaël qui avait pris. Mais qui avait surtout donné. Et c'était cela qui, maintenant, la touchait le plus, l'émouvait le plus. Brian ne donnait pas. Il prenait, ne s'occupait pas d'elle, ne pensait qu'à son plaisir à lui. Tout cela pour lui balancer à la figure qu'elle était frigide... Elle avait toujours eu le sentiment qu'il faisait cela machinalement, sans réel désir, sans aucun sentiment. Comme une corvée dont il aurait eu à se débarrasser bien vite. Mickaël... Mickaël avait pris tout son temps, il avait fait comme s'il avait eu tout son temps ou même, comme si le temps n'avait eu aucune importance. Avec peu, mais beaucoup à la fois, il avait créé pour elle l'esquisse d'un monde qui serait le leur. Un monde juste pour eux deux. Où elle aurait sa place, sa vraie place.

Mais cela était si fort et si nouveau qu'elle avait eu bien du mal à l'accepter, une fois leurs sens apaisés. Et quand il avait posé à nouveau la main sur son épaule, que ses lèvres avaient effleuré son cou, elle s'était sentie submergée par une émotion trop forte. Elle n'avait pas pu supporter qu'il restât avec elle.

Oui, maintenant, après l'avoir découverte, elle devait accepter cette réalité. Même si c'était trop. Cette nouvelle réalité. Elle avait fait l'amour. Pour la première fois de sa vie. Vraiment fait l'amour. Et pas subi un échange qui ne lui apportait rien que douleur ou indifférence. Oh, certes, elle avait été bien intimidée, bien hésitante aussi. Mais la façon de faire de Mickaël, cette impression qu'elle avait eue qu'il aimait prendre son temps et savourer, chaque caresse, chaque sensation, mais aussi observer, mesurer ses propres réactions, cela l'avait peu à peu rassurée et elle s'était même risquée à le caresser en retour, avait répondu à ses baisers. Peut-être pas avec autant de fougue qu'une amante expérimentée, mais avec désir et envie de partager vraiment cet échange.

Elle se souvenait aussi, forcément, du plaisir fulgurant qui l'avait emportée, auquel elle s'attendait si peu, mais qui avait monté en elle, lentement, comme ces longues vagues qui viennent s'échouer sur le sable blond, pourtant chargées de tant de force encore, de tant d'énergie. Elle se souvenait surtout de son regard. Elle frissonna rien que d'y repenser. Personne ne l'avait jamais regardée comme lui. Personne. Mais elle n'osait pas - pas encore - s'avouer ce qu'elle y lisait. Oui, son regard. Quand elle avait plongé le sien dans celui du jeune homme, qu'il avait paru presque surpris et surtout très ému. Et qu'à cet instant seulement, elle s'était sentie partir, emportée, terrassée par le plaisir.

L'instant d'après, il l'avait rejointe et ils avaient partagé, encore, oui, partagé, le plaisir.

Il était resté longtemps en elle, après. La gardant serrée entre ses bras, son visage niché au creux de son cou. Autant elle avait toujours eu du mal à supporter le corps pesant de Brian, autant Mickaël ne lui avait pas paru trop lourd, trop fort pour elle. Et quand il s'était écarté légèrement, elle avait alors ressenti comme une perte, mais elle n'en prenait conscience que maintenant.

Maintenant que la perte lui apparaissait sous un jour nouveau.

Eclatante. Etincelante. Béante.

"Il ne reviendra pas. Pourquoi reviendrait-il ? Il a juste dit cela... comme ça. Pour ne pas partir sans un mot. Pourquoi reviendrait-il alors que je l'ai tout simplement mis à la porte ? Est-ce que... Est-ce que je ne pouvais pas prendre un peu sur moi, pour une fois ? Une seule fois ? N'y aura-t-il donc qu'une seule fois ?"

**

Il était parti, mais il reviendrait.

De cela, il était certain. Et s'il fallait du courage, de la volonté, pour faire exploser toutes les barrières, pour chasser toutes les peurs, pour franchir toutes les frontières, il en aurait.

Il était parti parce qu'elle le lui avait demandé.

Mais il reviendrait parce qu'il en avait la volonté.

C'était ce qu'il se disait, ce soir-là, accroupi devant le placard des whiskys. Point d'Harmonieux, d'Envoûtant ou de Doux pour cette soirée. Non, il lui fallait autre chose. Un bon whisky, un tourbé, un peu sauvage, un rien iodé... Il n'avait pas l'intention de se saouler, juste d'avoir un petit accompagnement à ses réflexions, pour enrichir ses souvenirs. Mais il n'était pas certain de trouver la moindre réponse à ses questions.

Il hésitait. Entre le Talisker très tourbé, le Oban fumé que Sam et Willy lui avaient rapporté l'année passée, quand il se trouvait avec Betty sur Arran. Betty ? Arran ? C'était loin, une éternité. Seule Maureen comptait, à présent. Maureen et ses secrets, Maureen et cette peur qu'il voyait apparaître, parfois, au fond de ses yeux magnifiques et qu'il voulait chasser. "Je ne veux plus voir la peur dans ce regard-là. Jamais. Je veux y voir la vie, la joie, l'enthousiasme. La douceur. Et... le plaisir."

Il ferma les yeux pour ne pas y repenser. Mais c'était impossible d'oublier. D'oublier son regard à cet instant-là, quand le plaisir l'avait terrassée, emportée. Et qu'il s'était abandonné, perdu en elle. Incapable de résister plus longtemps à cette vague qui l'avait entraînée et qui l'emportait à son tour. Au-delà du plaisir, fulgurant, il avait ressenti de la joie. La joie de lui avoir donné quelque chose. Peut-être pas ce qu'elle attendait. Peut-être pas ce dont elle avait besoin, pas exactement ce dont elle avait besoin. Mais il avait donné. Et elle avait pris.

Et cela, au moins, le consolait un peu d'être parti. D'avoir accepté de partir.

"Ne la bouscule pas, Micky. Prends le temps... Souviens-toi que tu t'es promis de prendre le temps, pour toi aussi, bordel de merde, sombre crétin... Ne la bouscule pas !"

Il se concentra à nouveau sur les bouteilles. Heureusement qu'il n'en avait pas autant qu'il possédait de boîtes de thé dans le placard de la cuisine. Mais quand même... Non, pas le Talisker. Trop fort, trop puissant. Pas le Dalwhinnie, non plus, trop clair et trop léger. Un whisky qui aurait la couleur des yeux de Maureen ? "Non, mais, ça va pas la tête-là, là ? Mon vieux, tu dérailles complètement..."

Il soupira, poussa la bouteille de Jura, sortit celle de Talisker, pour atteindre la rangée du fond. Et se saisit d'une bouteille d'Al. Quoi de mieux qu'une bouteille scellée par l'amitié pour l'aider à y voir plus clair alors que Maureen bousculait tout dans sa vie ? Qu'elle avait surgi, là, simplement, comme une rose au milieu des roses. Que son regard l'avait envoûté. Que ses formes l'avaient comblé. Que son sourire, son parfum, son corps, ses yeux... "Bordel, je veux retrouver tout cela ! Ne me faites pas goûter à cela pour que je le perde aussitôt ? Ne me tentez pas !"

Le liquide, délicatement ambré, coula dans le verre à la forme arrondie. Il referma la bouteille, mais la laissa sur la table : il n'était pas certain de ne pas avoir besoin de se resservir.

**

Pourquoi est-ce qu'elle m'a demandé de partir ? On était bien, pourtant... Je pense pas avoir été minable... Ni avoir dit de conneries... Je crois même... que c'était plutôt bien... Enfin... A moi, elle m'a plu...

Il fixa sans le voir le plafond. Il repensa à leur premier baiser, à cette sensation délicieuse, ce parfum légèrement fruité de sa bouche, à ses lèvres... soyeuses. Puis comment tout s'était naturellement enchaîné, sa chambre, son lit, son corps qu'il découvrait. Comment il avait pris le temps de lui enlever ses vêtements, comment il avait pris le temps de goûter au grain de sa peau... Elle était si douce, d'une douceur incroyable, qu'il n'avait jamais connue avec ses autres copines ou conquêtes.

Elle a quelque chose que les autres n'ont pas... Mais quoi ? Va-t-elle me laisser le découvrir ? Acceptera-t-elle de le révéler ? De le... donner ?

Il porta le verre à son nez, respira le parfum unique qui s'en dégageait. Oui, à défaut d'avoir des réponses à ses questions, à défaut de comprendre ce qui s'était passé, c'était bien cela qu'il lui fallait : un de ces chefs d'œuvre que seul Al était capable de réaliser, du moins, de son point de vue. Un instant, son esprit s'envola loin de Glasgow et même de Maureen, survola le Loch Lomond, traversa les Rannoch Moor, effleura le dôme du vieux Ben pour se perdre dans la vallée secrète, franchir les portes de la petite distillerie. Puis l'image de Maureen s'imposa à nouveau en lui.

Il faut que je l'emmène là-bas. Il faut qu'elle me laisse l'emmener là-bas. Au moins une fois... Que je puisse partager cela, avec elle.

Oui, avec elle.

Il se releva, marcha vers la fenêtre de la cuisine, le verre toujours à la main. Il n'en avait bu que deux gorgées. Il ouvrit les battants, s'accouda à la rambarde. L'humidité de la nuit le saisit.

Faut pas que j'y aille, faut pas que j'y aille... Pas avant deux jours. Lui laisser du temps... pourquoi ?

Il finit par gagner sa chambre, son lit lui parut froid, vide. Elle lui manquait.

Déjà.

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