Chapitre 10 : mercredi 16 mars 2005

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- Bonjour, Madame, vous désirez ? demanda Maureen à la petite femme ronde qui venait d'entrer dans sa boutique.

- Je vais rendre visite à une amie hospitalisée. Un petit bouquet simple, mais pas trop odorant, s'il vous plaît.

- Avec une réserve d'eau ou aura-t-elle un vase à disposition ?

- Elle aura un vase.

- Vous souhaitez quels coloris ? s'enquit Maureen en invitant sa cliente à faire le tour de l'espace central composé de plusieurs étagères en verre, de différentes hauteurs, qui lui permettaient de présenter ses compositions comme s'il s'agissait d'un parterre de jardin.

Contre les murs, elle avait disposé les fleurs aux longues tiges - roses, branches fleuries et les premières fleurs de mimosa qu'elle venait de recevoir pour cette saison -, mais aussi les différents feuillages qui lui permettaient de réaliser les compositions.

Alors qu'elle conseillait sa cliente, l'écoutait avec attention, suggérait, le léger gling de la porte retentit à nouveau. Maureen jeta juste un regard vers l'entrée, devina une silhouette qui lui sembla un rien familière, mais revint à sa cliente. Celle-ci mettait du temps à se décider, lui faisant changer plusieurs fois l'assemblage des fleurs, du feuillage, pour finalement revenir au bouquet simple que Maureen avait préconisé dès le début. Elle avait l'habitude de ce genre de demande, de ces personnes hésitantes, qu'il était parfois difficile de satisfaire. Elle proposait toujours quelque chose de sobre au début, qui lui servait de base pour ajouter quelques fleurs. Quitte à changer une ou plusieurs fois le bouquet, elle savait qu'en général, la personne revenait vers la proposition initiale.

Elles retraversèrent la boutique, revenant vers le comptoir où Maureen allait terminer le bouquet, l'emballer dans le film protecteur. A cet instant, elle identifia mieux son autre client. C'était le jeune homme de dimanche, debout au milieu de l'allée, qui regardait avec attention les pétales des hortensias en pot, qu'elle avait disposés sur le côté.

Il était revenu.

En le reconnaissant, son cœur manqua un battement et un sentiment qu'elle aurait pu traduire par "joie" s'insinua en elle et provoqua quelques picotements chauds dans son corps. Il s'écarta d'un mouvement souple pour les laisser passer, en les saluant. Elle lui sourit simplement. La cliente insista avec quelques questions, demanda des conseils qui, Maureen en aurait mis sa main à couper, ne seraient pas suivis. La jeune femme termina avec un ruban coloré, en harmonie avec le bouquet, et apposa sa petite étiquette ronde.

Ce matin-là, Mickaël en avait presque oublié le prétexte des félicitations et remerciements maternels pour ne plus se concentrer que sur sa nouvelle idée pour revoir la petite fleuriste aux yeux bleus-gris (ou gris-bleus ?). Il allait utiliser des fleurs pour décorer les assiettes des desserts. Il ignorait encore ce que Harris penserait de cette idée, mais il savait qu'il le laisserait improviser. En franchissant le seuil de la boutique, son nez s'était aussitôt empli des parfums doux des fleurs, depuis la rose légère jusqu'au jasmin plus soutenu. Ces parfums l'enivraient déjà comme ceux du Palais des thés.

Maureen - si tel était bien son prénom - était donc occupée avec une cliente, une de ces dames hésitantes et jamais satisfaites de ce qu'on leur proposait. Il admira sa patience tout en se concentrant déjà sur un petit hortensia en boutons. Sans doute avait-il poussé sous serre, car ce n'était pas la saison, mais son petit cœur encore jaune, ne laissant deviner qu'un léger liseré rose, était comme une promesse d'un plus bel épanouissement. A un moment, il sentit Maureen le frôler pour rejoindre le comptoir et il s'écarta légèrement. Elle lui répondit par un simple sourire et un petit signe de tête et il la regarda s'éloigner de quelques pas, suivie par la cliente, en se demandant encore "bleu-gris ou gris-bleu ?".

En la voyant apposer la petite étiquette ronde, Mickaël songea à la dernière touche qu'il apportait lui aussi à une assiette, juste avant de la confier aux serveuses. "C'est un peu la même chose", pensa-t-il. Pendant que Maureen terminait avec la cliente, il l'observa à la dérobée et revint sur ses premières impressions, concernant ses traits. Certes, il n'avait surtout vu que ses yeux, tant ceux-ci par leur couleur et leur expression l'avaient frappé. Mais son visage aussi méritait attention : une jolie courbe des sourcils, un nez fin, légèrement retroussé. Une bouche bien dessinée aux lèvres charnues sans être pulpeuses. Elle possédait également un joli port de tête et une manière de se mouvoir qu'il jugea harmonieuse.

La cliente paya, discuta encore un peu, puis se décida enfin à sortir.

- Quelle patience ! commenta-t-il une fois que la dame se fut éloignée de quelques mètres sur le trottoir et alors que les petites clochettes de la porte résonnaient encore.

- Le client est roi, sourit Maureen. Vous avez un autre anniversaire à fêter aujourd'hui ?, ajouta-t-elle avec un brin d'humour.

- Non... Mais le bouquet a ravi ma mère, répondit-il en reportant son regard sur elle.

- Et votre sœur ?

- Aussi, mais je pense qu'elle a été hermétique à son harmonie, dit-il en soupirant et en levant brièvement les sourcils. J'ai renoncé... Mais le petit cadre a plu à ma nièce, je ne désespère pas d'arriver à sauver la prochaine génération.

Elle rit. Il aimait son rire. Un instant, il repensa à Sam et à ses piques : "T'as toujours su faire rire les filles, Micky... Profites-en ! Une fille qui rit, elle est déjà à moitié dans ton lit..." Sacré Sam...

- Dites, fit-il en oubliant Sam pour redevenir sérieux, j'ai pensé à un truc... Quand vous avez des fleurs que vous ne pouvez pas utiliser, pour des bouquets, ça doit arriver... Avant qu'elles fanent, je veux dire. Vous en faites quoi ?

Maureen le fixa avec intérêt. Encore ce gris-bleu... ou plutôt ce bleu-gris ?

- Et bien, certaines ont la tige trop courte ou abîmée, mais la fleur est belle, alors je l'utilise pour les petites compositions comme celle-ci, dit-elle en en désignant une posée sur l'étagère derrière lui. Sinon, ça fait partie des pertes... J'ai essayé de conserver des pétales, parfois, mais c'est compliqué à utiliser. Ou plutôt, cela demande souvent beaucoup de travail et je ne peux pas me permettre de passer trop de temps sur certaines réalisations. C'est pour cela aussi que j'ai développé l'idée des petits cadres et des petites glaces, comme ce que vous avez choisi pour votre nièce. Mais, pourquoi cette question ?

- Je suis cuisinier, répondit-il, et hier soir, en préparant le dessert de mes derniers clients, j'ai senti qu'il manquait quelque chose... Non pas une saveur, mais une touche de couleur. J'ai joué avec ce que j'ai l'habitude d'utiliser, et qui, jusque-là, me satisfaisait pleinement. Mais... Mais pour une fois, je n'étais pas content de moi. J'ai réfléchi à ce que je pouvais faire et puis m'est venue l'idée d'utiliser une source de couleurs qui ne serait pas de la nourriture. Alors, j'ai pensé aux fleurs. A des pétales. Vous voyez ?

Elle hocha la tête à l'affirmative. Elle imaginait parfaitement. Il continua, enthousiaste :

- Par contre, il me faudrait plutôt des petits pétales, c'est pourquoi je regardais cet hortensia. Sa fleur a des formes originales...

- Je pense que vous pourriez utiliser n'importe quel pétale, dit Maureen, le front plissé par la réflexion. Les longs des marguerites, par exemple, peuvent suggérer comme un soleil, les plus ronds des roses, apporter juste une petite touche. Et des petites fleurs, comme les violettes ou en effet, un cœur d'hortensia...

- ... pour déposer juste sur le dessus du dessert, termina-t-il en souriant. Oui, oui, c'est cela. Il faut que j'essaye cela !

- Venez, dit-elle, je vais voir ce que j'ai mis de côté ce matin. Mais il faudra que cela reste au frais. C'est fragile, une fleur. Surtout les coupées... Vous en voulez pour plusieurs jours ?

- Juste ce soir. Je vais faire un essai. Je verrai les retours. De mon patron et des clients.

Maureen l'invita à passer dans la réserve où se trouvaient des vases contenant quelques roses aux tiges trop courtes et aux feuilles abîmées qu'elle avait mises de côté pour des petites compositions qu'elle comptait faire dans l'après-midi. Mais aussi des gardénias au cœur ou aux pétales marqués : certains étaient encore très beaux et utilisables.

Mickaël eut l'impression d'entrer un peu plus dans son univers. Il s'y sentait bien. Les parfums formaient comme une petite bulle autour d'eux, les isolant du monde.

Ils discutèrent avec animation, une idée répondant à une autre, une suggestion éveillant l'imagination. Peu à peu, Mickaël voyait se dessiner les assiettes, les décorations possibles, les harmonies entre desserts et fleurs, couleurs et formes. Il profita aussi de l'occasion pour regarder plus attentivement Maureen, s'attardant sur sa silhouette. Ses mains étaient fines et assez grandes, agiles, aux ongles bien dessinés. Elle pouvait être fière de sa poitrine, ni plantureuse, ni plate. Il sourit intérieurement quand une pensée coquine lui vint à l'esprit : "Ses seins tiendraient-ils entre mes mains ?". Ses jambes lui étaient en grande partie cachées par un pantalon en toile et un large tablier qui protégeait aussi son chemisier. Mais il ne dissimulait pas ses fesses qui, quand elle se penchait en s'étirant un peu pour atteindre un des vases, tendaient joliment la toile du pantalon.

Ils firent un premier choix, ensemble. Des fleurs aux pétales de formes différentes, mais toutes dans les tons chauds, rouge, jaune et orangé uniquement. Il voulait d'abord tenter un essai. Ils regagnèrent la boutique, Maureen préparant de quoi emballer et protéger les fleurs. Il voulut la payer, mais elle refusa.

- Ce sont des fleurs qui font partie des pertes, expliqua-t-elle.

- Ce n'est pas une raison. Si vous les aviez utilisées dans les compositions, vous les auriez facturées, non ? argumenta Mickaël.

- Oui, reconnut-elle, mais très peu. Dans les compositions, ce sont surtout les supports et le temps de travail qui sont facturés. La matière première, elle... représente une part infime. Alors, vous voyez...

- J'ai toute latitude de la part de mon patron, dit-il avec sérieux, pour apporter des idées. Il me laisse un budget pour cela.

Maureen finit par accepter, mais elle lui vendit les fleurs à prix coûtant.

Alors qu'elle terminait avec soin le paquet, il s'appuya légèrement au comptoir. Il avait encore un peu de temps devant lui et comme aucun client ne se présentait, il était bien décidé à poursuivre la conversation. Il voulait en apprendre plus sur elle et, pour tout dire, il était très intrigué par plusieurs choses.

- Vous n'avez pas l'accent de Glasgow, dit-il pour changer un peu de sujet de conservation.

- Bien remarqué, fit-elle. Je ne suis pas Ecossaise non plus, ajouta-t-elle un peu amusée.

Il la fixa encore, lança quelques pistes, comme un jeu, comme il aurait lancé des petits cailloux dans la rivière pour voir jusqu'où les cercles d'onde se seraient projetés :

- Galloise ? Non, non... Ce n'est pas de cette façon qu'ils prononcent. Pas Anglaise, quand même ? ajouta-t-il avec humour.

- Irlandaise, lui répondit-elle, du sud. De la région de Dublin.

- Une Irlandaise qui est venue se perdre en Ecosse..., poursuivit-il toujours avec humour.

Mais Maureen ne l'entendit pas ainsi et le fixa avec beaucoup de sérieux, droit dans les yeux, au point qu'il se sentit à nouveau happé par la puissance de son regard.

- Pas me perdre. Me trouver.

Le sourire s'estompa lentement du visage de Mickaël. Il soutint son regard, avec le sentiment de plonger dans une eau fraîche et profonde, comme celle d'un loch inconnu, inexploré. Sauvage. Il ignorait qu'à cet instant, son propre regard se fit plus profond, plus chaud, et qu'une pointe bleutée s'alluma au fond de son iris. Il se redressa lentement et ce fut comme si le temps, soudain, s'arrêtait de défiler. Cette jeune femme, qu'il n'aurait jamais remarquée si elle n'avait pas eu ce regard particulier, car rien dans son physique n'aurait particulièrement retenu son attention, cette jeune femme possédait quelque chose qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais goûté, jamais exploré, jamais ni senti, ni ressenti. Et qu'il devait trouver. Qu'il voulait trouver.

**

Il était revenu.

Elle en avait ressenti de la joie. Elle avait besoin de confiance et savoir si un bouquet avait été apprécié était important pour elle. Elle avait donc été contente d'apprendre que la maman du jeune homme avait aimé celui offert et que le cadre avait enchanté sa nièce.

Mais elle avait été surprise de ce qu'il lui avait dit par la suite. De son idée d'utiliser des pétales ou des fleurs pour décorer les assiettes. Ils avaient longuement discuté, regardant les fleurs, comparant les pétales, recherchant des harmonies. Il lui avait parlé un peu de son métier, et elle avait aussitôt conclu qu'elle avait bien deviné pour le gâteau d'anniversaire qu'il apportait : c'était bien lui qui l'avait préparé, et pour cause. Un cuisinier devait savoir réaliser des desserts et pas uniquement des plats.

Elle avait aimé leur échange, comment leurs idées se répondaient l'une à l'autre, comment ils s'étaient complétés pour envisager des réalisations. Comment ses conseils à elle avaient pu lui faire imaginer une présentation. L'harmonie était aussi au cœur du métier de Mickaël.

Car il s'appelait Mickaël. Elle l'avait appris au cours de cet échange. Elle trouvait que ce prénom lui allait bien.

Puis il avait prolongé la conversation, alors qu'elle finissait de préparer les fleurs qu'ils avaient choisies pour son premier essai. A y repenser, elle fronça les sourcils et son cœur se mit à battre un peu plus vite. Il était observateur et attentif, et il avait tout de suite relevé qu'elle n'était pas Ecossaise. Ce n'était pas la première fois qu'elle avait à décliner son identité, mais c'était la première fois que cela l'intimidait autant, depuis qu'elle était à Glasgow. Elle s'était cependant amusée à le laisser deviner, mais jamais elle n'aurait pensé qu'il aurait eu cette tirade si franche et si juste, qui l'avait visée en plein cœur.

"Une Irlandaise qui est venue se perdre en Ecosse..."

Elle n'avait pu s'empêcher d'être soudain très sérieuse, car elle n'avait plus eu envie de rire du tout. Non, elle n'était pas venue se perdre en Ecosse, elle était venue pour s'y trouver. Et elle espérait bien réussir.

Elle ferma un instant les yeux, l'émotion qui l'avait alors saisie revenant à nouveau la submerger. Car il l'avait fixée avec sérieux, devenant à son tour silencieux. Son regard vert dans lequel une étrange pointe bleutée s'était allumée l'avait happée, enveloppée, et elle s'était sentie comme coupée du monde, un instant loin de son magasin, loin de Glasgow.

Et à des années-lumière de Dublin.

**

Quand Harris le vit arriver avec les fleurs, il se demanda un peu ce qui était passé dans l'esprit de son chef cuisinier. Mickaël s'attendait à une remarque, mais le patron se contenta de hausser les sourcils et de le laisser filer en cuisine. Sam, et deux autres collègues, Harry et Dan, s'y trouvaient déjà et il essuya les sarcasmes de son second.

- T'avais un rendez-vous galant qui s'est mal terminé, Micky ? Non, mais, t'as vu la gueule de ton bouquet ? La fille t'a posé un lapin ou quoi ?

- Ce n'est pas un bouquet, répliqua-t-il. Ce sont des ingrédients. Tu vas voir. C'est réservé pour les desserts, et ça reste au frais, par contre. Bon, qu'est-ce qu'on a eu ce matin ?

- Du bar, comme d'habitude, répondit Sam. De la lotte, tu vas aimer... et du lieu jaune.

- Parfait. Par-fait. Allez, on y va.

Mickaël fila au vestiaire, se changea rapidement et la journée commença.

Au final, il eut droit à un :

- Pas mal comme idée, les fleurs, Mickaël, faudra qu'on travaille un peu cela...

Signe que Harris en avait aimé l'originalité. Et qu'il avait son feu vert pour continuer.

Excellente raison pour revoir Maureen. Mais seulement vendredi matin. Demain, il serait de criée.

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