Chapitre 4 : Mickaël, novembre 2004

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Le ciel, bas, de Glasgow s'était chargé de lourdes nuées grises. Mickaël se doutait que la neige allait tomber, d'autant qu'un vent froid venu du nord poussait les nuages vers le sud. Frissonnant, il remonta le col de son blouson après avoir déposé son vélo contre un lampadaire. Il fit quelques pas et poussa la porte en bois. Un léger "ting" retentit. Il fut enveloppé par les odeurs, bois discrètement ciré, vanille, fleurs, et surtout, du thé. Le plancher craqua légèrement sous ses pas.

- Bonjour, Daisy, fit-il en souriant à la petite dame blonde, au chignon parfait, qui se tenait derrière le comptoir.

- Bonjour, Mickaël. Comment vas-tu ? répondit-elle en lui tendant une main accueillante.

- Bien ! Je me sens inspiré...

- Ah..., fit-elle avec un grand sourire et sans aucune trace de surprise dans la voix.

- Oui, mais je viens aussi pour quelques cadeaux pour Noël... Il me faut Subtil, forcément... Quatre paquets de 200 g, 100 g de Chaleureux pour maman, 100 g de Boisé pour papa, 100 g de Fantasque pour ma grand-mère, 100 g de Joyeux pour ma sœur. Et j'ai besoin de refaire quelques provisions aussi... 100 g pour chaque : Corsé, Marin et Oriental.

Daisy nota les indications avec soin, puis demanda :

- Et pour la création, alors, Mickaël ?

- C'est un peu comme un rêve... Mais quelque chose qui ne soit pas évanescent. Un rêve, une espérance, en quelque sorte. Cela doit évoquer à la fois la passion et l'entente, le masculin et le féminin.

Daisy hocha la tête. Puis elle se tourna, prit successivement plusieurs boîtes derrière elle qu'elle laissa sur le comptoir devant Mickaël. Il se permit de les ouvrir et de les sentir toutes, l'une après l'autre, en prenant soin à chaque fois de refermer le couvercle. C'étaient les bases pour ses créations : trois variétés d'Earl Grey, deux de Darjeeling, une de thé vert, une de thé noir et une de thé blanc.

- Veux-tu aussi le thé rouge ?

- Non, il sera trop doux pour ce que je veux. On oublie le thé vert et le thé noir, d'emblée, car trop forts. Je serais obligé d'utiliser des parfums plus puissants pour les harmoniser et je ne le souhaite pas. Sans être fade, la base doit être présente, comme un lien. Elle pourrait aussi évoquer un chemin que l'on emprunte.

- A deux ?

- Oui, répondit-il, sérieux. Hum, voilà, ajouta-t-il après avoir refermé la dernière boîte. On va commencer avec ce Darjeeling. Je pense que ce sera bien. Plus marqué que le thé rouge ou le blanc, mais beaucoup moins puissant que le vert ou le Earl Grey. Partons sur une base de 10 pour faire les essais.

Daisy prit la mesure, puis attendit. Elle n'avait ce matin-là pas d'autres clients, ce qui était une chance, car son mari était absent, parti rencontrer un fournisseur. Mais elle savait que Mickaël ne se formaliserait pas le moins du monde si elle le laissait à sa création, le temps qu'elle puisse s'occuper d'une autre personne. Au contraire, le jeune homme saurait mettre à profit ce temps qui lui était imparti.

- J'avais dans l'idée de mettre un fruit rouge, Daisy, mais j'hésite. Pas la rose, ni la fraise, car cela me ferait partir sur un mélange trop doux, pas la framboise non plus, son acidité serait trop marquée. Du coup, j'hésite entre la cerise, la myrtille et même si ce n'est pas un fruit rouge, la pêche.

- Hum, bien, fit-elle en réfléchissant et en essayant d'imaginer le premier ajout qu'il voulait faire. Et combien d'ingrédients veux-tu ajouter ?

- Au moins un. Deux maximum, pas plus.

- Quel serait le troisième ?

- Quelque chose d'un peu piquant, un peu fort, mais pas trop. La menthe pourrait aller avec la cerise...

- Alors, essayons. Quelles mesures ?

- On essaye avec 2,5 de chaque ?

- D'accord.

Daisy réalisa le mélange, le fit sentir à Mickaël. Il tiqua un peu, mais accepta volontiers de le goûter. Comme il s'y attendait, la menthe était trop forte.

- Trop forte, la menthe, fit-il.

- A moins de changer les quantités. D'en mettre moins et plus de cerise.

- C'est une possibilité, mais j'aurais voulu l'équilibre entre mes deux ingrédients.

- Je comprends, fit Daisy en un sourire. Bien, voyons déjà alors juste le thé et la cerise. Si cela peut t'aider.

- Bonne idée, Daisy.

Elle réalisa le deuxième mélange, et Mickaël procéda de la même façon, d'abord le sentir, puis voir son effet dans la tasse et ensuite, le goûter.

- C'est un bon début, fit-il. La cerise va vraiment bien avec le Darjeeling.

- La myrtille conviendrait bien également, fit remarquer Daisy. Mais continuons ainsi.

Elle le laissa réfléchir. Il avait levé les yeux vers les étagères et contemplait les boîtes. Daisy aurait pu lui laisser les clés de la boutique, il en connaissait le rangement aussi bien qu'elle. Elle ne dit rien, attendit patiemment. Un silence presque religieux s'était installé. Elle se doutait que, dans la tête de Mickaël, défilaient les ingrédients possibles. Mais difficile pour le jeune homme de trouver celui qui lui aurait correspondu, qui l'aurait défini.

- Il me faut quelque chose qui ait de la force, du piquant, mais qui souligne aussi la création.

- La création, tu l'auras dans le mélange que tu vas réaliser, dit Daisy.

- C'est très juste. Oui, très juste, fit-il.

- Pour la force et le piquant, tu as le clou de girofle, mais je doute que cela aille avec la cerise, la muscade qui sera aussi trop prononcée... Veux-tu que ce soit un fruit ou une épice ?

- Bonne question, Daisy. L'épice serait un complément, le fruit une symétrie. De l'un comme de l'autre peut naître la symbiose.

- Tu ne penches donc pas plus pour l'un que pour l'autre.

- Non, en effet, répondit Mickaël en levant légèrement les sourcils.

Elle le laissa encore réfléchir. Mickaël était certain d'avoir déjà trouvé la base. La cerise évoquait pour lui la rondeur des formes féminines, mais aussi la force de l'amour, la richesse juteuse de son cœur. La cerise était vraiment un fruit féminin. Comme la myrtille, mais il ne voulait pas quelque chose de trop doux. Or la myrtille serait trop douce pour ce thé. Maintenant, il lui fallait trouver l'ingrédient "masculin" qui pourrait correspondre. Et se marier avec la cerise.

- Citron, Daisy. Essayons le citron. C'est un ingrédient délicat, pas facile à doser, mais magique. Il relève tout. Il emporte tout. J'aime bien. On le trouve dans la cuisine des Antilles, comme en Asie ou au Moyen-Orient. Sans oublier tout ce que les Français sont capables de faire avec... et pas juste pour décorer une tasse de thé.

- Comme ces fichus Anglais, glissa Daisy dont le regard se mit à pétiller.

- Exactement, soupira le jeune homme.

Entre temps, elle avait réalisé le dosage précis. Au parfum, cela plut à Mickaël. Il y avait la douceur du Darjeeling, bien présente, et les parfums du citron et de la cerise s'épousaient parfaitement. Il eut alors la vision d'une femme alanguie, étendue sur un lit aux draps froissés, de laquelle il se serait approché doucement, dont il aurait pu caresser les formes voluptueuses et s'enivrer de tous ses parfums, se perdre dans tous les secrets de son corps. Mais avec l'esprit de laquelle le sien aurait été en parfaite communion, dont le cœur aurait battu au même rythme que le sien.

Au léger mouvement de tête qu'il fit, Daisy comprit que cela lui plaisait et elle prépara alors une tasse pour le lui faire goûter. Il ferma les yeux. L'image s'imposait de plus en plus à lui.

- Oui, Daisy. C'est cela. Parfait.

- Alors, 100, 200 ? Un ou deux paquets ?

- Un seul pour l'heure... Mais 200 g. Que je puisse m'en délecter longtemps.

- Très bien.

Il la regarda faire, puis elle lui demanda, en ouvrant le carnet où elle et son mari notaient soigneusement les choix préférés de leurs clients et dans lequel Mickaël possédait déjà plusieurs pages décrivant ses mélanges :

- Quel nom vas-tu lui donner ?

- Harmonieux.

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