Chapitre 11 : Vendredi 18 mars 2005

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Quand Mickaël entra dans la boutique en cette fin de matinée, Maureen y était seule. Pas de clients.

- Bonjour ! fit-il. Ca va ?

Elle leva aussitôt la tête de la composition qu'elle était en train de préparer.

- Oui, bonjour, répondit-elle. Et vous ? Alors, cela a donné quoi ?

Elle lui répondit avec le sourire et sentit son cœur manquer un nouveau battement, comme l'autre jour quand elle l'avait reconnu. Elle ignorait quand il repasserait, et ne s'était d'ailleurs pas forcément attendue à le revoir si vite. Elle se dit qu'il était effectivement charmant. Avec un sourire qui éclairait un visage avenant, de très beaux yeux verts - mais quel vert ? -, sans compter que, physiquement, sans être très grand, il était élancé et bien bâti. Bref, il était plutôt ce que l'on qualifiait de "beau garçon".

Il s'avança jusqu'au comptoir et s'y accouda, déjà à son aise sans se sentir, ni se comporter, comme en terrain conquis.

- Ca plaît, répondit-il avec un franc sourire. Au patron. Et les clients ont trouvé cela original. Certains m'ont même demandé si cela se mangeait !

- Il fallait s'attendre à ce genre de remarques..., fit Maureen.

- Oui, et d'autres, si c'étaient de vraies fleurs...

Elle sourit. Il poursuivit :

- Je vais continuer, si vous êtes d'accord. Je passerai tous les deux jours.

- D'accord. Et s'il m'arrive d'avoir une originalité...

- Surtout, vous me la mettez de côté ! s'exclama-t-il avec enthousiasme.

- Ca marche ! répondit Maureen, conquise par l'emballement du jeune homme.

Maureen poursuivit son travail. Il la regardait faire en silence, les doigts qui s'activaient, comment elle plaçait les fleurs, comment elle composait, corrigeait, ajustait. Comme il restait là, elle finit par se demander s'il voulait quelque chose en particulier. Elle se sentait aussi un peu gênée par son regard.

- Vous auriez voulu quelque chose pour aujourd'hui ? finit-elle par lui demander.

La question surprit Mickaël, mais il réagit très vite :

- Oui. Tu fais quoi dimanche après-midi ?

**

Il était revenu.

Forcément. Il voulait lui transmettre les premières impressions d'Harris et des clients concernant son idée. Il omit simplement de raconter la réaction de Sam en le voyant arriver avec des fleurs, ce : "T'as vu la gueule de ton bouquet, Micky ? La fille t'a posé un lapin ou quoi ?"

Il était revenu. Mais il était bien décidé à ne pas parler que de fleurs. Ou de desserts. La veille, en décorant la dernière assiette, il avait eu son regard à l'esprit. Et quand il était rentré chez lui, pas fatigué pour un sou, il s'était offert un thé. Cela lui arrivait fréquemment : le besoin de se prendre une douche, d'évacuer la tension et la fatigue de la journée, sans se coucher tout de suite. Il se préparait en général un thé à base de rooïbos, le fameux thé rouge sans théine. Souvent, il choisissait Doux, simple thé rouge auquel il avait ajouté de la rose. Il était très léger et avait l'avantage, selon Mickaël, d'être apaisant, relaxant. Mais, la veille au soir, il avait eu envie de déguster Harmonieux. Et la silhouette féminine qui lui était alors apparue à l'esprit n'était plus celle d'une inconnue, mais celle de Maureen.

Il avait beau s'être juré de ne pas s'emballer, d'être prudent, elle l'attirait irrésistiblement. Depuis ce premier regard, ces premiers mots échangés. Il percevait de la retenue, du mystère, et cela aiguisait sa curiosité. Sans compter qu'il mourait d'envie de goûter à ses lèvres, qui lui semblaient aussi fraîches et soyeuses que les fleurs qu'elle venait de recevoir et qu'elle était en train de ranger, alors qu'il venait de franchir une fois de plus le seuil de sa boutique.

Oui, ils avaient parlé de fleurs et il lui avait livré les premières impressions des uns et des autres, l'accueil favorable quoiqu'étonné de son patron. Puis, nonchalamment, il était resté à l'observer travailler, incapable de s'arracher à ce qu'il avait sous les yeux. Ses mains fines et habiles, qui plaçaient les fleurs, harmonisant les formes et les couleurs, juste pour créer quelque chose de beau. Sa silhouette, si féminine, aux formes qu'il devinait rondes et chaudes. Ses cheveux, noués en une simple queue de cheval, d'où deux mèches s'échappaient sur les côtés, comme pour lui donner envie de les glisser derrière son oreille. Et son regard... qui le happa une fois de plus, l'isolant du reste du monde, quand elle lui demanda s'il voulait autre chose.

Il n'était pas du genre à ne pas saisir une perche tendue.

**

Il était revenu.

Ce matin-là.

Il était enthousiaste. Son patron avait aimé l'idée et était prêt à le laisser la mener jusqu'au bout, à faire des essais, à parfaire ses présentations. Maureen avait senti la confiance que cet homme lui accordait et elle trouvait cela beau. Elle qui manquait encore si cruellement d'assurance ne pouvait qu'être sensible aux marques de confiance que les uns et les autres s'accordaient. Et le fait que le patron de Mickaël ait réagi ainsi lui prouvait aussi indirectement que le jeune homme était sérieux et méritant. Que cette idée qui avait surgi n'était pas un coup de tête, qu'il l'avait saisie comme on saisit une balle au bond, qu'il l'avait observée, triturée, qu'il l'avait laissé exploser dans son esprit, semer de petites graines, qu'il avait échafaudé des présentations, s'emballant peut-être, mais gardant à l'esprit que le plus simple était souvent le plus beau. Il était créatif, elle n'avait plus aucun doute à ce sujet. Et c'était amusant, pour elle qui l'était aussi. Mais d'une façon bien différente. Mais les couleurs des fleurs pouvaient-elles rejoindre les parfums des plats ? Et inversement ? C'était tout au moins ce qu'il avait l'intention de faire.

Oui, il était revenu. Et elle s'était aussitôt enquise de ce que cela avait donné. Il allait continuer et cela lui fit plaisir. Non seulement parce que cela signifierait qu'elle allait le revoir régulièrement, mais aussi parce qu'il allait pouvoir laisser s'exprimer son talent, sa créativité. Et elle devinait déjà que c'était important pour lui. Sans pouvoir imaginer encore tout ce que cette créativité et cette sensibilité révélaient, signifiaient. Et lui apporteraient.

Il promit de passer tous les deux jours. Elle promit de lui mettre de côté tout ce qui pourrait attirer l'œil, tout ce qui était original, même si cela provenait d'une fleur fanée ou abîmée. Elle-même avait, depuis l'ouverture du magasin, pris soin d'utiliser au maximum tout ce qu'elle se faisait livrer. Elle avait bien choisi son fournisseur et les fleurs étaient de grande qualité, mais quand elle vendait moins, les fleurs s'abîmaient quand même. L'idée des petits cadres, des petites compositions sur un support pour décorer une table, un guéridon, était une façon d'utiliser toutes ses fleurs, de ne pas avoir de pertes. Et ce n'était pas du travail inutile : certes, elle y passait du temps, plus que pour la réalisation de bouquets ronds ou même de compositions un peu originales, mais cela se vendait bien. Et d'autant plus qu'elle mettait souvent ces petites créations à des prix très abordables. Elle avait remarqué que certaines clientes venant pour un bouquet repartaient facilement avec une petite composition en plus, pour se faire simplement plaisir. Un peu comme Mickaël avait saisi l'occasion de faire un petit cadeau à sa nièce avec un des cadres alors qu'il était venu au départ avec juste l'intention d'offrir un joli bouquet à sa mère pour son anniversaire. Elle ne pouvait manquer de réaliser l'importance pour son chiffre d'affaire de ces petites compositions.

Oui et encore oui, il était revenu. Mais il était reparti en la laissant bien songeuse après lui avoir fait une proposition totalement inattendue : il l'avait invitée à une promenade dimanche après-midi. Certes, elle s'était dit ces derniers temps qu'il lui fallait se faire des amis, mais n'était-ce pas aller un peu trop vite ? Etait-ce une simple invitation ou plus... ? Difficile pour elle de répondre à cette question. Ce qui était certain, c'était que Mickaël avait parlé avec simplicité et gentillesse, sans qu'elle se sente le moins du monde forcée d'accepter.

Assise dans sa cuisine, la fourchette en l'air qui semblait attendre désespérément que la jeune femme la portât à sa bouche, Maureen avait le regard dans le vague. Elle se demandait bien ce qui lui avait pris d'accepter cette proposition. Elle en connaissait si peu sur Mickaël ! Son prénom, son métier... Et aussi, sa sensibilité qu'elle devinait. Mais c'était bien peu. Si sa mère la voyait ! Elle chassa bien vite cette pensée de son esprit, comme si c'était une mouche voletant avec agacement autour d'elle. Elle n'avait plus que faire de l'opinion de sa mère.

Elle était donc songeuse, face à cette invitation. Oui, elle se demandait si cela ne cachait pas quelque chose, mais elle n'avait pas vraiment d'expérience en la matière, le seul jeune homme qu'elle avait fréquenté étant Brian. Elle avait été, comme Tara, très surveillée par sa mère, sans compter que Kenneth et Gary veillaient à ce que n'importe qui n'approchât pas de leurs sœurs. On ne plaisantait pas avec la réputation des jeunes filles en Irlande, même à Dublin, même de nos jours, surtout dans une famille très catholique comme la sienne. Brian - et de même Philip, le mari de Tara - avait dû montrer patte blanche et demander à son père l'autorisation de l'emmener pour une promenade ou une séance de cinéma, alors même qu'ils étaient déjà fiancés.

Maureen se dit que cette attitude était idiote : elle s'était retrouvée mariée à un égoïste autoritaire et menteur. Alors que si elle avait bénéficié de plus de liberté, de plus de choix, elle aurait peut-être rencontré quelqu'un de beaucoup mieux. Comme Lawra.

Peut-être que Mickaël était quelqu'un de beaucoup mieux ?

Elle songea un moment à Brian. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas pensé à son ex-mari. Elle n'avait guère envie de se le rappeler, de se remémorer les pénibles moments qu'elle avait traversés à cause de lui. Mais, alors qu'elle réfléchissait encore à la proposition de Mickaël, elle ne put s'empêcher de comparer les deux jeunes hommes, même si elle ne connaissait pas encore beaucoup ce dernier.

Physiquement, ils étaient très différents. Brian était à peine plus grand, mais Mickaël était plus élancé, plus musclé aussi. Brian avait un regard sombre, exigeant, dur. Celui de Mickaël était d'un vert qu'elle ne parvenait pas encore à définir, mais qu'elle reliait déjà, comme un fil solide, à la couleur des montagnes, des prairies et des forêts écossaises. Oui, Mickaël avait bien les yeux de son pays. Il y avait de la curiosité, de l'intelligence, de l'enthousiasme dans son regard. Et un brin de folie.

Les cheveux de Brian s'accordaient à son regard, sombres et drus. Ceux de Mickaël avaient la couleur fauve des blés mûrs, avec quelques reflets de roux quand la lumière s'y accrochait. En-dehors de son travail, Brian ne s'intéressait pas à grand-chose. Il ne lisait guère autre chose que le journal. Il ne l'emmenait plus au cinéma depuis qu'ils s'étaient mariés. Ils n'avaient fait qu'un seul court voyage, au Connemara, au cours des congés de Noël qui avaient suivi leur mariage. Mickaël lui faisait plutôt l'effet d'être curieux de tout, dynamique. Il avait de l'humour aussi, ce dont Brian était totalement dépourvu. Elle se souvint de la façon dont il avait regardé les pétales de fleurs qu'elle lui présentait, comment il avait fait son choix. Elle revit sa main effleurer délicatement un cœur de gardénia, pour en évaluer la forme et la douceur. Brian aurait été incapable de faire ce genre de geste. La délicatesse était un mot qui lui était inconnu. L'image de Mickaël, accoudé au comptoir, ses yeux verts aux paillettes dorées, son sourire engageant, lui restait en mémoire.

"Qu'est-ce que Lawra penserait de cette invitation ? De cette rencontre ? Sans doute m'encouragerait-elle. D'ailleurs, ne m'a-t-elle pas dit et répété que Brian ne me méritait pas, que je méritais de rencontrer quelqu'un de bien différent ? Qu'il y avait quelqu'un qui m'attendait ? Qui attendait une femme comme moi ? Que Brian n'était pas le seul homme sur Terre ?"

Elle secoua doucement la tête et soupira. Dans son assiette, son repas refroidissait. Son sourire s'effaça aussi. Bien sûr, Lawra aurait certainement raison. Mais elle ne se voyait pas s'engager à nouveau, pas si vite, pas si soudainement. Elle avait son travail, sa boutique à faire tourner. Elle devait s'installer dans sa nouvelle vie, sa nouvelle ville, son nouveau pays, avant de songer à autre chose. Ne rien précipiter alors qu'elle avait foncé tête baissée avec Brian. Non, plutôt qu'elle s'était laissé faire, suivant les conseils de sa mère, obéissant aux injonctions de son père.

Elle reporta son attention sur son repas, grimaça car ce n'était plus très bon. Elle termina rapidement son assiette, puis prit une pomme, l'éplucha et acheva ainsi son dîner. Tout en faisant rapidement sa vaisselle, elle jeta un regard au-dehors. La nuit s'avançait. Demain, une bonne journée de travail l'attendait, comme souvent le samedi. Elle vit passer un groupe de jeunes gens d'une vingtaine d'années, quatre ou cinq garçons pleins de vie, joyeux. Elle se dit qu'ils allaient certainement au pub. Plus d'une fois, depuis qu'elle était arrivée à Glasgow, elle avait eu envie de passer une soirée animée, mais elle n'avait pas osé y aller seule, même au pub à côté où elle était maintenant un peu connue.

Pourquoi imagina-t-elle soudain que Mickaël pourrait l'y accompagner ? Mais c'était une idée stupide car à cette heure, il travaillait, lui. Alors, finalement, l'idée de sortie pour dimanche était bien meilleure.

"Et, de toute façon", conclut-elle, "une promenade, cela n'engage à rien... Et ça permettra de faire un peu plus connaissance."

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