La soirée

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L'amitié des consommants, on ne la contrôle jamais. Elle est un fleuve piégé dans son nid, s'écoulant toujours dans la même direction. Les amis passent, s'en vont, reviennent, se transforment et disparaissent, mais rien ne change. Leurs rythmes nous emportent de fête en fête, de rencontre en rencontre. Mais je crois bien qu'au final, elle nous mène toujours au même endroit : dans le rituel du mensonge, celui qui s'étale là, devant mes yeux, insupportable, inacceptable.

D'habitude, je ne suis pas si froid. La philosophie, je la garde pour mes insomnies. Mais ce soir, c'est différent. Autour de moi, tous célébraient dans l'alcool, la danse et la décadence, l'anniversaire d'une connaissance, dans son appartement au 2ème étage d’une résidence universitaire. Moi, je m'appliquais au début de soirée, comme ma réputation me l'oblige, à quelques tours de passe-passe sociaux auprès de mes amis à usage unique.

*

"Le tout, c'est d'avoir un acolyte. Un homme seul est un idiot, mais sitôt qu'un autre le rejoint, c'est un précurseur. Elle s'appelle Juliette, la belle brune que tu regardes discrètement depuis le début de la soirée. Elle n'est pas la dominante, mais voudrait l'être. Tu vois la blonde au grand sourire ? C'est Anais, tout sauf son amie, même si elles forment en apparence le couple inséparable. Juliette porte sur elle ce regard que j'ai si souvent observé : elle guette chacun de ses faux pas pour l'enfoncer.

Tu sais pourquoi ? Parce qu’Anais est en couple depuis 3 mois et bientôt, elle part en Erasmus pour l'Espagne : elle est faible de cette liaison maladroite avec un beau footeux, elle doute et souffre sans même le savoir. Et Juliette, dont le seul but de sa relation avec Anais est d’enfin avoir droit au spectacle, elle l'ex-émo qui a trop connu la misère sociale, elle voit cette faiblesse, et veut s'en servir. Elle a un besoin de puissance inconscient à satisfaire.

Ta Juliette, ce qu'elle cherche ici, c'est un couronnement.

Fred, je te le dis : reste avec ces braves et gentils amis qui t’accompagnent, et jamais tu n'auras quoique ce soit d'elle et de ses beaux yeux verts. Mais si tu viens avec moi, dans 5 minutes, tu seras son Roi : avec en poche son numéro et face à toi son sourire. Un regard de désir si tu es doué, un pincement au lèvres si tu m'offre maintenant une de ces bières aux fruits rouges, que tu sirote depuis une heure.

- Oh vieux, d’où tu sors toi ?

- Je suis un pote de Damien, là au fond. Enfin, plus ou moins. Il ma parlé un peu de toi et de ta Juliette. Puis Facebook et quelques regards on fait le reste.

- Alors ça, c'est vachement intéressant. Dis moi tout, M.le psychologue, dis moi tout.

- Là-bas, c'est Max, le meilleur pote de notre hôte. Max est souvent bourré plus tôt que les autres. Max à un problème avec le sexe et semble vouloir l’exhiber à chaque soirée. De plus, Max est, comme on peut le dire, un gros con misogyne. Du style à péter rapidement des câbles pour un rien.

Et là-bas, c'est Angélique, son ex. Vois les regards de l'enfer qu'ils se lancent depuis le début de la soirée. Heureusement pour toi, cette douce jeune fille est aussi l'amie intime de Juliette, sa "petite sœur de cœur" d'après de mauvais selfies Instagram.

Le drame prévisible va bientôt arriver. Dans trente minutes, je forcerais le destin, et il va falloir un héros négligé pour sauver la situation, et ce sera toi. Tiens, ça c'est ton texte. Il est simple, apprend le calmement et tout ce passera bien.

- Tu vas faire exploser une bagarre ? Et si ça tourne mal ?

- Je fais dix centimètres et vingt kilos de plus que ce cher Max. Ajoute à ça mes six ans de Krav-maga et sa dizaine de potes là pour le calmer avec moi, et tu comprendras ma devise : « Toujours, dans les jeux, il faut prévoir au-delà du hasard ».

Je serais toujours entre lui et elle, ne t’en fais pas. Tout se passera bien."


*


Comprendre les forces qui nous habitent n'est pas sans conséquences : on troc toujours la croyance du libre arbitre aux savoirs. Avec la juste observation, on devient plus stable, on maîtrise nos émotions. Le palet de l'âme s'affine. On ne croit plus notre esprit dans ses caprices, on le renie jusqu'au moment ou il change. A ce moment, on est bien. On a perdu l’illusion de la liberté, oui, mais on est libéré de l’impersonnel.

Adieu le besoin de courage ou la peur : tout devient un terrain de jeu. Et tant qu'il y a encore de l'amusement, on joue.

Les soirées pour moi, c'est un vestige, un vieil héritage, une mauvaise habitude. J'y projette ma volonté de puissance quand je me sens trop faible. J'y vais presque à regret, comme une sale tâche qu'il faut tout de même accomplir, en attendant la fin du cycle.

En attendant que vienne la nouvelle lumière rendant définitivement tout ce spectacle bien trop laid pour être observé, pour ne pas être totalement méprisé.


*


"Max a bu comme un trou. J'en suis pas fier, mais avant de venir te voir, je lui ai payé quelques coups. Être con avec un con, c'est pas très compliqué. Maintenant, je suis son "Frère". Je vais bientôt lui dire que sa rupture avec Angélique est due à Juliette et sa langue de serpent. Ce qui n'est même pas un mensonge. Tu as appris ton texte ?

- Par cœur.

- Tu n'as pas trop bu ?

- Pas une goutte, chef.

- Alors en route camarade. Je serais là avant qu’il ne te frappe, moi ton ami asexuel et non séduisant. Courage à toi, sois heureux : tu prends la route menant à ses yeux doux."


*


La nuit était tombée depuis quelques heures. Notre bordel s'ajoutait au vacarme d'une crémaillère quelques étages au dessus. C'était le milieux de soirée, à cette transition où le pitoyable naissant se joint à l'incapacité physique de le percevoir. Si certains n'ont pas assez bu, s'ils se rendent compte de se spectacle minable, ils s'enfilent secs suffisamment de narcotiques pour suivre le mouvement.

Fred, mon élève, était là avec sa tendre. Il prenait son rôle à cœur. Je lui ai écris quelques alexandrins spécialement pour l’occasion, et déjà, les yeux de Juliette pétillaient. Elle baissait la garde et s'enchantait. Elle était belle avec ses petites mimiques, son tortillement de cheveux et son discret piétinement.

De mon coté, j’offrais un ultime verre à Max. Un petit clin d’œil pour simuler une complicité dont il sera fier, puis une petite mine exagérée de désespoir. Combo fatal, il s'attachait et allait aux nouvelles:

" Frère, ça va ?

- Vieux, faut que je te parle d'un truc. Tu es sorti avec Angélique, la pote de Juliette non ?

- Ouais, pourquoi, elle a dit quoi cette conne sur moi ?

- Vieux, cherche pas, c'est elle qui a dit a Angélique de se débarrasser de toi. Ne dis pas que ça vient de moi, j'ai tenu secret, mais pour toi, je pouvais pas me taire."

Rien ne sert d’être compliqué ou grand orateur face à ce genre de public. Les quelques mots suffisaient : Ses yeux éclatèrent. Tous son cerveau imbibé d'alcool se concentrait pour simuler la plus superficielle des émotions : la honte de l'orgueil misérable.

Mais à ce moment précis, un cri de terreur rendait la salle muette. En face de la fenêtre, je voyais une ombre tomber, puis un choc sourd. Un silence lourd s'imposa, un long silence qui ne fut brisé que par des pleurs violents.


*


Qu’apprend t-on de l'être humain, à force de l'observer, avec toujours plus de finesse et de rigueur ? Que tout n'est que spectacle pour rejet de la nature humaine : une nature de mortel.

Les comportements, les émotions, les actions, les pensées : tout n'est que fuite collective des affres, tout n'assume qu'une fonction : le déni. Et la société, ce n’est que la forme structurale de ce rejet, un ensemble de rituels dont la seule valeur est la capacité d’aveuglement qu’elle procure aux Hommes.

Notre ère est celle des écrans, de la croyance au progrès, celle de la prétention du cogito et de l’argent cosmopolite : autant dire celle de la décadence reine et absolue.


*


On apprenait par les cris voisins qu'il l'avait fait exprès. C'était un suicide, là, juste devant nos yeux à tous. En haut, certains étaient finalement descendus pour découvrir un corps toujours vivant, toujours conscient. L'ambulance prévenue, il n'y avait plus rien à faire.

Max ne comprit pas cela, parce que la musique avait vite remplacé les cris. Et parce que, à l'image de tous, il était trop bourré pour ça. Tout le monde était au courant du suicide, oui, mais maintenant ils l'ignoraient, à peine dix minutes après l'incident.

Certains en parlaient, mais rien ne fut interrompu. C'était une histoire parmi d'autres, un événement que l'on peut raconter à d'autres en suscitant un intérêt. En fait, la mort a juste nourri les conversations, rien de plus. Tout ce qui est contraire au spectacle est toujours annihilé par lui, à coup de narcotiques moraux ou physiques.

J'étais là, détaché, perdu. Au milieu des cris, des pleurs et des rires. J'étais là, froid, en pleine lucidité, répétant une pensée dont je ne pouvais accepter la véracité : "Rien n'a changé, parce qu’ignorer la mort, c'est exactement ce que chacun est venu chercher ici. Oui, ils sont capable de cela. Le spectacle doit continuer."

Max avait finit par frapper Fred, défendant sa belle. La foule l'avait ensuite calmé. Juliette, paniquée, s’était excusée, ce à quoi il a répondu :

"Ne t'excuse pas, mais souris moi : je n'aurais jamais de plus belle récompense."

Mot pour mot, c'est exactement ce que je lui avais écrit. Non, rien n’a changé, tout est déjà oublié.

Je quittai la scène, les yeux grands ouverts, sans voir la fin du spectacle.


*


C’est là, face au corps mutilé, aux souvenirs de ma dernière soirée, que la lumière fut. L’ambulance approcha. Je me penchais sur le crâne en sang :

« Je suis ton frère. Dis moi, pourquoi as-tu sauté ?

- Je ne ressentais plus rien... »

Mais ce que je vis dura pour l’éternité : dans la douleur et la mort, l’homme qui s’est brisé les os à force d’être rongé par la décadence souriait. Un sourire médecin, un sourire de roi, le premier de cette longue soirée qui fut vraiment sincère.

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