Chapitre 2 : Le Veilleur

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Quand elle se releva enfin, il était midi passé. Le soleil doré matinal avait fait place à un soleil rouge, comme s’il avait été teinté du sang des hommes et femmes qui venaient de mourir brutalement.

Le village derrière la jeune femme avait été ravagé par les flammes ; il ne restait rien d’autre que des amas de poutres calcinées et les corps des défunts avaient été réduits en cendres. Ces derniers n’avaient pas pu être inhumés selon les rites du clan et leur voyage pour atteindre le Kiňdårion, le panthéon des dieux et des héros, s’annonçait tumultueux.

Liaňna, après avoir séché ses larmes, souleva du sol la dépouille de son ami et l’emporta en direction de la forêt. Une fois arrivée dans une clairière où s’écoulait un petit ruisseau bordé de belles fleurs sauvages aux couleurs vives et variées, elle déposa gentiment Erdån au sol et creusa l’ultime demeure de son compagnon.

Quand elle eut fini sa besogne, elle se recueillit quelques instants et pensa à tous les bons moments qu’elle avait vécus avec son frère d’armes. Après avoir dit adieu à son ami, la jeune rôdeuse retourna au village où elle avait laissé sa monture.

Grimpant sur son destrier, elle rangea son épée dans le fourreau qui se trouvait sur le flanc de son cheval et vérifia qu’elle avait bien tous ses couteaux de lancer. Ceci fait, elle regarda tristement le bourg en ruine une dernière fois et talonna doucement sa jument pour lui signifier qu’il était temps d’y aller.

Pendant de longues heures, elle galopa à travers les vastes plaines vertes, ne s’arrêtant qu’une seule fois pour remplir sa gourde d’eau fraîche. Elle ne savait pas où elle allait mais elle avait besoin de s’éloigner à tout prix de son village qui n’existait désormais plus. Les larmes ruisselaient le long de ses joues tandis que le vent lui fouettait le visage ; sa famille et son ami lui manquaient terriblement. Il y avait tant de choses qu'elle aurait voulu dire leur dire...

Vyřia, sa jument, contrairement à sa cavalière, hennissait de bonheur ; rares étaient les occasions où elle pouvait galoper à toute vitesse librement. Comme pour de nombreux Altyriåns, la jument était une pur-sang narlind à longue crinière noire dont la robe était brune parsemée de taches blanches. Les rôdeurs ayant besoin de montures robustes, endurantes et particulièrement rapides, cette race réputée pour sa fougue et sa bravoure correspondait parfaitement à leurs attentes. L’éclaireur recevait, dès le début de son entraînement, une monture dont il devait s’occuper durant de nombreuses heures afin d’installer entre lui et son destrier un véritable lien de confiance. À la fin du dressage, la monture devait obéir au doigt et à l’œil de son maître et être capable de prévenir ce dernier de toute menace potentielle.

********

Après une intense après-midi de cavalcade et peu avant que le soleil ne se couche, Liaňna s’arrêta au sommet d’une colline et y établit son campement pour la nuit. Elle alluma un feu et déroula une couverture en peau de garìlos, une espèce d’ours dont la fourrure exceptionnellement douce protège efficacement contre le froid des nuits du Nord.

Son repas fut simple et, bien qu'épuisée par la terrible journée, elle eut de la peine à s’endormir ; les seules images qui tournaient en boucle dans sa tête représentaient son village en feu ainsi que les corps sans vie de ses parents et de son compagnon d'arme. Néanmois, la fatigue finit par avoir raison d'elle et elle sombra dans un sommeil agité.

Liaňna Eķildånn !

Cette voix, la rôdeuse ne la connaissait que trop bien ; elle hantait ses nuits depuis plusieurs semaines maintenant.

Tu n’as pas écouté les dieux et la chute de ton village en est la conséquence directe !

Narlindia est en danger et seul Vlăstarus, l’arme des Trois, peut la sauver. Trouve-la et tu sauveras ton pays ; échoue et les ténèbres s’abattront sur ces terres si chères à ton cœur !

S’éveillant à nouveau en sursaut, la jeune femme eut besoin de quelques instants pour recouvrer ses esprits. Toutefois, alors qu’elle arrivait tant bien que mal à se détendre, elle fut alertée d’une présence aux alentours du feu par les hennissements de sa jument.

Elle ramassa alors son arc qui se trouvait juste à côté d’elle et encocha une flèche en un éclair. Elle sonda les alentours et, au moment où elle allait décocher son trait, un magnifique chien-loup apparut et s’allongea auprès du feu. Sur ses gardes, Liaňna garda en joue l’animal encore un moment, le temps de s’assurer qu’il ne représentait pour elle et sa monture aucune menace.

Gentiment, elle abaissa son arc et rangea la flèche dans son carquois.

Le canidé était calme et rongeait un os sans s’inquiéter de l’humaine qu’il avait sentie en se posant près du feu qui éclairait sa fourrure grise et blanche.

La jeune rôdeuse, qui avait toujours apprécié ces splendides créatures, se leva pour rassurer son cheval et s’approcha ensuite doucement du feu pour ne pas effrayer la bête qui la regardait d’un œil inquisiteur. Quand elle arriva à sa hauteur, elle réalisa que l’animal était blessé à la patte avant gauche et que du sang suintait de la blessure. Elle sortit donc de sa tunique un morceau de tissu et l’humecta d’eau. Elle tendit sa main en direction du chien-loup pour qu’il puisse la sentir et ainsi lui faire comprendre qu’elle n’allait pas s’en prendre à lui.

La bête renifla pendant quelques secondes la main qui était tendue vers elle et se remit à ronger son os.

Rassurée par le comportement de l’animal, Liaňna s’assit auprès de lui et commença à tamponner légèrement la patte blessée avec la pièce de tissu qu’elle avait humidifiée quelques instants plus tôt.

Après avoir nettoyé la plaie, la jeune rouquine sortit une bande de tissu de son paquetage et l’utilisa pour bander la blessure du canidé. Cela fait, elle se releva et retourna se coucher. À sa grande surprise, le chien-loup se leva également et vint s’allonger contre elle. La chaleur émanant de l’animal couché contre elle la rassura grandement et elle se rendormit rapidement.

Elle fut réveillée par les coups de langue sur son visage administrés gaiement par le canidé.

« Sincèrement, il y a pire comme réveil », se dit la rôdeuse. D'ordinaire, elle avait le droit aux beuglements tonitruants de son capitaine .

En plus des joyeuses léchouilles, la bête lui avait rapporté un cadeau : aux pieds de la rouquine se trouvaient deux lapins.

— Merci beaucoup de nous avoir ramené le petit-déjeuner mon beau, lança la jeune femme.

Grâce à la lumière du soleil, elle put admirer l’animal. Ce dernier mesurait au moins un mètre et demi au garrot et avait les yeux ambrés. Malgré sa taille hors norme, il était relativement jeune et avait l’air d’être assez joueur.

Ramassant un des lapins, elle le tendit au chien-loup pour le remercier. Celui-ci s’empara de son repas et s’empressa de le dévorer.

Pendant ce temps, Liaňna avait relancé le feu qui s’était presque éteint durant la nuit et faisait cuire le lapin restant. Quand il fut prêt, elle retira son repas du feu et planta avec entrain ses dents dans la viande tendre et juteuse. Son déjeuner englouti, elle tendit les os au chien-loup qui les regardait en se léchant les babines.

Tandis que son nouveau compagnon se régalait avec les os, Liaňna se redressa et se prépara à lever le camp. Elle roula sa couverture, l’attacha à sa selle, passa en bandoulière son arc ainsi que son carquois et remit son épée dans le fourreau battant le flanc de Vyřia. Elle sortit ensuite des pommes des sacoches accrochées à sa selle et les donna à sa jument qui les avala avec plaisir.

Une fois prête, elle enfourcha son cheval et partit au trot. Elle devait réfléchir au rêve qu’elle avait fait pendant la nuit car quelque chose la chiffonnait. Ce qu’elle avait pris au début pour un simple cauchemar s’était révélé être une sorte d’avertissement et elle ne pouvait plus se permettre d’ignorer les informations que vociférait la voix rauque dans ses songes.

En outre, le désir de venger le massacre de sa tribu grandissait en elle. Les personnes qui avaient ordonné l’attaque étaient encore en vie et elle allait les tuer jusqu’au dernier.

Perdue dans ses pensées, elle n’avait pas remarqué que le chien-loup gambadait à ses côtés. Ce n’est que lorsqu’elle tourna la tête pour admirer le paysage qu’elle prit conscience qu’il l’avait suivie.

— Bah, qu’est-ce que tu fais là, toi ? Pourquoi tu n’es pas allé rejoindre les tiens ? lui demanda-t-elle, comme si elle s’attendait à une réponse.

Évidemment, l’animal ne broncha pas.

— Tu sais quoi ? Je vais te trouver un p’tit nom. Désormais, je vais t’appeler Kaegăn ; ça veut dire Veilleur dans ma langue.

Cette fois, la bête lui lança un regard joyeux ; on aurait dit qu’il avait compris la rôdeuse et qu’il approuvait le nom qu’elle venait de lui donner.

La jeune femme ne s’arrêta pas une seule fois de la journée. Ce n’est que lorsque le soleil disparut qu’elle descendit de son cheval. Peu avant que le soleil ne se couche, elle avait repéré une petite forêt qui était traversée par un ruisseau ondulant entre les arbres. Ce dernier finissait sa course dans un lac protégé des regards par d’imposants rochers et des arbres dont la cime semblait caresser les cieux.

Estimant que l’endroit ferait parfaitement l’affaire pour la nuit, Liaňna installa le camp et alluma un feu. Ceci fait, elle se dévêtit rapidement avant de plonger gracieusement dans l’eau cristalline et glacée. Le froid de l'eau mordit agréablement sa peau blanche comme la neige et lui conféra un sentiment d'apaisement quasi total ; elle avait l'impression de déverser dans le lac tout le sang qui avait imprégné sa chair lors des combats de la veille. Les derniers rayons de soleil se réfléchissaient dans sa longue chevelure rousse gorgée d'eau, la faisant briller de mille feux et illuminait son splendide visage effilé. Elle avait de beaux yeux bleus étincelants en forme d'amande ainsi que des sourcils fins et arqués. Ses lèvres vermeilles étaient délicates et ses pomettes parsemées de taches de rousseur, d'habitude aussi blanches que sa peau, étaient désormais rougies par la fraîcheur de l'eau. Son nez trônait discrètement au milieu de son joli minois et ses oreilles étaient très légèrement pointues.

En sortant de l'eau, elle enroula sa grande et séduisante silhouette athlétique dans sa fourrure de garìlos pour se sécher et se réchauffer. Puis, elle revêtit son armure de cuir dont elle ne se séparait presque jamais et ramassa ses armes avant de se poser au bord du feu pour manger.

Son repas fut frugal et elle se prépara une tisane à base de feuilles de menthe pour se revigorer. Avant d’aller se coucher, elle se remémora le rêve qu’elle avait la nuit précédente.

Elle n’avait aucune idée de ce que pouvait bien être Vlăstarus, cette fameuse arme. Toutefois, elle avait compris qu’il s’agissait d’une arme appartenant aux Trois.

Selon les croyances des peuples du Nord, les Trois étaient Frěikya, Brigthør et Kvărdan, des frères et sœurs qui avaient chassé de l’univers, au prix de leur propre vie, leur terrible père Varķdør, le Créateur de toute chose. Un terrible affrontement les avait opposés et le trio céleste avait dû créer des armes divines pour parvenir à vaincre leur géniteur. Après le combat, les armes disparurent sans laisser de trace et furent totalement oubliées par les humains.

Liaňna ne savait pas trop comment la voix de ses cauchemars s’attendait à ce qu’elle retrouve une de ces armes puisque personne ne savait ce qu’elles étaient devenues. Toutefois, elle décida de remettre au lendemain ses réflexions et d’aller dormir afin de pouvoir se lever tôt. Elle s’assura une dernière fois que Vyřia avait de quoi boire et manger et s'allongea au pied d’un arbre.

Voyant que sa nouvelle amie allait se coucher, Kaegăn se posa à ses côtés et monta la garde durant toute la nuit.

La jeune Altyriån se leva au petit matin avec le chant des oiseaux. Elle se rendit au lac pour se passer un peu d’eau sur le visage et entreprit de ranger ses affaires ; en moins de cinq minutes, elle était prête à reprendre la route. Elle donna deux pommes à sa jument ainsi que quelques morceaux de viande séchée qu’elle gardait précieusement dans l’une de ses sacoches à Kaegăn. Après s’être assurée que le feu était bien éteint, elle enfourcha Vyřia et se mit en route.

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