Le petite maison dans le péril

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La ferme des Dumenil respirait la digne simplicité du bonheur paysan. Y chantaient les oiseaux, y dansaient les chevreaux, y poussaient les blés – carnivores certes, mais charmants.

De leur noblesse emplumée, les poules papotaient en cassant du sucre sur le dos d’un roi coq somnolant, non loin de l’enclos où quelques fougueux cochons respiraient leurs excréments fumants, "à déguster avec sagesse" selon l'adage, ce qui ne les empêchait pas de s’enivrer sans partage. Plus loin, une poignée de chevaux tournoyants gambadaient dans les herbages sous l'œil fatigué – mais vif – de belles vaches échouées.

La bonne odeur de purin fouettait les sens de Piroulette qui se sentait d'humeur cavalière malgré la décrépitude de son héraut gisant, cadavre ambulant, au fond d’un drap improvisé civière. Même les coups répétés que professait le garnement sadique, embauché pour la peine, sur la puissante poitrine du chevalier ne heurtaient qu'à peine l'aède qui se gargarisait d'enfin retrouver cet univers champêtre aux côtés de son ancien persécuteur.

— Cette douce ferme est donc ton œuvre, ces champs, ces bêtes, ces fleurs ?

— Oui, elle était pour ainsi dire livrée avec la femme qui allait avec, ricana le fermier, en indiquant la grange à deux de ses filles. Vous deux, amenez ce truc-cheval...

— Je suis un Centaure, monsieur ! réclama Altus.

— ... Ce cent-truc-cheval - donc -, à la grange. Et soignez-le comme le pur-sang de la reine ! ajouta-t-il en inspectant Louise du coin de l'œil.

— Père ? firent poliment les filles, le regard inquiet. Falloit-il aussi soigner ce chien qui... euh... parlasse ?

Bien que leur connaissance en grammaire brillait d'une évidente médiocrité, personne ne releva.

— Je ne sais pas, mes chéries, fit-il, l'air agacé, tout en interrogeant le barde du regard. Tu veux qu'on ... enfin... tu vois ? Disons... Dinerait-on quelques saucisses fraiches ce soir ?

Piroulette, mobilisé par une furieuse envie de chanter, ne comprit pas l'allusion qui était pourtant plus grosses qu'un griffon au milieu d'un salon.

— Excellente idée ! Un bon festin de chipolatas ne serait pas de trop pour agrémenter mes récits fameux. Ah mais, cher fermier, cher ami, je pourrais déjà t’en dévoiler quelques notes, tu en seras heureux !

— Quelle bonne idéeeeeee, traina Duménil pour l'empêcher de commencer. Mais plus tard... oui plus tard, ajouta-t-il en acquiesçant, l'air lugubre, à ses filles.

Inconscients du destin funeste qu'on leur promettait, Altus et Thrasybule disparurent dans l'ample bouche de la grange. Ils en sortiront sans conteste liés comme jamais. Il ne s'agira pas d'amitié et encore moins d'amour, non ! Rien d'aussi banal, plutôt un genre de lien qui transcende les beaux sentiments, un lien de chair ! Bientôt ils finiront unis, fibres et protéines croisées à l'infini, en gonflant de leurs muscles et morceaux l'intérieur de leurs propres boyaux, accomplissant ainsi l'ultime fusion, même l'absolue copulation, visant l'enchantement des papilles des amis de cette charmante famille.

Mais Laissons-les donc et revenons à nos héros.

Louise, qui marchait devant les autres, pressée d'être quitte de l'inacceptable amoncellement de boue qu'elle devait affronter pour avancer, tirait sa suivante comme on mène un enfant réfractaire.

— Dépêchez-vous Octine, plus vite nous serons en ce murs, plus vite nos formes redeviendrons humaines.

— Ce serait merveilleux, madame, fit la pieuvre, la prenant au mot. Enfin... Humaine.

— Comme vous dites, ma chère... enfin, mon cher... enfin, qu'importe ! Allons, nous y sommes presque.

Le blé les regardait marcher, un filet de bave céréalière dégoulinant de leurs épis.

— Ces plantes, mon ami, semblent nous épier, fit le barde, curieux. On jurerait, c'est étrange, que ce champ a des yeux.

— Nous voici arrivés ! trancha le fermier, enjoué. Cher invités, ma demeure est... votre demeure !

Tandis que le chevalier fut largué à l'entrée, comme on abandonne un parapluie trop mouillé, Piroulette, Louise et Octine pénétrèrent l'antre des Duménil.

— Allons bon, v'la autre chose ! les accueilli une femme sans lever les yeux de son faitout.

— Ah ! Ma chère et tendre ! intervint son mari, en rentrant en scène sous un tonnerre d'applaudissements (du moins l'imagina-t-il). Voici ton époux adoré qui rentre enfin, accompagné de son vieil ami et - tiens-toi bien, surprise ! - pas moins qu'une marquise !

En une fraction de secondes le regard noyé dans la soupe se posa sur le trio massé dans l'entrée ; tout aussi rapidement les pupilles de la cuisinière s'éclairèrent avant de revenir sur son mari, le perçant d'une œillade qui signifiait "Encore un de tes coups foireux dans lequel je vais me retrouver impliquée pour le soi-disant bien de cette famille - dont tu n'a strictement rien à foutre -, en vue d'essayer de détrousser de toutes les façons imaginables des pauvres gens qui n'ont rien demandé et qui se soldera comme d'habitude par un échec cuisant. Mais dans lequel je vais quand même me lancer dans l'espoir qu'enfin notre situation s'améliore et qu'on puisse faire quelque chose de nos vies que tu t'es employé à foutre en l'air durant tant d'années".

Oui, madame Duménil avait un regard très expressif. Et le fermier, qui n'était pas en reste, lui répondit d'un demi clignement "Ok, ma chère et dubitative épouse (l'ironie passait à merveille dans leur langage liminaire), je vais m'occuper du débile et son moribond tandis que toi tu "enchante" (et les allusions aussi) ces deux pouliches, pour les extorquer".

En ce très court instant - qui n'autorisa à Louise qu'un long soupire de lassitude, à Octine de faire un nœud dans sa troisième jambe et au barde de composer un vers d'un demi pied - les époux parvinrent à tomber d'accord, même si madame Duménil se demandait encore qui était "le moribond" décrit par la sclère véloce de son époux.

— Des invités, mais quelle joie, quel honneur ! Eclata-t-elle en changeant de visage comme on enfile un masque. Les enfants venez donc !

Les bruit de pas qui s'en suivirent, accompagnés par les sourire étirés de leurs hôtes laissa Louise passablement inquiète.

Ce gens parviendraient-ils vraiment arranger ses ourlets et redresser ses boucles ?

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