Chapitre 1 : Mickaël, mai 2004

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— Putain, Micky, elle fait chier.

Les mots de Sam venaient de tomber comme une sentence. Au fond de lui, Mickaël ne pouvait en vouloir à son ami. Mais il avait le sentiment de ne pas avoir le choix, pas cette fois. C'était ça ou... ou Betty lui ferait une scène pas possible. Et il ne se sentait pas le courage d'affronter cela, pas en ce moment.

- Bon, j'imagine que, de toute façon, quoi que je dise ou fasse, ça ne changera rien, donc ok... J'irai sans toi. Et j'espère seulement que tu passeras un bon week-end.

- Merci, Sam.

Sam leva alors son verre et vida sa pinte. Il reposa le verre d'un geste un peu sec, puis s'étira en regardant autour d'eux. Le pub comptait à cette heure quelques clients qui prenaient leur repas de midi. Le grand jeune homme fouilla dans sa poche, claqua sa main sur la table et dit simplement :

- J'vais fumer.

Et Mickaël resta seul, pensif.

Cela ne lui avait pas été facile de prévenir Sam et, encore moins, de renoncer à cette invitation de Willy à passer un week-end entre potes, à Oban. Ce serait un des rares week-ends fériés de l'année durant lequel ils seraient en congés, Sam et lui, du vendredi au mardi suivant. Une aubaine. Mais quand il avait parlé de ce projet à Betty, elle l'avait regardé d'un air si déçu... Et elle avait dit :

- C'est con, j'avais une surprise pour toi. Mais si tu préfères être avec tes copains...

Oui, pour une fois, il aurait préféré être avec ses amis. A Oban, bien entendu, ils auraient fait un petit tour à la distillerie. Mais il aurait aussi profité de l'occasion pour faire un aller-retour sur une journée, à Fort William, histoire de saluer sa grand-mère. Peut-être que Sam serait venu avec lui d'ailleurs, mais il avait des doutes. Depuis que Sam avait quitté Jenn, il ne voulait plus mettre les pieds à Fort William, même pour voir Mummy. "Pourtant, ça ne lui ferait pas de mal de parler un peu avec elle", songea Mickaël. Mais il se dit que, lui aussi, aurait bien besoin de parler avec la vieille dame et d'arpenter quelques chemins sur la montagne ou au bord du Leven pour se changer les idées et, surtout, surtout, pour réfléchir sereinement.

Cela faisait un peu plus d'un an qu'il avait rencontré Betty, dix-sept mois pour être vraiment précis, mais, le moins qu'il pouvait dire, c'était que cette relation n'avait rien d'un long fleuve tranquille. Et ce nouvel aléa était un écueil de plus, un chaos à affronter. Et il commençait à en avoir assez.

- Bon, Micky, on y va ?

Sam revenait de l'extérieur, une légère odeur de cigarette flottait autour de lui. Mickaël se leva et suivit son ami. Il se saisit de son vélo, Sam grimpa sur le porte-bagage et ils s'engagèrent dans la rue descendant vers la rive droite de la Clyde. Le boulevard était fréquenté à cette heure et Mickaël roulait toujours assez prudemment et d'autant plus que Sam se trouvait derrière lui. Ils auraient eu l'air malin d'arriver esquintés chez Harris. Et travailler avec des contusions n'était vraiment pas agréable. Rien que d'imaginer un jus de citron piquant une estafilade sur sa main le fit grimacer. Derrière lui, Sam sifflotait, l'air de rien, mais cela ne trompait pas le jeune homme : Sam en avait marre de Betty et de ce qu'il appelait des "caprices". Et lui, douloureusement, n'était pas loin d'en avoir marre aussi. Néanmoins, il voulait essayer, au moins une fois encore, d'arranger les choses. Et, finalement, cette idée qu'elle avait eue de passer le week-end, ensemble, sur Arran, n'était pas mauvaise. Et comme c'était elle qui en avait pris l'initiative, il se disait qu'il lui devait au moins cela. Jusqu'à présent, c'était lui qui avait surtout eu le sentiment de se battre pour eux deux.

**

- Salut, Willy. Ca va ?

- Salut, Micky. Et toi ? Alors, on s'organise comment ?

- Je ne vais pas venir, Willy. Désolé...

- Betty ?

- Oui.

- Ha han...

Même si Mickaël ne voyait pas William, il pouvait deviner l'expression de son visage, rien qu'à ses paroles et au ton de sa voix. Ce n'était pas l'air fermé et un rien bourru de Sam, mais cela voulait tout dire aussi. Il poursuivit, comme pour justifier et expliquer, encore. Et encore.

- Elle voudrait profiter du long week-end pour qu'on aille sur Arran. Histoire d'être tous les deux, de faire un peu le point aussi. Et de se retrouver.

- Ok, Micky, c'est toi qui vois... Et puis, si jamais t'en as marre, tu prends le bateau et tu nous rejoins à Oban. C'est pas loin.

- Merci, Willy.

- On te ramènera une bouteille, continua son ami en souriant.

- C'est sympa.

- Histoire de te faire regretter... ou de te donner envie !

Mickaël rit et William aussi. Mais, en raccrochant, le jeune homme se demanda si cela n'allait pas aussi le consoler...

**

Ils avaient pris la route en fin de matinée. Mickaël avait pu récupérer de sa courte semaine de travail. Il conduisait ; Betty avait une voiture, mais n'aimait pas prendre le volant pour de longues distances. Elle était passée le chercher, il avait glissé son sac de voyage à côté de sa valise. Elle avait aussi prévu de quoi pique-niquer, au moins pour midi, avant de prendre le bateau. Mickaël avait les billets dans la poche et il avait aussi réservé à l'hôtel, à Lochranza. Il se dit qu'il ferait un saut à la distillerie, que cela plaise ou non à Betty. Après tout, il avait aussi besoin de se détendre - cinq mois de travail depuis la reprise d'après les fêtes - et une petite dégustation le lui permettrait certainement. L'hôtel n'était pas loin, il pourrait rentrer à pied.

Ils parlèrent de choses et d'autres jusqu'à Ardrossan, mais, pas une fois, Betty ne lui demanda des nouvelles de William, de Sam et des deux autres amis avec lesquels il avait envisagé d'aller à Oban. Elle lui demanda cependant comment allaient Mummy et ses parents. Il se fit la réflexion que Betty n'avait pas vu Ingrid et Henry depuis plus d'un mois, pour le repas organisé pour l'anniversaire de sa mère, mais il ne proposa nullement d'aller les voir à leur retour. Il ne voulait s'engager dans aucun projet avant d'avoir fait le point, de savoir où ils allaient vraiment tous les deux et où elle voulait aller. Lui... doutait déjà de vouloir continuer avec elle. Mais il voulait lui laisser encore une chance.

Ils arrivèrent en avance à Ardrossan et, laissant la voiture sur le parking, ils se promenèrent un peu le long du quai. Perdus l'un comme l'autre dans leurs pensées, ils assistèrent aux manœuvres d'accostage du ferry et au débarquement des premières voitures avant de rejoindre la leur. Une fois à bord, ils gagnèrent le pont supérieur et s'installèrent sur la petite plate-forme, à l'arrière. Il faisait assez beau, mais le vent soufflait fort. Néanmoins, ils étaient à l'abri de la cabine. Ils en profitèrent pour manger les sandwichs que Betty avait préparés et Mickaël se dit qu'elle les réussissait très bien. Ils étaient savoureux et bien garnis. Il devait au moins lui reconnaître cette qualité. Elle n'était pas forcément une grande cuisinière et appréciait de se reposer sur lui pour les repas qu'ils prenaient en commun, mais elle s'en sortait quand même bien pour une jeune femme qui n'avait pas été élevée dans le but d'être une bonne femme au foyer. Sa mère faisait tout à la maison et Mickaël se souvenait d'avoir ri plus d'une fois quand elle lui racontait ses déboires lorsqu'elle s'était retrouvée en célibataire, dans son premier petit appartement. Entre le fait d'être incapable de se cuire un œuf et d'avoir dû essayer tous les programmes de sa machine avant de trouver les bons, elle avait jeté plusieurs poêles à frire et s'était résignée à donner des vêtements devenus trop petits pour elle, car lavés dans une eau trop chaude. Sans compter plusieurs pulls dont la laine s'était feutrée...

Après le repas, elle se leva et alla s'accouder à la balustrade. Mickaël la fixait. Ses longs cheveux bruns et bouclés ondulaient légèrement dans le vent. Elle avait vraiment une très belle chevelure et il aimait beaucoup y passer les doigts, s'amuser avec ses boucles. Elle avait aussi de grands et beaux yeux d'un bleu profond. Il était tombé tout de suite sous le charme de son regard. Mais, à cet instant précisément, il se demandait si cela suffisait, si cela suffirait encore.

Ils arrivèrent à Brodick et comme l'après-midi s'avançait, ils décidèrent de remonter directement à Lochranza, par la route côtière. Ils s'arrêtèrent un moment à Sannox Bay, puis s'engagèrent dans l'étroit passage entre les montagnes de la pointe nord de l'île. Mickaël aimait beaucoup Arran, pour son côté sauvage, ses paysages variés et son histoire riche.

Leur première soirée se passa assez agréablement, il devait bien le reconnaître, même si Betty ne parlait pas beaucoup. Il proposa après le repas pris au pub de l'hôtel d'aller faire une promenade le long de la mer, jusqu'aux ruines du château. Elle accepta, mais, au retour, alors qu'il tenait la porte ouverte à deux jeunes femmes qui voulaient entrer derrière eux, elle fronça les sourcils et son visage se ferma. Cela agaça Mickaël : qu'allait-elle encore lui dire ? Lui reprocher ? Il s'était simplement montré poli et aimable. Pas de quoi faire une crise de jalousie...

Betty réussit cependant à prendre sur elle, ce que Mickaël considéra comme un progrès. Une fois dans la chambre, elle fila dans la salle de bain et il entendit bientôt l'eau couler : elle prenait une douche. Il ouvrit la fenêtre et se glissa sur l'étroit balcon, pensant à Willy et Sam, espérant que ces derniers lèveraient leur verre pour lui.

**

Le lendemain, comme il faisait assez beau, ils partirent faire une randonnée dans la montagne. En redescendant, Mickaël proposa une visite à la distillerie. Il savait que Betty n'aimait pas goûter le whisky et il ne fut pas surpris qu'elle déclinât l'invitation. Elle préférait s'installer dans le petit jardin, devant l'hôtel, avec un livre. Il s'y rendit donc seul, à pied, mais apprécia le moment passé là-bas, à discuter avec le vendeur qui semblait bien content d'avoir trouvé un client pour sa fin de journée. Sur le chemin du retour, il repassa près du château et s'assit sur les rochers, laissant les ruines derrière lui. Il contempla la petite baie aux eaux calmes et bleutées, regarda les bateaux bouger lentement, portés par un léger courant.

"Qu'est-ce que je partage encore avec Betty ?", pensa-t-il. "Elle aime les balades, mais pas les endroits trop sauvages. Elle préférera toujours Arran à Mull ou à Lewis. Mais bon, c'est toujours mieux qu'une pure citadine qui ne peut vivre dans la cambrousse. Enfin, si jamais les Highlands avaient dans l'idée de devenir une cambrousse un jour... Mes jeux sur le thé la laissent assez indifférente, mais elle a quand même du goût. C'est pas Véra, quoi... Je n'entends pas grand-chose à ses préférences artistiques en revanche, mais il faut dire que la peinture moderne m'a toujours laissé assez dubitatif, même si j'apprécie certaines harmonies. Je préférerai toujours Turner ou Monet à Machinchose... Bon, c'est pas rédhibitoire pour autant... Mais pff... franchement, Micky, mon vieux, qu'est-ce que vous partagez encore aujourd'hui ? Au quotidien, reconnais-le, pas grand-chose. Au lit ? Mouais... Ca prend de plus en plus souvent une tournure "réconciliation sur l'oreiller", c'est lourd. Est-ce que tu supportes ses crises de jalousie ? De moins en moins... Elle te prend la tête. Ouais. Avec ça. Et ça t'énerve, parce que tu ne trouves pas de solution pour enrayer ce phénomène. Mais, après tout, est-ce à toi de trouver les solutions ? C'est elle qui est jalouse, à croire que c'est de naissance. Bon, faut dire que sa mère a rien fait pour qu'elle ait confiance en elle, aussi, mais elle est adulte, bordel ! A elle de s'émanciper, de mesurer que ça lui pourrit la vie - et à toi aussi. C'est à elle de trouver une solution, c'est son problème, même si cela rejaillit forcément sur toi, sur vous deux..."

Il soupira et secoua doucement la tête. Soit Betty acceptait de faire des efforts, de travailler sur elle pour apprendre à "gérer" ce problème, soit... soit il ne pourrait pas continuer comme cela. Et il en ressentait une certaine peine. Une rupture la rendrait très malheureuse, il le savait. Et lui ? Il lui faudrait accepter l'échec de cette relation, de ne pas être parvenu à construire quelque chose de vraiment sérieux. Et pourtant, quand il l'avait rencontrée, il était plein de projets et d'envies.

"T'as cru trouver la perle rare, Micky, mais cela devient un vrai cauchemar. Barre-toi avant que cela ne te mine de trop. T'as jamais eu de mal à te trouver une petite, prends le temps qu'il faudra, mais tu finiras bien par réussir à construire une vraie relation. Tu finiras bien par réussir à mener des projets, à partager vraiment ce que tu aimes, ce que tu es, avec une femme. Une femme qui ne te prendra pas la tête parce que tu as tenu la porte et a souri à deux autres jeunes filles, parce que tu as dit bonjour à la voisine qui, il faut le reconnaître, est mignonne à croquer, même si elle est blonde et qu'elle serait plutôt dans les cordes de Sam que dans les tiennes. Une femme qui ne te reprochera pas de rentrer tard la nuit, en te demandant où tu as traîné alors que tu finissais juste ton job..."

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— Arrêtez, arrêtez ! lança le chevalier en riant. Cela peut arriver à tout le monde.
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— Redressez-vous enfin ! insista Cole. Nous ne sommes ici qu'entre nous, personne ne vous tiendra rigueur d'un manque au protocole.
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— Il existe des jardins bien plus beaux près du château, fit remarquer Ceti avant de se rattraper. Non pas que je trouve le paysage désagréable !
 Le soldat laissa s'échapper un rire.
— Je ne suis pas vexé. Au contraire, je suis plutôt d'accord avec vous. Mais... (Cole désigna le décor d'un geste ample de la main) Il n'existe aucun autre endroit près de la capitale qui me rappelle autant ma ville natale.
— Et d'où venez-vous exactement ?
— De l'Oblihati.
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— J'aimerais beaucoup que vous me montriez à quoi ça ressemble, souhaita Ceti.
— Si l'occasion se présente, pourquoi pas.
 Ceti se retourna pour observer le paysage. Elle imagina à quoi pouvait ressembler les grandes plaines enneigées des montagnes, les hautes murailles de la ville et le Temple, célèbre lieu de pélerinnage. Dans sa vie, elle n'avait quitté Dhilia qu'à trois reprises, sans jamais voyager plus d'une demie journée. Elle n'arrivait tout simplement pas à concevoir le panorama de l'Oblihati. De ce fait, elle s'aidait des marguerites pour recouvrir son point de vue actuel d'un épais manteau blanc. Un léger sourire apparut sur son visage.
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— M'aimez-vous ?
 Le chevalier accusa la surprise. La servante de la princesse se retourna pour lui faire face et le regarder dans les yeux. Cole la considéra d'un regard interdit, bouchée bée. Les secondes s'écoulèrent lentement, et l'espace d'un instant, il pensa avoir compris de travers. Mais la jeune femme poursuivit.
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